La commission parlementaire sur les impacts des pesticides sur la santé et l’environnement a commencé ses travaux lundi. Elle a reçu 76 mémoires et entendra 26 groupes d’ici jeudi. Ses membres doivent produire un rapport avec des recommandations d’ici le début de l’année 2020.

Réduire ou éliminer les pesticides?

Environnementalistes et agriculteurs s’entendent pour réduire l’utilisation des pesticides dans les champs, mais de là à les interdire, il y a un pas que des agriculteurs ne veulent pas franchir.

C’est en racontant son histoire personnelle que Louise Hénault-Éthier, chef des projets scientifiques à la Fondation David Suzuki, a commencé son témoignage à la commission parlementaire sur les impacts des pesticides sur la santé et l’environnement.

Il y a 10 ans, alors qu’elle étudiait en sciences de l’environnement, Mme Hénault-Éthier a passé une journée entière à faire des échantillons de sol dans un champ qui avait été arrosé le matin même avec du glyphosate (pesticide commercialisé sous le nom de Roundup). Comme elle n’en savait rien, elle n’avait utilisé aucune mesure de protection. 

Quelques jours plus tard, «le cœur du fœtus que j’avais dans le ventre avait cessé de battre», raconte-t-elle. La scientifique ne saura jamais s’il y a un lien entre son exposition accidentelle au glyphosate et sa fausse couche, mais «il persiste un doute dans ma tête», dit-elle. 

Mme Hénault-Éthier a parlé aux députés des dangers de ce pesticide sur la santé reproductive et leur a demandé d’appliquer le principe de précaution, en interdisant les pesticides «les plus dangereux» sur le territoire québécois. «C’est pas vrai qu’un pesticide est innocent jusqu’à ce qu’il soit déclaré coupable.»

Selon elle, «le Canada n’est pas un cancre» à l’échelle mondiale quant à l’évaluation de la dangerosité des pesticides. «Cependant, il y a énormément de failles» dans le processus de l’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire (ARLA), car elle prend en compte des études scientifiques commandées par l’industrie. 

La députée libérale Marie Montpetit a remercié Mme Hénault-Éthier d’avoir partagé son histoire. Elle croit que des agriculteurs qui ont le cancer ou la maladie de Parkinson «doivent se poser les mêmes questions que vous». 

Des sols en santé

Les députés ont aussi entendu lundi le témoignage du producteur agricole Jocelyn Michon, de La Présentation. Depuis 40 ans, il s’efforce de faire en sorte que ses sols soient en meilleure santé, afin de donner de meilleurs rendements et d’avoir moins recours aux pesticides. 

Sa technique? Le semis direct permanent, qui préconise le non-travail du sol par de la machinerie lourde et la couverture des sols par des résidus de culture. Cette technique a fait revenir les vers de terre dans ses sols et ses plants sont désormais plus forts et résistants aux maladies et aux insectes ravageurs. 

M. Michon a souligné qu’il quitterait son métier et sa technique de production si le Québec interdit l’utilisation du glyphosate. Il en étend dans ses champs deux «petites doses» par année pour contrer les mauvaises herbes. S’en passer, «c’est impensable», selon lui. 

M. Michon déplore «l’hystérie collective» des citadins contre l’utilisation des pesticides, qui est devenue «une source d’affrontement» avec le monde agricole. 

En plus de résidus de pesticides, «on trouve aussi des résidus de médicaments dans les échantillonnages des cours d’eau», fait valoir M. Michon. «S’il fallait exiger de la population qu’elle réduise drastiquement sa consommation de médicaments, les conséquences seraient néfastes si rien n’est fait au préalable pour qu’elle améliore sa santé physique.» Il demande ainsi aux députés d’aider les agriculteurs à améliorer la qualité de leurs sols avant tout. 

Le député du Parti québécois Sylvain Roy compare l’utilisation des pesticides aux débats que le Québec a connu sur l’amiante ou sur le tabac. Pour faire une transition toutefois, il croit que les agriculteurs auront besoin d’une aide financière importante. 

La députée solidaire Émilise Lessard-Therrien croit quant à elle qu’il faut que le Québec se dote d’un plan de sortie des pesticides d’ici 15 ans, à l’image d’un plan de sortie du pétrole. 

La commission parlementaire a reçu 76 mémoires et entendra 26 groupes d’ici jeudi. Ses membres doivent produire un rapport avec des recommandations d’ici le début de l’année 2020.

Cette commission doit également se pencher sur l'indépendance de la recherche en agriculture. Elle est une suite de l'affaire Louis Robert, cet agronome congédié puis réembauché par le ministère de l'Agriculture pour avoir dénoncé l'ingérence de l'industrie privée dans la recherche sur les pesticides.

«Vous cherchez à hausser l'âge légal pour la consommation de cannabis parce que vous êtes inquiets pour le neurodéveloppement de nos enfants, a lancé Mme Hénault-Ethier aux députés caquistes présents. Faites la même chose pour les pesticides.

«Il faut restreindre significativement, ou interdire complètement, l'utilisation des pesticides toxiques pour la reproduction et le neurodéveloppement, a-t-elle martelé. L'humanité est en proie avec une épidémie mondiale de troubles neurodéveloppementaux.»

La Fondation David Suzuki, qui travaille en étroite collaboration avec Équiterre dans ce dossier, a relevé que l'exposition aux pesticides est désormais fortement associée au développement de la maladie de Parkinson.

«Au niveau de l'autisme, on n'a pas encore la causalité avec certitude, mais on a les mêmes drapeaux rouges, les corrélations qu'ils y avaient déjà il y a une trentaine d'années au niveau du Parkinson. Est-ce qu'on va attendre encore 30 ou 40 ans avant d'agir?» a demandé Mme Hénault-Ethier, qui croit que le Québec ferait mieux d'appliquer le principe de précaution.

«Ce n'est pas vrai qu'un pesticide est innocent jusqu'à ce qu'il soit jugé coupable. Si on a des doutes, on applique le principe de précaution et on évalue ensuite, on ne maintient pas les usages», a-t-elle tranché.

Elle croit que le Québec a le pouvoir d'aller plus loin que l'Agence fédérale de réglementation de la lutte antiparasitaire (ARLA). Par exemple, la province pourrait exiger des études avancées sur la neurotoxicité développementale et sur les effets de la «synergie» entre les pesticides, plutôt que de se fier à l'ARLA, qui évalue les pesticides un par un.

Deux pesticides ensemble seraient plus toxiques que la somme de leur toxicité individuelle. Un «cocktail» de pesticides se retrouve actuellement dans les rivières du Québec, prévient d'ailleurs la scientifique.

Plan de sortie?

Lui-même un ancien agriculteur, le député caquiste de Lac-Saint-Jean, Éric Girard, a refusé de se prononcer sur la pertinence, voire l'urgence, de limiter ou carrément interdire les pesticides en agriculture.

En mêlée de presse avant le début des travaux, il a admis lundi que les choses avaient «changé» en agriculture depuis quelques années, et que la population souhaitait des changements en ce domaine, sans préciser lesquels, mais à ses yeux il serait «prématuré» de tirer des conclusions.

La commission servira précisément à obtenir l'avis des experts et des spécialistes sur le sujet, a-t-il fait valoir.

«On est là pour écouter et apprendre», a dit M. Girard.

Mais selon la porte-parole solidaire, la députée de Rouyn-Noranda-Témiscamingue, Émilise Lessard-Therrien, quoi qu'il arrive durant les travaux, le gouvernement devra certainement élaborer «un plan de sortie» de l'usage des pesticides en agriculture.

Elle prône un «coup de barre» visant une «transition écologique» du monde agricole, disant espérer que la commission parlementaire contribuera à identifier des solutions de rechange, pour qu'on puisse «faire en sorte d'utiliser moins» de pesticides.

L'industrie des pesticides avait demandé à être entendue à la commission, mais elle n'a pas été invitée. Mardi, ce sera au tour de Parkinson Québec, des Apiculteurs et Apicultrices du Québec et de l'Institut de santé publique du Québec de témoigner, entre autres. Louis Robert, qui a eu maille à partir avec le gouvernement Legault, sera quant à lui entendu en toute fin de journée, vers 21h.