Alexandre Fecteau et Alan Lake

Alexandre Fecteau et Alan Lake, personnalités artistiques de l'année

Plusieurs personnalités ont laissé leur marque en 2018 dans le milieu artistique de la capitale. Le Soleil fait un retour sur le parcours de deux d'entre elles qui ont particulièrement retenu l'attention.

ALEXANDRE FECTEAU

Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’Alexandre Fecteau n’a pas eu le temps de se tourner les pouces en 2018. Entre l’aboutissement du projet Hôtel-Dieu, exploration du deuil et de la souffrance portée par des «experts» non acteurs, et la mise en scène d’Amadeus, qui a connu un vif succès, l’homme de théâtre a continué de faire du chemin avec son NoShow : la singulière pièce a franchi le cap des 100 représentations lors d’une cinquième tournée en Europe. À travers tout ça, celui qui est aussi coordonnateur artistique du spectacle déambulatoire Où tu vas quand tu dors en marchant…? au Carrefour international de théâtre a posé les bases du prochain parcours, qui sera renouvelé en 2019. 

L'homme de théâtre Alexandre Fecteau ne manque pas de projets pour la prochaine année.

Q  Quel est ton meilleur souvenir de 2018?

La 100e du NoShow, c’est assez incontournable. Dans cette cinquième tournée en Europe, on avait confiance en notre show. On était moins anxieux et j’avais l’impression qu’on en profitait, qu’on pouvait apprécier le moment et vivre le succès de cette affaire-là. Je sentais une sérénité et, pour moi, une très grande fierté d’accompagner ces gens-là qui portent le spectacle. Il y a aussi eu Hôtel-Dieu. Ç’a été un long processus de faire aboutir le spectacle. Ç’a été une expérience humaine hors du commun pour ceux qui l’ont faite, moi compris. On a eu une nomination pour Meilleur spectacle aux Prix de la critique. J’en ai été extrêmement fier.

Q  Quel a été ton coup de cœur artistique ou culturel cette année?

J’ai été assez touché et impressionné par Celle qu’on pointe du doigt à Premier Acte. C’était porté par de super acteurs. Mais j’ai trouvé le texte [de Marie-Pier Lagacé] bien écrit, bien maîtrisé.

Je trouve aussi que le début de saison du Périscope est solide. Avec Manifeste de la jeune-fille et Baby-sitter, j’ai trouvé qu’on avait affaire à des trucs très pertinents. J’ai vraiment hâte de voir la suite. 

[J’ajouterais] le nouveau spectacle de Karine Ledoyen, De la glorieuse fragilité que j’ai eu la chance de voir à Montréal. Elle a travaillé sur le deuil de la danse en intégrant des témoignages d’ex-danseurs. Elle dit avoir été inspirée par Hôtel-Dieu, mais son spectacle ne saurait être plus différent du mien! Le résultat est d’une grande beauté, à hauteur du titre magnifique qui le coiffe. C’est à la fois une recherche formelle pointue, mais rendue de façon tout à fait accessible. [...] Ça sera présenté en 2019 à Québec (à l’automne, dans la saison de la Rotonde).

Q  Une déception en 2018?

R  Cette fameuse politique culturelle qui n’a toujours pas abouti. On dirait qu’il y a toujours de bonnes raisons de repousser, de retarder. Le monde a changé en 25 ans. La diffusion, à tout le moins, parce que l’art ne change pas tant que ça. Mais à cause du numérique, tout le paysage a changé. Le gouvernement n’est pas pressé d’encadrer le milieu et l’industrie. Il y a toujours un message subconscient qui dit que ce n’est pas prioritaire.

Q  Que te réserve 2019?

R  Il va y avoir un nouveau parcours Où tu vas quand tu dors en marchant...? Le travail est amorcé.

On travaille aussi sur des adaptations du NoShow. Il y aura une version en espagnol qui sera présentée au Mexique. C’est le projet le plus flyé de mon année 2019!

Il y a le spectacle Entre autres qu’on va présenter au Périscope et qui nous occupe beaucoup. On touche à des sujets qui sont très chauds dans l’actualité : le féminisme, le mouvement anti-immigration, les climatosceptiques… On s’intéresse aussi au catholicisme latent dans la culture québécoise. On essaie d’interroger tout ça. C’est un spectacle qui embrasse large. On essaie d’aller à la rencontre de celui qu’on identifie comme un «autre» par rapport à soi.

J’ai un autre projet avec Porte-parole, la compagnie de théâtre documentaire de Montréal qui a fait J’aime Hydro. Ça s’appelle Tout inclus et ça porte sur les résidences pour personnes âgées.

Q  Que souhaites-tu à la région de Québec pour 2019?

Je trouve qu’il s’est passé beaucoup de belles choses dans les dernières années. Je pense à l’ouverture de la Maison de la littérature et de la Maison pour la danse. Il y a Le Diamant qui s’en vient. Je souhaite qu’on prenne soin de tous ces organismes-là. Il y a une question de financement, mais aussi de cohabitation. Je pense qu’il y a de la place pour tout le monde. Mon souhait, c’est que les gens continuent de s’approprier ces lieux. (GB)

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ALAN LAKE

Le chorégraphe Alan Lake s’est plongé pour la première fois cette année dans une «grande forme», avec Le cri des méduses, qui conviait neuf interprètes sur scène dans une odyssée sensible, qui se voulait une métaphore de l’humanité à la dérive.

Également cinéaste et artiste visuel, celui-ci crée chaque projet de sa compagnie, Alan Lake Factori(e), en commençant par un tournage, puis en présentant une œuvre scénique. Alors que le film Ravages parcourt les festivals depuis deux ans et a remporté cinq prix, tout indique que Le cri des méduses sera le premier spectacle de la compagnie de Québec à partir en tournée internationale.

Cet hiver, il présentera un nouveau spectacle, une petite forme cette fois, Gratter la pénombre, qui entremêlera les fantasmes, les cauchemars et les solos de quatre danseurs avec qui il travaille depuis des années (du 7 au 16 février à la Maison pour la danse).

Le chorégraphe Alan Lake présentera un nouveau spectacle cet hiver avant de partir en tournée pour présenter «Le cri des méduses».

Q  Quel est ton plus beau souvenir de 2018?

R  La création du Cri des méduses. Le désir de la grande forme, qui était là depuis longtemps, a pu se concrétiser avec ma compagnie parce qu’il y a eu un momentum d’éléments structurants. Nous avons pu établir un quartier général au Centre de création O Vertigo et j’ai vraiment pu me concentrer sur la création. Humainement, ça a été agréable et très riche en questionnements et en réponses artistiques. La réception m’a agréablement surpris, parce que tant le néophyte que l’œil aguerri trouve son compte dans cet amalgame de discipline, le théâtre d’images, la danse, les arts visuels.

Q  Quel a été ton coup de cœur artistique ou culturel cette année?

R  Que le chorégraphe Dimitris Papaioannou soit le premier artiste invité à honorer Pina Bausch avec une création, Since She, au sein de la compagnie qu’elle a fondée. Ça pose la question de la transmission en danse : certains veulent qu’on brûle tout derrière eux, d’autres, comme elle, souhaitent que ça continue après leur mort. Papaioannou est un artiste grec qui travaille avec la mythologie, le théâtre d’images et qui prend ses sources dans les toiles classiques. Même si ma manière de présenter les matières est plus brute, il y a une parenté entre nos pratiques. Je verrai son travail pour la première fois à l’Usine C en janvier, avec The Great Tamer. Je vais enfin voir si on parle de la même chose, au-delà des similarités esthétiques qu’on peut avoir. J’ai hâte de voir comment ce sera narré, quel sera le rythme.

Q  Une déception en 2018?

Le contexte environnemental et la réponse, ou plutôt l’absence de réponse, politique, me tue. On est à l’heure où les «petites mesurettes», comme disait Manon Massé de Québec solidaire, ne sont plus possibles. Il faut vraiment politiquement et socialement faire des choix très importants. Ma déception est qu’encore une fois, il y a une zone passive, complètement incompréhensible. On va vers notre autodestruction, on va cogner le mur, et je ne voudrais pas qu’on se rende là.

Q  Que te réserve 2019?

Nous avons eu une belle réponse à CINARS [une semaine intensive où les créateurs présentent leur travail aux diffuseurs internationaux] avec Le cri des méduses. Il y a une tournée qui se dessine au Québec pour l’automne, puis une tournée internationale dans plusieurs grandes villes d’Europe. Ça créera une grande effervescence au sein de la compagnie.

Q  Que souhaites-tu à la région de Québec pour 2019?

R  Je crois que les réels changements pour réduire les déchets, les gaz à effet de serre, etc. vont se faire dans les villes, par les actes individuels et les actes communs. Le maire Labeaume pourrait décider que Québec devient vraiment une ville verte. Je voudrais d’ailleurs qu’on trouve une autre expression que virage vert,qui commence à sonner un peu quétaine. Il faut vraiment que ça tourne! J’aimerais aussi qu’il y ait une continuité dans les programmes culturels, qui sont des piliers de développement. La Maison pour la danse, les mesures comme Première Ovation, le soutien aux compagnies, ça a permis d’éviter l’exode des danseurs et de créer quelque chose de beau et d’unique, ici. (JD)