Le Dr Robert Laforce, de l’Université Laval, et une centaine d’autres chercheurs répartis dans 36 centres de recherche dans le monde ont étudié si l’Alzheimer était associé à un type d’aphasie en particulier.

Percées scientifiques: les maux qui cachent les mots

L’année 2018 a été riche en découvertes pour la communauté scientifique de la capitale. Chacun dans son domaine, des chercheurs de la région ont écrit de nouveaux chapitres de l’histoire scientifique. Le Soleil vous présente, à raison d’une par jour, les percées les plus marquantes de l’année.

Chez la plupart des gens, chercher ses mots n’est pas un signe que quelque chose va mal — à part le fait que l’on vieillit. Mais chez certaines personnes, les mots finissent par venir si difficilement que cela nuit à leur conversation. Une équipe internationale dans laquelle plusieurs chercheurs de l’Université Laval ont joué des rôles importants vient de prouver un lien que l’on redoutait : cette «aphasie» peut être un signe d’Alzheimer.

«En vieillissant, il y a des gens qui vont avoir plus de difficultés à nommer des personnes, elles vont avoir un certain manque du mot, et c’est normal. Mais chez les gens qui font de l’aphasie logopénique, ça va plus loin : ils n’arrivent pas à passer leur message, leurs proches ont du mal à les comprendre. Pour dire : «On est allé dans Charlevoix en fin de semaine», une chose qui prend 4-5 secondes à dire normalement, ça peut leur prendre une minute», dit Robert Jr Laforce, du Centre de recherche du CHU et un des auteurs principaux de l’étude. Un autre chercheur de l’Université Laval, David Bergeron, en est le premier auteur.

On soupçonnait depuis longtemps un lien entre la maladie d’alzheimer et l’aphasie, qui a trois formes principales : la logopénique (difficulté à trouver ses mots et à se souvenir de phrases longues et complexes), la non-fluide (discours stoppé continuellement) et la sémantique (les patients perdent complètement le sens de certains mots pourtant banals, au point de ne même plus se rappeler les avoir déjà connus). Mais les résultats de recherche étaient contradictoires : certaines études concluaient que l’aphasie pouvait être une forme précoce d’Alzheimer alors que d’autres ne «voyaient» rien.

Le Dr Laforce et une centaine d’autres chercheurs répartis dans 36 centres de recherche à travers le monde ont donc décidé de regarder si l’Alzheimer était associé à un type d’aphasie en particulier. Et en analysant des données d’imagerie et les rapports d’autopsie de 1251 patients, cette grosse équipe a montré que oui, l’aphasie logopénique est clairement associée à l’Alzheimer, mais pas les deux autres types.

Une des caractéristiques classiques de l’Alzheimer est l’accumulation d’une protéine nommée bêta-amyloïde, qui est dommageable pour le cerveau. Pas moins de 86 % des patients atteints de la forme logopénique avaient des taux anormaux de cette protéine dans le cerveau, contre seulement 16 à 20 % pour les deux autres types d’aphasie. Pour 357 d’entre eux, des résultats d’autopsie étaient disponibles et ont montré que les trois quarts (76 %) des gens atteints d’aphasie logopénique faisaient de l’Alzheimer, contre 5 à 8 % pour les deux autres types.

La raison des résultats contradictoires était donc là : le lien avec l’Azheimer était brouillé par le fait qu’il ne prévaut que pour un type d’aphasie alors qu’auparavant, les chercheurs tentaient d’établir le lien avec tous les types indistinctement.

Cela indique aussi, dit le Dr Laforce, que les «sous-types» de l’aphasie sont en fait plus que cela : ce sont des maladies à part entière qui ont des causes différentes, bien que leurs symptômes puissent se ressembler.

«L’intérêt de ces résultats-là, c’est que quand quelqu’un se perd en auto, tout le monde va chez le médecin pour dire que ça ne va pas bien. Mais quand quelqu’un cherche ses mots, on se dit qu’on est fatigué ou on se trouve d’autres raisons et personne ne va voir le médecin pour ça. On espère que votre étude va sensibiliser la population» au fait que les problèmes de langage, dans ce cas-ci un «manque du mot» sévère, peut être bien moins anodin qu’il n’y paraît.

Le Dr Laforce espère également sensibiliser les gens au fait qu’il existe plus qu’une sorte d’Alzheimer. La forme «classique» est la perte de mémoire, qui comprend environ 80 % des cas, mais il existe aussi une forme langagière d’Alzheimer, dit le Dr Laforce. «Il faut que la population et les médecins réalisent que l’Azheimer a plusieurs visages parce que plus on dépiste tôt, mieux c’est», dit-il.

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