Une théorie veut que le vitrail de la gare du Palais ait été posé à l’envers pour que la projection de son image sur le sol apparaisse à l’endroit.
Une théorie veut que le vitrail de la gare du Palais ait été posé à l’envers pour que la projection de son image sur le sol apparaisse à l’endroit.

Québec insolite: un vitrail «sens dessus dessous» 

Léa Harvey
Léa Harvey
Le Soleil
Cet été, Le Soleil braque ses projecteurs sur certains détails inusités de Québec et de ses environs. Parce que notre belle capitale cultive sa part d’insolite, parce que derrière chacune de ces curiosités se cache une histoire à raconter. Aujourd’hui : mystère à la gare du Palais.

En 105 ans, le vitrail de la gare du Palais a vu passer bon nombre de retardataires, d’au revoir déchirants et de départs vers de nouvelles aventures. Entre la peur de manquer son train, les cœurs brisés et l’espoir d’un jour meilleur, peu de voyageurs prennent le temps de lever les yeux au ciel afin d’admirer l’étrange carte en verre qui place Québec à l’ouest de l’Amérique du Nord…

L’image de l’Amérique du Nord, traversée d’un océan à l’autre par le chemin de fer transcontinental, est inversée d’est en ouest sur le vieux vitrail. Au fur et à mesure des recherches effectuées par Le Soleil, plusieurs théories ont été évoquées autour de ce vitrail visiblement posé à l’envers. 

Selon le site «Le Québec géographique», le vitrail aurait été posé volontairement à l’envers puisque l’architecte de la gare, Harry Edward Prindle, souhaitait que le «soleil [projette] sur le sol de la gare une image exacte de cette partie de l’hémisphère nord». La théorie de la projection de l’image au sol est, au premier abord, la plus logique. 

Dans les archives de la Ville de Québec, des plans datant de l’inauguration de la gare du Palais, en 1915, montrent que la verrière a toujours été chapeautée d’un toit pointu percé de puits de lumière. Puisque l’auteur de la notice mentionne des «travaux de rénovation» ayant «occulté au fil des ans l’essentiel de la source lumineuse», Ginette Laroche, historienne de l’art, spécialisée dans les vitraux, estime que des travaux qui auraient touché les puits de lumière pourraient être responsables de la perte du verre prismatique empêchant ainsi la projection de l’image renversée.

Bien que cette technique soit connue dans le monde du vitrail, les installateurs auraient alors dû poser un verre prismatique spécialement conçu pour «amplifier la lumière du soleil» sur le vitrail. 

C’est la firme St-Gelais Tremblay Bélanger Beauchemin architectes, aujourd’hui Groupe A, qui a réalisé les travaux de restauration de la gare en 1985. Selon le regroupement d’architectes, le vitrail aurait bel et bien été posé volontairement à l’envers. Or, les architectes en poste n’ont pas été en mesure de confirmer les raisons de cette étonnante installation. L’architecte qui était responsable du dossier en 1985 est aujourd’hui retraité. 

Un peu plus décevante, la théorie de «l’accident» est fort probable selon les experts consultés. Bien que Mme Laroche estime que «compte tenu de la hauteur de la verrière, la réflexion sur le plancher avait certainement été prévue — l’œil n’étant pas naturellement porté à regarder le plafond», la spécialiste affirme que les erreurs commises lors de l’installation des vitraux sont fréquentes. 

«On ne sera jamais sûr, mais, souvent, quand les vitraux ne sont pas installés par des verriers ou par l’artiste qui a conçu le vitrail, l’installation est très mauvaise. Quand on installe un morceau de verre avec saint Pierre, c’est moins grave parce que saint Pierre est beau des deux côtés, mais avec des pièces comme celle-là, c’est impossible», ajoute Jeff Scheckman, directeur de l’entreprise montréalaise Studio du verre. 

Pour M. Scheckman, l’installation d’un vitrail doit être faite selon «les règles de l’art». La pose d’un vitrail aussi grand que celui de la gare du Palais pose toutefois de multiples défis, même pour une compagnie spécialisée en vitrail, admet-il. 

Au cœur de l’image

Outre son orientation insolite, on peut se questionner sur l’aspect artistique du vitrail. De forme ronde, il illustre simplement l’Amérique du Nord et le chemin de fer transcontinental, sans fioriture ni couleur particulièrement éclatante comme on a l’habitude de voir sur la plupart des vitraux. 

Selon l’historienne de l’art, «La valeur de la mappemonde serait plutôt documentaire et tiendrait davantage de l’innovation technique qu’artistique». 

À son architecture qui rappelle les châteaux de la Loire, la gare du Palais conjugue l’histoire du Canada et plus particulièrement «l’importance du réseau ferroviaire canadien», explique Vittoria Delli-Colli, dans son mémoire de 2009, Les grandes gares ferroviaires du Québec 1888-1945. 

Allant de pair avec le «style château», le vitrail utilise le genre héraldique, relatif aux blasons et aux armoiries. «En l’absence d’archives ou de signature, [il est] impossible d’identifier ou d’attribuer le travail à quiconque, l’héraldique laissant peu d’emprise pour identifier un style, une manière», explique Mme Laroche, soulignant ainsi un mystère de plus dans la grande histoire du vitrail de la gare du Palais.