Groupe d’ouvriers travaillant à la construction du Château Frontenac.  
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Québec il y a 100 ans: post-épidémie, salopettes et «Tizoune»

Québec. Printemps 1920. Pour la première fois depuis des lustres, la ville respire à pleins poumons. À partir de la fin mars, on n’enregistre plus un seul nouveau cas de grippe espagnole. Cette fois, plus moyen d’en douter. L’épidémie est finie. Soulagée, un peu grisée, la population se découvre une soudaine rage de vivre. Elle rêve d’Amérique, de liberté et même... d’énergie propre. Êtes-vous prêt pour le voyage?

Québec revient de loin. Au plus fort de l’épidémie de grippe espagnole, en octobre 1918, la ville a même décrété «la dictature hygiénique».(1) Les écoles, les cinémas et tous les commerces «non essentiels» ont été fermés durant des semaines. Une personne sur cinq est tombée malade. En l’espace d’un mois, la grippe a tué plus de 400 personnes, surtout dans la basse-ville.(2) Parfois, on retrouvait une famille entière morte dans le même lit crasseux.

Par la suite, la grippe a frappé avec moins de virulence. Mais la ville est restée traumatisée. À preuve, en ce printemps 1920, les charlatans font encore des affaires d’or. Dans Le Soleil du 3 avril, on trouve pas moins de 24 publicités de potions et de produits miracles. Il y a le vin St-Michel pour conserver un teint rose de gros poupon. Le Phosphonol qui stimule la matière grise. Sans oublier l’eau purgative Riga contre la constipation et les poudres Regina contre la grippe.

Avez-vous essayé l’Huile électrique du docteur Thomas? L’eau saline du petit lac Manitou? Connaissez-vous les bienfaits de l’huile d’esturgeon du docteur Dow? Ceux qui esquissent un sourire mériteraient une bonne cuillerée de sirop Mathieu pour les poumons, une infâme mixture à base de goudron et d’huile de foie de morue. La terreur de tous les enfants de 1920.

Contre toute attente, l’un de ces produits miracles va traverser le siècle pour se rendre jusqu’à nous. D’abord utilisé pour stériliser le matériel médical, il sert ensuite de détergent pour nettoyer les planchers. Sans trop de succès commercial. Les ventes ne s’envolent que lorsque la merveille est présentée comme la solution ultime à la... mauvaise haleine.

Le bain de bouche Listerine est né.(3)

Une publicité pour le sirop Mathieu parue dans<em> Le Soleil</em> en 1920.

Débarrassez-nous des rats morts

Qu’on se le dise, l’hygiène devient un souci majeur. Les villes se font rappeler à leurs devoirs. À la fonte des neiges, Le Soleil s’indigne que les rues de la basse-ville soient d’une saleté repoussante. Un peu partout, l’eau, la boue, les détritus et le crottin de cheval forment une soupe noirâtre, pestilentielle. «Notre ville est […] remplie de convalescents, qu’une épidémie malfaisante a mis jusqu’aux portes du tombeau et on ne s’inquiète pas que l’état de nos rues soit le plus violent agent de maladie et d’infection», écrit le journal, dans le style fleuri de l’époque.(4)

Plus tard, avec l’arrivée des premières chaleurs, les citoyens de Limoilou s’insurgent. Ils en ont ras le bol de l’inaction de la Ville. Les plus hardis s’adressent au Conseil supérieur de l’hygiène, la future Direction de la santé publique, pour faire disparaître un dépotoir à ciel ouvert sur la 3e Avenue. Selon eux, l’endroit ressemble un «véritable marais», où flottent des chiens, des chats et des rats morts. La puanteur y serait devenue insupportable.

De l’autre côté du fleuve, Lévis se retrouve aussi dans la tourmente. À la fin mars, le Conseil supérieur de l’hygiène (encore lui!) menace de poursuivre la Ville parce qu’elle ne respecte pas une ordonnance exigeant la construction... d’une usine de filtration pour son eau potable. Le Conseil prétend que l’eau de la ville est contaminée et que le territoire est «infesté de fièvre typhoïde». Lévis conteste. Elle prétend que les cas d’infection sont reliés à des puits individuels. Sans convaincre qui que ce soit.(5)

Les salopettes virales

Un vent de fronde souffle sur la région. À Québec, la séance du conseil municipal du 15 mai est particulièrement mouvementée. Un conseiller du quartier Saint-Sauveur, Michel Fiset, revient sur les émeutes anti-conscription de 1918. Il accuse le chef de police d’avoir pris la fuite, lors d’une manifestation! Scandale! On oublie presque que le conseil devait étudier la prolongation du tramway dans le quartier Belvédère, alors situé aux limites de la ville… Une pétition de 6000 personnes réclame aussi que le «tram» soit allongé jusqu’au cimetière Belmont, du côté de Sainte-Foy.

La rue de la Couronne en 1920

Au même moment, la grogne contre la hausse des prix devient généralisée. En signe de protestation contre la vie chère, des citoyens du monde entier font le serment de ne porter que des vieux vêtements. En toutes circonstances. Durant un an. Le «mouvement des salopettes» est né. Il s’étend vite en Europe et aux États-Unis. Bref, il devient «viral». À Québec, les salopettes apparaissent à la fin avril. Le Soleil raconte : «[…] on a vu sur la rue Saint-Pierre — notre petit Wall Street — plusieurs financiers portant la salopette aussi allègrement que s’ils étaient vêtus de draps fins».(6) 

Le mouvement des salopettes suffira-t-il? Déjà, on annonce une augmentation de 25 % du prix du charbon en provenance des Maritimes, pour l’automne. Un coup dur, quand on sait qu’il sert à chauffer les deux tiers des maisons.(7) Du coup, certains rêvent de remplacer toute cette énergie «sale» par l’hydroélectricité, une énergie propre, renouvelable et entièrement produite au Québec. «La houille noire s’épuise, la houille blanche se renouvelle à chaque année», peut-on lire dans un best-seller du moment.(8)

L’écologie avant l’écologie? En 1920, par mesure d’économie, tout se recycle. À preuve, cette petite annonce parue dans les journaux du mois d’avril, dans laquelle une entreprise promet d’acheter vos fausses dents, «en n’importe quel état». La généreuse paye deux dollars le dentier. Et 14 sous pour une dent. Une authentique aubaine à ne pas manquer. À qui la chance?

Le péché du tricot

En mars, l’Église catholique a empêché la légalisation du divorce. Le reste du temps, elle s’oppose à une véritable instruction obligatoire, pour éviter la mainmise de l’État sur l’éducation. Les résultats sont catastrophiques. La moitié des enfants cessent de fréquenter l’école avant la 4e année du primaire…(9) À la campagne, certaines institutrices des écoles de rang ne gagnent pas plus de 150 $ par année! (1908 $ en argent d’aujourd’hui).

L’Église reste omniprésente, mais elle n’est pas à l’abri du ridicule. Le 22 mai, on signale un audacieux vol à main armée dans la sacristie de l’église Notre-Dame-de-la-Victoire, de Lévis. Ô surprise, les voleurs y ont dérobé un... revolver! Peu importe. Il en faudrait davantage pour ébranler les fidèles, qui se posent d’autres questions. «Tricoter le dimanche, le jour du Seigneur, est-ce que cela constitue un péché?» se demande une dame pieuse dans le courrier des lecteurs de l’Action catholique. Au soulagement général, le journal répond «non».

Malgré tout, il serait injuste de dire que les religieux de 1920 n’ont pas le sens de l’humour. À preuve, cette blague de l’époque, pleine d’autodérision.

«Question : Que doit répondre le catholique parfait lorsqu’on lui demande où il veut se retrouver après sa mort? Au paradis ou en enfer?

Réponse : En enfer, bien évidemment, parce que c’est là qu’on a le plus besoin d’aide.»

Grand-papa était contrebandier

À Québec, en ce printemps pas tout à fait comme les autres, on s’indigne qu’un enfant sur 10 meure avant d’atteindre l’âge d’un an. On se passionne aussi pour le procès de la belle-mère de la petite Aurore Gagnon, alias Aurore l’enfant martyr.(10) 

Mais c’est la prohibition qui s’impose comme le sujet de l’heure. En janvier, les États-Unis ont interdit l’alcool sur leur territoire. Depuis, le Québec est devenu une plaque-tournante de la contrebande. Dans les États de la Nouvelle-Angleterre, on estime que 90 % de la boisson saisie provient de Québec, de Sherbrooke ou de Montréal.

La Une de L'Action catholique du 4 mai 1920.

À travers les États-Unis, des milliers de bars clandestins fleurissent. On les surnomment Speakeasy ou Blind Pig. Les prix flambent. En 1914, un Highball (whisky additionné d’eau gazeuse) coûtait 15 sous. En 1920, il se vend 3 dollars.(11) Vingt fois plus. Pas étonnant que le commerce d’alcool clandestin attire un grand nombre de Québécois. Ici, le salaire annuel moyen atteint à peine 750 $. La contrebande permet d’en faire plus. Beaucoup plus.

En avril, 30 personnes sont arrêtées à Thetford Mines. Le 17 mai, la police effectue une importante saisie d’alcool à Loretteville. Le lendemain, un charretier de Saint-Zacharie est intercepté dans le Maine, avec l’équivalent d’une centaine de bouteilles de whisky. De l’avis général, ces arrestations ne constituent qu’une goutte d’eau dans l’océan. La police peine à suivre le trafic illégal, qui transite souvent par le Bas-du-Fleuve ou même par le territoire français de Saint-Pierre et Miquelon.

Commentaire d’un policier désabusé : «nous ferions mieux d’essayer de vider le lac Saint-Jean avec une fourchette...»

Le triomphe du sans fil

«De quoi demain sera-t-il fait?» se demande Le Soleil, le 6 mai. Officiellement, la Première Guerre mondiale est terminée depuis le 10 janvier, avec l’entrée en vigueur du traité de Versailles. Mais les tensions restent vives entre la France et l’Allemagne, autour de la question des réparations de la guerre. Au Canada, on estime que le conflit mondial a coûté 1,7 milliard $ au Trésor, l’équivalent de 21,1 milliards $ en argent de 2020.

Que dire de la vie moderne? Bon nombre de commentateurs déplorent que tout aille trop vite. Les voitures, les tramways, la technologie, alouette. Le mot «robot» vient d’être inventé par un écrivain tchèque. Des scientifiques prédisent même qu’un jour — pas si lointain, semble-t-il —, on pourra voyager en ­avion, de New York à Paris, en 10 heures. Un aviateur vient d’atteindre une altitude de 17 500 pieds (5181 mètres). Un record.

Le 19 mai, la technologie «sans fil» triomphe dans la salle de bal du Château Laurier, à Ottawa. À 21h44 très précisément, le public reçoit les salutations d’une voix retransmise en direct de Montréal sur un amplificateur. Par la suite, l’audience entend une chanson qui joue sur un gramophone, tout là-bas, à Montréal. Les gens sont stupéfaits. La transmission est si bonne que les plus dégourdis se mettent à danser.

Mine de rien, la radio vient de voir le jour…(12)

Jeanne D’Arc contre Tizoune

Vous vous demandez quoi faire à Québec? Avec la fin de l’épidémie, sachez que le public se précipite dans les salles de spectacle. Il faut réserver tôt. Les gens sérieux vont à l’Impérial pour voir Jeanne d’Arc, une superproduction qui coïncide avec la canonisation de celle qu’on surnomme «la pucelle d’Orléans». Juste à côté, au théâtre Princesse, Olivier Guimond père, alias «Tizoune», propose la comédie burlesque À la Maison des aliénés. Le rire gras est garanti, en compagnie de «10 jeunes et jolies danseuses», dixit la publicité.

En passant, si vous avez quelques minutes, sachez que le Rex Comedy Circus promet un chèque de 25 $ et un habit de 45 $ à quiconque parviendra à faire monter son mulet sur la scène de l’Auditorium, le futur Capitole. Une façon comme une autre d’arrondir ses fins de mois...

Mais ne nous égarons pas. Le soir venu, les amateurs de danse ont rendez-vous au bar, euh... pardon, au «salon de rafraîchissement» de l’Hôtel Montcalm, au Carré d’Youville. La jeunesse s’y trémousse sur des airs de foxtrot, l’ancêtre du jazz. Pour amadouer les défenseurs des bonnes mœurs, l’établissement promet une clientèle «choisie» et un plancher «approprié». Sans parler du «respect» et de «l’ordre». Amen.


En 1920, l’épopée des Bulldogs de Québec tire à sa fin. Ci-dessus, sa vedette Joe Malone.

Inutile de le cacher. Le cinéma s’impose comme le favori des foules. Le personnage de Charlot, inventé par Charlie Chaplin, est déjà archi-connu. En mai, le cinéma Victoria présente Évangéline et Anne aux pignons verts. Reste que les studios d’Hollywood ne perdent rien pour attendre. La Ligue des ménagères, proche de l’Église, vient de partir en guerre contre l’exemption fiscale dont bénéficie la pellicule utilisée dans les «vues animées». La Ligue se demande même si cela n’encourage pas le vice et la luxure?

Côté sportif, les nouvelles ne sont pas très bonnes. L’épopée des Bulldogs de Québec, la légendaire équipe de la Ligue nationale de hockey, tire à sa fin. Tout cela malgré une saison au cours de laquelle le joueur vedette Joe Malone a marqué sept buts durant un match. Croyez-le ou non, l’équipe ne tardera pas à être vendue à Hamilton pour 5000 $ (63 000 $ en argent d’aujourd’hui).

Je ne sais pas pour vous. Mais moi, j’ai l’impression que cette histoire se répète...

Deux échantillons de la musique populaire au printemps de 1920

— La musique foxtrot I Want a Daddy (Who Will Rock Me to Sleep), Alfred Baldwin Sloane

— La musique foxtrot I like to do it, de l’acteur comique Bill Murray, avec son groupe Melody Men,


++

QUÉBEC EN CHIFFRES 1920-2020

Population de la ville de Québec

1920: 118 000

2020: 542 706

Population du Québec

1920: 2,36 millions 

2020: 8,39 millions

Production de sirop d’érable (en millions de livres)

1920: 30 millions 

2020: 159 millions 

Salaire moyen

1920: 750 $  [9541 $ en argent de 2020]

2020: 40 967 $

Salaire d’un professeur du primaire

1920: 400 $ en ville [ 5088 $ en argent de 2020]

2020: 79 466 dollars [après 15 ans]

Salaire d’un plombier

1920: 0,75 $ de l’heure [9,54 $ en argent de 2020]

2020: 100 $ de l’heure [moyenne] 

Prix d’une douzaine d’œufs

1920: 0,59 $ [7,50 $ en argent de 2020]

2020: 3,00$

Nombre d’automobiles immatriculées

1920:  33 541

2020: 4 779 332

Mortalité infantile

1920: 101 pour 1000

2020: 4,7 pour 1000

Population urbaine

1920 : 56 %

2020 : 80,6 %

Sources: Institut de la statistique du Québec, Statistiques Canada, Le  Soleil et Histoire populaire du Québec (Septentrion)


NOTES

1. Le Devoir, 10 octobre 1918.

2. «La grippe espagnole de 1918», Luc Nicole-Labrie, Carnet Histoire et Société, 13 octobre 2009.

3. Steven D. Levitt and Steven G Dubner, Freakonomics, HarperCollins, 2005.

4. Le Soleil. 9 avril 1920.

5. L’Action catholique, 24 mars 1920.

6. Le Soleil, 26 avril 1920.

7. «Au Québec, l’hiver est électrique», Cap-aux-Diamants, no 24, hiver 1991.

8. Gabriel Hanotaux, «l’Énergie française».

9. Jacques Lacourcière, Histoire populaire du Québec, 1896-1960, Septentrion, 1997.

(10) «Il y a 100 ans, Aurore l’enfant martyre», Le Soleil, 8 février 2020.

(11) Lucy Moore, Anything Goes, A Biography of the Roaring Twenties, Atlantic Books, 2009.

(12) Remember This? «Hello Ottawa — Hello Montreal». OttawaMatters.com, 20 mai 2019.