De plus en plus de gens s’adonnent à la course à pied, mais, étonnamment, les marathoniens sont de plus en plus lents…

Qu'est-ce qui ralentit les marathoniens?

Commençons par une devinette… Au Marathon des deux rives, dans la première moitié des années 2000, le temps moyen était de 4h02. Alors, si la popularité du jogging a littéralement explosé depuis 15 ans et que les gens sont plus en forme, combien de temps faut-il maintenant au coureur moyen pour parcourir les 42 km du Marathon SSQ (le nouveau nom du marathon de Québec)? Sous les 4h, c’est sûr, vous dites? Peut-être même sous les 3h50?

C’est ce qui paraît le plus logique, à première vue. Mais c’est l’inverse qui se produit : de 2012 à 2017, le temps moyen fut de 4h12, soit 10 minutes de plus qu’il y a 15 ans. De plus en plus de gens s’adonnent à la course à pied, mais, étonnamment, les marathoniens sont de plus en plus lents…

Et ce n’est pas qu’une aberration locale : le site Web RunRepeat.com a analysé les résultats de plus de 28 000 courses (5 km, 10 km, demi-marathons et marathons) qui ont été tenues aux États-Unis depuis 20 ans, et leurs conclusions sont très claires. «Le coureur américain moyen devient de plus en plus lent dans les quatre principales distances.» En 1996, ceux qui participaient à des marathons aux États-Unis terminaient leur course en à peu près 4h15 en moyenne; en 2016, ils mettaient entre 25 et 30 minutes de plus.

Même chose en Australie, d’après RunRepeat, où le marathon moyen s’est étiré de plus d’une demi-heure entre 2000 et 2016.

Alors que se passe-t-il? C’est matière à débat dans le petit monde de la course de fond, mais il semble que plusieurs planètes différentes se soient alignées. «Chaque explication a ses mérites, mais, à ce que je vois dans le milieu, c’est qu’il y a moins de coureurs sub-élites, c’est-à-dire des gens qui étaient sur les circuits universitaires, par exemple, et qui ne poursuivent pas les compétitions une fois leurs études terminées. Ça arrive plus que dans les années 80 que le coureur va décider de mettre les entraînements de côté pour se consacrer à sa carrière ou à sa famille. Avant, les gens continuaient plus longtemps à mettre le nombre d’heures qu’il faut pour continuer à performer», témoigne Félix-Antoine Lapointe, entraîneur-chef du club d’athlétisme du Rouge et Or.

Bref, la vie s’est accélérée, les deux parents travaillent plus souvent qu’autrement et il ne reste plus assez de temps pour «performer» dans les compétitions. D’ailleurs, les sacrifices que les quelques courageux doivent s’imposer pour marier travail, famille et marathon-sous-les-2h30 en témoignent (voir texte suivant).

Et en même temps que la course de fond perdait ainsi des athlètes de haut calibre, M. et Mme Tout-le-Monde se sont mis à courir massivement, sans nécessairement avoir les mêmes talents ni les mêmes motivations.

Coureurs récréatifs

«C’est vraiment super positif que la course soit si populaire, poursuit M. Lapointe. […Mais cela amène des] coureurs récréatifs de plus en plus nombreux et qui ne s’entraînent pas nécessairement avec des objectifs de performance. Souvent, l’objectif de ces coureurs n’est pas de terminer l’épreuve avec un temps précis, mais simplement de compléter la course.»

Même son de cloche du côté de Jacques Mainguy, un pionnier de la course de fond dans la région — il a 68 ans et 65 marathons à son actif, en plus d’avoir cofondé le club La Foulée et organisé des courses —, qui a vu le petit monde de la longue distance changer au fil du temps.

«Dans mes premières années, ce qui était frappant, c’est que la majorité des gens qui couraient le faisaient pour battre des records, pour la performance. Et la moyenne d’âge était de 25-30 ans, environ. […] Alors évidemment, à l’époque, il n’y avait pas de temps à faire pour se qualifier au marathon de Boston, et il n’y avait pas de puce pour te suivre pas à pas. Mais si tu finissais ta course en plus de trois heures, il n’y avait plus personne pour prendre ton temps, tout le monde était parti!»

Par comparaison, le Marathon SSQ a une limite de temps qui varie entre six et sept heures, nous dit-on chez Gestev, qui organise l’événement.

En outre, l’âge et le sexe des participants peuvent ralentir la moyenne. Les coureurs qui s’inscrivent dans les courses de distance sont plus vieux qu’avant, en moyenne, et comptent beaucoup plus de femmes qu’avant. «Avant, sur des distances comme le 5 et le 10 km, on avait autour de 10 à 15 % de femmes. Maintenant, c’est la majorité», dit M. Mainguy.

Les chercheurs de RunRepeat estiment quant à eux que c’est la condition physique générale des populations occidentales qui est en cause, notamment le fait qu’une proportion grandissante d’adultes est obèse.

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LA VIE EST UNE COURSE

Anthony Larouche est professeur et nouveau papa. Comme bien des parents, il trouve que sa vie s’apparente souvent à une course d’endurance. Sauf que la sienne l’est à la fois au sens propre et au figuré...

Ancien coureur du Rouge et Or, M. Larouche est un des rares parmi ses ex-coéquipiers qui a maintenu une cadence d’entraînement aussi rigoureuse qu’avant : il court le marathon en 2h24, ce qui le place toujours parmi l’élite québécoise. Mais les sacrifices à faire sont considérables.

«Pendant deux ou trois ans, on continuait à s’entraîner ensemble, mais il y en a qui se sont blessés, un autre qui est devenu papa et qui a décidé d’arrêter. Souvent, c’est par manque de motivation parce que ça demande trop de sacrifices», témoigne-t-il.

S’entraîner pour un marathon implique de réserver des blocs de trois heures pour courir une quarantaine de kilomètres. Et le faire sur un base compétitive implique de le faire plusieurs fois. 

«En termes de course, on parle de 12 à 13 heures par semaine. Mais en termes de préparation et de récupération, c’est plus que ça, mais il faut prendre le temps de le faire, sinon tu te blesses», dit M. Larouche. Des fois, illustre-t-il, c’est sa conjointe qui va chercher leur fille à sa place à la garderie. D’autres fois, il va la porter chez sa mère pour la sieste et s’en va courir.

«Toutes les fois que j’ai un trou, je dois m’arranger pour mettre un entraînement, et ça entraîne beaucoup de fatigue. Quand ça va bien et que tu performes bien, la motivation reste là, mais quand ça va moins bien, c’est plus difficile de se motiver. Dans mon cas, comme je suis toujours plus ou moins à la limite de ce que je suis capable de donner, le goût de lâcher vient vite.»