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L’ancien hôtel Victoria de Lévis a tellement été mal aimé, que les autorités municipales et les pompiers ont dû se résoudre à l’évacuer, en 2020.
L’ancien hôtel Victoria de Lévis a tellement été mal aimé, que les autorités municipales et les pompiers ont dû se résoudre à l’évacuer, en 2020.

Quel avenir pour les vestiges de l’historique hôtel Victoria de Lévis?

Baptiste Ricard-Châtelain
Baptiste Ricard-Châtelain
Le Soleil
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CES BÂTIMENTS NÉGLIGÉS/ Voyageons vers Lévis, à l’anse Tibbits. Là, en bordure du fleuve, dans la courbe de la rue Saint-Laurent, trônait jadis l’hôtel Victoria, construit durant les années 1860. Un bâtiment luxueux de briques blanches, doté d’une grande galerie au 2e étage pour admirer le paysage. Mais il a été négligé…

Il a tellement été mal aimé, que les autorités municipales et les pompiers ont dû se résoudre à l’évacuer, en 2020. La sécurité des locataires ne pouvait plus être assurée.

La multiplication des plaintes, des interventions et des amendes n’avait pas fait fléchir l’ancien propriétaire qui a détruit le patrimoine en effectuant des rénovations dérogatoires, parfois dangereuses, selon la Ville.

Maintenant privé du revenu des loyers, face à un immeuble souffrant, le nouvel acquéreur demande la permission de démolir. Une demande refusée, pour l’instant, par un comité municipal. Mais la cause a été portée en appel. 

Alors, l’ancien hôtel Victoria des 5204 à 5224, rue Saint-Laurent, quel avenir lui réserve-t-on?

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PASSIONNÉ ET INQUIET

L’hôtel Victoria — du moins ce qu’il en reste — réapparaît périodiquement dans l’actualité. 

Cette fois, c’est Gilbert Caron qui a attiré le journaliste du Soleil vers la Rive-Sud. Urbaniste retraité, il est passionné d’histoire. «J’ai eu un faible pour la période des tramways à Lévis (mon père y a été conducteur de tramway dans les années 1930 et 1940).» 

Anciennement, un terminal ferroviaire se trouvait en face de l’établissement de la rue Saint-Laurent, relate-t-il. «Autrefois édifice prestigieux, à l’époque de la gare du Grand Tronc alors localisée dans l’anse Tibbits de Lévis, cet édifice a abrité un hôtel de luxe au tournant du XXe siècle, puis différents commerces. C’était l’âme de tout un quartier. Le bâtiment a éventuellement été amputé de toute son aile est vers 1950, a éventuellement été transformé en logements, puis en maison de chambres.»

M. Caron, donc, est inquiet. Il ne se fait toutefois pas beaucoup d’illusions : le manque d’amour des anciens proprios a rendu un sauvetage improbable, juge-t-il. 

Récemment, il a cru que les dés étaient jetés. Quand des fenêtres ont été placardées, il a pensé que les démolisseurs étaient en route. «[L’hôtel] ne sera bientôt qu’un souvenir…»

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DEMANDE DE DÉMOLITION

«Il n’y a rien de réglé encore», assure le nouveau propriétaire, Alexandre Dion de Alto Construction. 

Quand nous lui avons écrit un courriel, M. Dion nous a rapidement appelés. Il sait que le dossier est «sensible». Des groupes militants réclament le sauvetage de l’ancien hôtel Victoria; dont le GIRAM et Action patrimoine. 

L’ancien hôtel Victoria de Lévis a tellement été mal aimé, que les autorités municipales et les pompiers ont dû se résoudre à l’évacuer, en 2020.

L’entrepreneur assure qu’il avait acquis l’ancien hôtel Victoria pour le retaper. Ça, c’était le plan quand des locataires logeaient encore dans l’édifice de la rue Saint-Laurent, dit-il. Puis la sécurité publique lévisienne a vidé son bâtiment, trop dangereux. «On était mal pris avec notre achat.»

«Si on avait pu, on l’aurait rénové. […] Mais, dans ce cas-ci, ce n’était pas possible.» Surtout pas de restaurer le prestige de l’hôtel Victoria, avance-t-il. «Les coûts de construction étaient tellement astronomiques. Il faudrait tout démonter pour reconstruire à l’état d’origine.»

Expertises

L’homme d’affaires collabore avec la Ville de Lévis à qui il a demandé la permission de démolir pour bâtir du neuf.

Afin de convaincre, Alexandre Dion a déposé deux rapports d’expertise. Le premier, en avril 2020 : la firme Douglas Consultants affirme que la majorité des éléments de la structure doivent être consolidés, voire remplacés.

L’ancien hôtel Victoria aujourd'hui

Le second est plus récent. La firme Génie + y fait valoir que les modifications nombreuses réalisées au fil des ans ont altéré l’immeuble. L’ingénieur Marc-André Jacob soutient que la valeur patrimoniale a été «considérablement» diminuée par la négligence des précédents propriétaires. Et que la démolition s’impose notamment parce que la réparation serait plus dispendieuse que l’érection d’un bâtiment moderne, soit environ 950 000 $.

Alexandre Dion, lui, évalue la facture entre 1,5 et 2 millions $ pour une remise à neuf, au goût du jour, en essayant de mettre en valeur des aspects de l’architecture originale.

Selon le rôle municipal, cette propriété vaut 577 800 $, dont 246 300 $ pour le terrain et 331 500 $ pour l’immeuble.

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LE CONSEIL MUNICIPAL TRANCHERA

Ce sont les élus de Lévis, réunis en conseil, qui décideront du sort de l’hôtel Victoria.

Le comité de démolition de la Ville s’est réuni en janvier pour entendre la cause du promoteur qui réclame un permis pour raser sa propriété. En février, le verdict est tombé : un refus unanime, notamment parce que le projet immobilier de remplacement ne cadre pas dans la réglementation municipale.

En appel

«La décision du comité de démolition a été portée en appel devant le conseil de la Ville», indique au Soleil la conseillère en gestion des communications et des relations publiques Nicole Rodrigue. «La date de l’audition de l’appel au conseil de Ville n’a pas été fixée à ce jour […]. Il est donc probable que la date de l’audition soit fixée lors d’une prochaine séance du conseil. À la suite de l’audition de l’appel, le conseil peut confirmer la décision du comité de démolition, ou il peut prendre toute autre décision.»

À suivre.

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UNE VALEUR HISTORIQUE TRÈS ALTÉRÉE

Voici des extraits de la présentation du dossier faite devant le comité de démolition de Lévis par David Gagné, historien au Service patrimoine et soutien à l’urbanisme de la municipalité.

«La demande de DÉMOLITION concerne un bâtiment patrimonial dans le cadre du projet de construction d’un immeuble multifamilial.»

«Le bâtiment possède une VALEUR HISTORIQUE très élevée. Par contre, compte tenu des grandes altérations que le bâtiment a subies au fil du temps et des multiples modifications qui ont altéré son état physique, le bâtiment malheureusement a une évaluation patrimoniale qui a été tirée par le bas. Donc, on a une évaluation “moyenne”.» 

«Au moment de la construction, il s’agissait d’une conception et d’une réalisation de GRANDE QUALITÉ.»

«Le bâtiment est actuellement VACANT puisque tous les locataires ont été évacués à la demande du service de protection contre les incendies.»

«L’édifice présente […] un long historique de NÉGLIGENCE d’entretien, et ce, depuis de nombreuses années.»

«On doit noter un très long historique de requêtes et d’interventions par la direction de l’urbanisme et le service de prévention incendie concernant l’entretien général de l’immeuble et la SÉCURITÉ DES OCCUPANTS.»

«On doit noter également une problématique de NÉGLIGENCE et d’entretien généralisée depuis plusieurs années et l’absence de collaboration de la part du propriétaire précédent, et non pas du propriétaire actuel.»

«On peut noter actuellement un état physique PRÉCAIRE.»

«On arrive à un RÉSULTAT MALHEUREUX qui est un immeuble à haut risque au niveau de la sécurité de ses occupants.»

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1853-1854

Aménagement du site de l’anse Tibbits pour le terminus ferroviaire du Grand Tronc. Le site est le centre de la desserte ferroviaire pour la région de Québec et un des principaux lieux d’arrivée pour les immigrants au Canada.

1855

Construction du premier hôtel Victoria qui sera détruit par un incendie en avril 1859, puis reconstruit.

Novembre 1859

Acquisition de la propriété par l’aubergiste Frank Tofield.

14 août 1867

L’hôtel brûle encore. Mais en octobre, on construit le bâtiment actuel.

1867 à 1889

L'Hôtel Victoria en 1868

L’hôtel Tofield’s Victoria est un établissement de première classe. Il sera cependant encore abîmé par des incendies en 1875 et 1882.

1889

L'Hôtel Victoria en 1878

Fermeture de l’hôtel. Mise en vente des équipements dans les journaux. Vente du bâtiment en 1895.

1893 à 1915

L’épicerie Boivin loge au rez-de-chaussée. Une portion du 1er étage abrite un «club».

1915 à 2020

L'Hôtel Victoria en 1925

Usage unique pour habitation, logements et chambres en location. On a tenté de le vendre en 1925 pour y établir une manufacture. Vers 1930, il a été inhabité durant quelques années. Quelque part dans les années 30 ou 40, l’aile est du bâtiment a été démolie. Plusieurs propriétaires sont passés. De nombreux travaux dérogatoires ont été effectués, ce qui a affaibli l’ensemble.

Source: Ville de Lévis

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ANSE TIBBITS

Sur la Rive-Sud, l’anse Tibbits se trouve à environ 1 km au sud du quai Paquet, de la traverse Québec-Lévis. On y trouve des jeux pour les enfants et une plage.

«Son nom rappelle le souvenir de James Tibbits (vers 1805-1890), marchand de bois du Nouveau-Brunswick qui, vers 1845, met sur pied un chantier de construction navale à l’est de l’embouchure de la rivière à la Scie», raconte la Commission de toponymie du Québec. «Connue en 1837 sous le nom Charles Cove, cette anse sera désormais associée à Tibbits.»

L'Hôtel Victoria en 1978

Au XIXe siècle, il y avait plusieurs chantiers sur la rive du fleuve en face de Québec. Quand le train est arrivé jusqu’ici, le terminus du Grand Tronc a été construit du côté de la falaise.

«La présence de ce terminus entraîne dans cette zone la construction de bâtiments pour les immigrants et de plusieurs hôtels. Pendant un temps, toute une animation y a régné.»

Il serait encore possible de voir quelques vestiges du chantier de Tibbits à marée basse.

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