Achetés au début des années 1980, les avions CF-18 sont à la fin de leur vie utile. L’appel d’offres pour leur remplacement devrait être terminé cette semaine.

Remplacement des avions CF-18: qui sortira gagnant?

Une page de la longue saga du remplacement des avions de chasse CF-18 se tournera dans les prochains jours. En principe, mercredi sera la date-butoir pour la remise finale des offres dans le contexte du Projet de capacité future en matière d’avions chasseurs, lancé par le gouvernement fédéral en décembre 2017.

Des quatre «fournisseurs admissibles» restants — Boeing et Lockheed Martin des États-Unis, Airbus Defense and Space GmbH (connu sous Eurofighter) du Royaume-Uni et de l’Irlande du Nord et SAAB AB de la Suède —, des bruits ont couru récemment à l’effet que deux d’entre eux renonceraient à leur droit de soumissionner.

Selon un article du Globe and Mail paru le lundi 8 juillet, Airbus et Boeing «se retireraient du processus de fabrication du nouvel avion de chasse pour le Canada, disant que le concours était injustement orienté vers Lockheed Martin», qui construit l’avion furtif de cinquième génération F-35 Lightning II. Le Globe and Mail citait des sources «bien au courant du dossier».

Rappelons que le Projet de capacité future en matière d’avions chasseurs est un processus «ouvert et transparent», lancé par Ottawa, pour «remplacer de façon permanente l’actuelle flotte de chasseurs du Canada par 88 appareils de pointe». Ce contrat, lorsqu’il sera accordé, est estimé entre 15 et 19 milliards $US. La livraison des avions est prévue entre 2025 et le début des années 2030. La deuxième ébauche de la demande de propositions aux fournisseurs a été envoyée le 20 juin 2019, aux fins d’examen final et de rétroaction.

«J’ai pu confirmer que le gouvernement du Canada concentre ses efforts sur l’acquisition du chasseur qui conviendra le mieux aux membres de l’Aviation royale canadienne à un juste prix, et qui générera des retombées avantageuses pour l’économie canadienne. Tel qu’il a promis, il mène un processus concurrentiel ouvert et équitable afin de remplacer la flotte de chasseurs du Canada. Un surveillant de l’équité indépendant a d’ailleurs été engagé pour observer le processus jusqu’à son aboutissement», a répondu par courriel au Soleil Charles Drouin, porte-parole chez Services publics et Approvisionnement Canada.

Airbus a clairement refusé de commenter l’article du Globe and Mail, lorsque Le Soleil lui a demandé. Quant à Boeing, la porte-parole Andrea Peterson nous renvoie au communiqué publié par l’avionneur le 19 mai dernier.

«Nous apprécions la nature transparente de cette compétition, spécifiquement les multiples occasions de fournir des commentaires formels au gouvernement canadien au sujet de l’appel d’offres. Nous sommes très confiants quant aux capacités du Super Hornet Block III [une future mise à jour du F-18 disponible dès 2021] afin de satisfaire les besoins de la défense du Canada et à l’habileté de Boeing à fournir des bénéfices sans égal à l’économie canadienne par l’entremise du secteur aérospatial», dit ce communiqué.

Préjugé favorable

Il faut souligner que le F-35 a un préjugé favorable, notamment du côté des militaires. Le vol de démonstration lors du récent Spectacle aérien international de Bagotville (SAIB) était la vedette de l’événement. Tellement que cette présence et l’absence des compétiteurs ont suscité l’intérêt du journaliste David Pugliese du Ottawa Citizen.

Ce dernier soulevait le fait que les organisateurs du SAIB aient permis la démonstration «exclusive» de cet avion à la veille de l’attribution d’un contrat pouvant atteindre 19 milliards $US. M. Pugliese citait l’ex-acheteur en chef du ministère de la Défense nationale Alan Williams, qui considérait la situation de clairement «inappropriée». «Vous vous devez d’avoir l’apparence d’équité et ceci n’aide pas du tout», avait-il déclaré au journaliste.

La Défense nationale s’est défendue en disant que Lockheed Martin n’avait pas demandé à venir à Bagotville, mais que la démonstration faisait partie du calendrier de l’équipe de la Force aérienne des États-Unis (U.S. Air Force). Le Ministère ajoutait que l’Aéronavale américaine (U.S. Navy) avait été invitée à faire voler le F-18 Super Hornet, mais que l’invitation avait été déclinée. Enfin, les deux autres avions — l’Eurofighter Typoon et le Saab Gripen — ne faisaient aucune démonstration en Amérique du Nord.

De son côté, le lieutenant-général retraité Yvan Blondin déclarait au collègue Normand Boivin du Quotidien en décembre 2017 que le F-35 est le choix que devrait prendre l’Aviation royale du Canada (ARC). L’ancien commandant de la base aérienne de Bagotville était présent lorsque le Canada a réalisé des études pour déterminer le remplaçant du CF-18. Il est maintenant consultant en systèmes de défense.

«Pour éviter le biais des militaires, les travaux avaient été confiés à Travaux publics Canada et les trois études étaient claires : le F-35, s’il remplissait ses promesses de performances et de coût, était le meilleur appareil et le meilleur rapport qualité-prix», avait expliqué l’ex-général au Quotidien qui attribuait les problèmes passés au développement de l’avion. «Mais depuis, le chasseur a prouvé qu’il était en mesure de remplir ses promesses et les coûts sont passés de 120 millions $ à 90 millions $ pièce [prix estimé à la livraison à compter de 2022].»

M. Blondin évoque également le fossé des générations des appareils. Le F-35 est un avion de «cinquième génération», alors que les trois autres sont de la quatrième.

«Strictement politique»

Tous ne sont pas du même avis. «Ce dossier a pris un virage strictement politique. Ce n’est pas un enjeu de défense. Ça ne sent pas bon…» a déclaré Philippe*, un retraité de l’Aviation royale du Canada qui se présente comme «contribuable éclairé», parlant sous le couvert de l’anonymat. Son expérience passée lui fait dire que le F-35 ne «serait pas l’appareil idéal» pour remplir la mission première d’un avion de chasse au Canada, soit de défendre l’immense territoire, surtout nordique.

«Si on veut être by the book, les F-35 pénètrent furtivement dans un territoire ennemi pour atteindre des cibles et il est escorté par des F-22 Raptor qui assurent la supériorité aérienne. C’est un avion d’attaque», explique-t-il. Or, les F-22 ont été construits pour un usage exclusif par les États-Unis.

«À la base, il n’a pas le même rayon d’action que nos vieux CF-18 et s’il faut ajouter des réservoirs externes, il perd de sa furtivité. Et encore plus, si on lui met des bombes sous les ailes [généralement, l’armement est transporté dans une soute]. Et combien coûtera une nouvelle peinture sur un avion? Est-ce qu’on pourra faire le travail à l’interne ou le faire aux États-Unis? On risque d’être encore plus dépendants des Américains...»

La perte mystérieuse d’un F-35 japonais — qui sont construits sous licence là-bas — et de son pilote en avril et de cinq atterrissages d’urgence dans les derniers mois soulève un doute de la part de Philippe. «Le pilote avait lancé un appel de détresse et disait qu’il annulait sa mission et il est disparu. Le rapport d’enquête récemment sorti faisait état de désorientation du pilote», ajoute-t-il.

Les F-18 australiens

L’achat par le Canada de F-18 usagés à l’Australie a été tourné au ridicule, mais il va vraiment aider le Canada à maintenir une flotte «décente» en attendant l’arrivée du nouveau chasseur, selon Philippe.

«Ces avions-là sont aussi âgés que nos CF-18, mais ont pratiquement moins de la moitié des heures de vol que les nôtres. Les avions australiens ont à peu près 4500 heures de vol, alors que nos CF-18 frôlent ou dépassent les 10 000!» Il attribue cet écart à la moins grande étendue de territoire que les Australiens ont à défendre. «Quand on a reçu les premiers CF-18 dans les années 1980, ces avions-là volaient pratiquement 24 heures sur 24. De sorte qu’on avait les F-18 les plus utilisés au monde après deux années de service.»

Cependant, il ajoute que même s’ils sont de cinquième génération en ce moment, les F-35 seront dépassés quand viendra le moment de prendre livraison de nos premières unités en 2025. «Les Britanniques travaillent déjà sur le successeur du F-35, le Tempest, en se basant sur les erreurs expérimentées avec les F-35. Les Américains prolongent la durée de vie des avions A-10 et a commandé des nouveaux F-15 Super Eagle, une mise à jour de ce chasseur des années 1970», conclut-il en ajoutant que ça en dit long sur la confiance envers cet avion.

* Nom fictif

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UN LONG CHEMIN

Depuis le milieu des années 1990, le Canada participe, avec les États-Unis et d’autres pays, au programme de conception du Joint Strike Fighter (JSF). 

En juillet 2010, le gouvernement conservateur de Stephen Harper avait annoncé l’achat de 65 chasseurs F-35 de Lockheed Martin, pour un coût total de 9 milliards $US. Ce qui donnait un coût unitaire de 138 millions $US par avion. À l’époque, ces chiffres avaient été remis en cause, évoquant une facture globale pouvant s’élever jusqu’à 16 milliards $US. 

En mars 2011, un rapport du directeur parlementaire du budget, Kevin Page, établissait la facture globale à 29,3 milliards $US et soulevait le processus d’appel d’offres inexistant. Ce qui a entraîné la suspension du processus d’achat des 65 avions F-35, l’année suivante.

«À l’époque, le fédéral disait qu’il n’y aurait que 65 avions, mais probablement qu’il y aurait eu des extensions pour en acheter une vingtaine d’autres par la suite», estime Philippe*, un retraité de l’Aviation royale du Canada.

Mesure intérimaire

Durant la campagne électorale de 2015, Justin Trudeau promettait de ne pas acheter des F-35 et de «remplacer les CF-18 actuels par des aéronefs plus abordables que les F-35». Il avait aussi promis de rouvrir le processus d’appel d’offres. Ce qui a été fait en décembre 2017.

À la fin de 2016, Ottawa a annoncé l’achat de 18 avions F-18 Super Hornet de Boeing en guise de mesure temporaire en attendant le choix final. Cette commande — au coût initial de 2 milliards $ ou 111 millions $ par avion — a été annulée en raison de la plainte de Boeing au Département du Commerce américain, au sujet de la vente d’avions CSeries de Bombardier à des transporteurs américains. 

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LES CONCURRENTS AU PROJET DE CAPACITÉ EN MATIÈRE D'AVIONS CHASSEURS

Voici les quatre concurrents restants du Projet de capacité future en matière d’avions chasseurs. Dassault Aviation qui proposait l’avion Rafale s’est retiré de la course en novembre 2018. Les prix présentés sont des estimations, car les prix réels seront connus lors du dévoilement du lauréat. 

«Il y a tellement de facteurs différents qui entrent dans le prix d’un avion de chasse que les chiffres ne peuvent pas toujours être comparables si on n’a pas une idée claire de la configuration souhaitée [par le pays acheteur]. C’est aussi une information sensible et nous sommes incapables de pouvoir divulguer les données exactes», avait déclaré en 2017 au Soleil Uli Fingerle, directeur des ventes d’avions militaires chez Airbus. 

Airbus (Eurofighter) Typhoon

Airbus (Eurofighter) Typhoon
  • Prix estimé : 120 millions $US
  • Génération : 4,5
  • Note : en 2017, Airbus se disait prêt à confier une partie de la production de pièces et de composantes à des compagnies canadiennes.

Boeing F-18 Super Hornet Block III

Boeing F-18 Super Hornet Block III
  • Prix estimé : 111 millions $US (prix de la commande de 2016)
  • Génération : 4,5
  • Note : le Block III est une version avancée du F-18 avec des caractéristiques de cinquième génération. Prévu pour 2021

Lockheed Martin F-35 Lightning II

Lockheed Martin F-35 Lightning II
  • Prix estimé : 120 millions $US 
  • Génération : 5
  • Note : le «favori» des pilotes militaires

Saab JAS 39 Gripen

Saab JAS 39 Gripen
  • Prix estimé : 60 millions $US 
  • Génération : 4
  • Note : désavantagé par la politique traditionnelle du Canada d’acheter américain.

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VOUS AVEZ DIT CINQUIÈME GÉNÉRATION?

Quand il est question du F-35 de Lockheed Martin, on rappelle qu’il s’agit d’un avion de chasse de cinquième génération. En principe, ces avions ont la particularité d’être invisibles sur les radars (furtifs), de voler très rapidement, à haute altitude et d’être très maniable. Et par-dessus tout, ils ont la capacité de traiter des données et de les communiquer rapidement à des centres de contrôle au sol. 

«Tout ça n’est qu’un terme de marketing», avait dit Raffael Klaschka, directeur du marketing chez Eurofighter, lorsque rencontré par Le Soleil au Spectacle aérien de Bagotville en 2017. 

Dans la page Wikipedia sur les avions de cinquième génération (goo.gl/mTMsyY), il est indiqué qu’Eurofighter considère que le Typhoon peut être un avion de cette classification, d’ailleurs créée par Lockheed Martin pour désigner ses F-35 et F-22 Raptor. Mais dans les faits, il n’a pas tout ce qu’il faut. 

Déjà certains pays travaillent sur des avions de «sixième génération» qui tiendraient à ces trois concepts : furtivité, vol hypersonique et intelligence artificielle.