David Pineault, 44 ans, habite depuis 2003 au cœur de Pintendre, ancienne ville devenue gros quartier de Lévis, qui compte un peu plus de 7000 résidents.
David Pineault, 44 ans, habite depuis 2003 au cœur de Pintendre, ancienne ville devenue gros quartier de Lévis, qui compte un peu plus de 7000 résidents.

Quand la tranquillité d’un quartier vole en éclats

Qu’est-ce qui fait que le quartier qu’on aime nous apparaît soudain comme hostile? Qu’on craint de laisser jouer ses enfants librement dans les parcs, dans la cour d’école? Qu’est-ce qu’on fait pour retrouver un sentiment de sécurité? Ce tourment de parents pourrait se vivre n’importe où au Québec. Cet été, c’est à Pintendre.

David Pineault, 44 ans, habite depuis 2003 au cœur de Pintendre, ancienne ville devenue gros quartier de Lévis, qui compte un peu plus de 7000 résidents.

Son quartier, bâti il y a une vingtaine d’années, ressemble à des centaines d’autres au Québec, avec des rues de maisons unifamiliales et de maisons en rangée, séparées par des haies de cèdres touffues ou des clôtures. 

Les sentiers cyclables qui sillonnent le quartier deviennent terrain de pratique pour les tout-petits encore malhabiles sur deux roues et raccourcis pour les plus grands, pressés de revenir souper.

Grand gaillard au sourire doux, David arpente les rues esseulées, au mitan d’une journée de semaine. Il pointe la maison du propriétaire du dépanneur. Là-bas vit une infirmière. Plus loin, un couple d’avocats. 

David est ceinture noire quatrième dan en karaté, un sport qu’il enseigne. Il travaille depuis plus de 20 ans en centre jeunesse et est habitué aux interventions en situation de crise.

Mais depuis la mi-juin, le père ne sent plus sa famille en sécurité dans le quartier. Pour la première fois, il empêche son garçon de 11 ans et sa fille de 9 ans d’aller seuls dans la cour d’école. Il s’inquiète quand ils vont pratiquer leurs bottés sur les terrains de soccer.

Son grand est revenu à la maison en disant s’être fait suivre en vélo et crier des noms par un petit groupe d’adolescents.

Sur le «party»

Le 15 juin vers 23h, David a trouvé trois jeunes filles d’environ 16 ans en état d’ébriété devant sa maison, en train de se prendre en photo. Bouteilles d’alcool à la main, les adolescentes étaient en plein «party».

Dix jours plus tard, un dimanche matin, David a trouvé la cour de l’école primaire du Boisé, à cinq minutes de chez lui, dans un triste état. Cannettes de bière, bouteilles d’alcool fort, restants de feux d’artifice, déchets de toute sorte. De la vitre cassée se mélange aux petits cailloux, sous le trapèze.

Les voisins immédiats de l’école lui confient que des groupes de jeunes, toujours plus nombreux, viennent faire la fête chaque soir, parfois aussi tôt que 18h30. Un soir, ils ont été jusqu’à 40 jeunes âgés de 9 à 17 ans. «Mais où sont les parents?», se demande David.

L’intervenant jeunesse qu’il est a le goût de comprendre les adolescents. Il les connaît, ce sont les bébés qu’il voyait gazouiller dans leur poussette lorsqu’il a emménagé dans le secteur.

Il sait que depuis le début de la pandémie, les adolescents ont été les grands oubliés. «Ils n’ont aucun endroit où aller, ils ont et auront toujours envie de se rassembler, fait-il remarquer. Mais est-ce que nos enfants peuvent aussi avoir la liberté et profiter de leur été?»

Katherine Tardif, petite brune au pas rapide, a la rage au cœur depuis plusieurs jours. La fin de semaine dernière, sa fille de 10 ans s’est fait approcher par un groupe d’adolescents de 15 ans, près de l’école du Boisé. Selon l’enfant, les jeunes, qu’elle ne connaissait pas, lui proposaient avec insistance de venir prendre un jus à la maison. La petite a eu peur et a filé chez elle. Katherine et son ex-conjoint lui ont depuis interdit de retourner dans le parc de l’école, tout en trouvant absurde d’ainsi punir l’enfant qui n’a rien à se reprocher.

Depuis, Katherine accumule grâce à Facebook les informations et les témoignages de parents du quartier. 

Intervention policière... en direct

Après l’entrevue des parents, la journaliste veut voir la cour d’école. David fait le guide pour le court trajet à pied. 

La grande cour et ses modules de jeux colorés sont calmes en ce milieu d’après-midi ensoleillé et venteux. 

Un grand-papa pousse ses petits-enfants dans la balançoire.

Un groupe d’enfants juchés sur leur vélo discutent avec Sarah, une travailleuse de rue nouvellement affectée au secteur après des plaintes de parents.

Soudain, Katherine voit les adolescents problématiques, rassemblés dans la cour d’une maison à proximité de l’école. Ulcérée, elle marche vers la clôture. «Tu ne t’approches plus jamais de ma fille», gronde-t-elle en interpellant un adolescent de 14 ou 15 ans.

Les insultes se mettent à fuser. Les ados traitent Katherine de tous les noms. La tension monte et Katherine finit par appeler le 9-1-1.

Debout dans la cour d’école, tout le monde attend l’arrivée des policiers. Les jeunes plaident l’innocence, la mère de l’un d’eux assure que les «partys» ont diminué.

Quatre policiers vont arriver pour prendre les versions de tout le monde et démêler si des infractions criminelles ou des contraventions aux règlements municipaux ont pu être commises.

Les policiers de Lévis ne tombent pas des nues. La cour de l’école du Boisé est sous surveillance depuis le 6 juillet, après les premiers appels de parents. Il était prévu que la surveillance soit maintenue au moins deux semaines. Les patrouilleurs ont fait quelques interpellations, mais n’ont jamais rien eu pour intervenir formellement.

Katherine a des descriptions de jeunes et des vidéos envoyés sur TikTok où l’on peut voir des adolescents s’attaquer en riant à coups de feux d’artifice dans la cour ou descendre plusieurs mètres sous terre, dans une bouche d’égout, juste devant l’école. Sur une autre vidéo, un jeune prend péniblement une première «poffe» de cannabis.

Katherine a entendu des histoires de jeune tabassé par une dizaine d’adolescents. Elle s’est fait dire que l’un des adolescents porte un couteau sur lui. Les policiers vont demander à un jeune de soulever son chandail. Il ne cache rien dans le short qui lui servait de maillot quelques minutes plus tôt.


« Ils [les adolescents] n’ont aucun endroit où aller, ils ont et auront toujours envie de se rassembler. Mais est-ce que nos enfants peuvent aussi avoir la liberté et profiter de leur été? »
David Pineault

Une troisième maman, Geneviève, vient rejoindre le groupe. Sa fille de huit ans s’est fait prendre le bras par un adolescent alors qu’elle circulait à vélo et s’est aussi fait suivre. Geneviève a officiellement porté plainte à la police.

David écoute les mères raconter leurs histoires aux patrouilleurs, qui notent des détails sur des calepins. Il prend un policier à part. «Qu’est-ce que je peux faire comme parent, à part leur dire que je vais appeler la police?», demande-t-il à l’agent.

Le policier hésite. Puis, répond. «Peut-être demander à vos enfants d’aller jouer ailleurs, le temps qu’on reprenne le contrôle ici?»

Le front de David se plisse. Pourquoi laisser gagner les fauteurs de trouble? 

Le père aurait plutôt l’idée d’organiser des «patrouilles» de parents, qui marcheront dans le quartier et seront les yeux des policiers.

Le policier répète justement aux parents de noter les descriptions, les lieux, les heures et toutes les preuves possibles. C’est comme ça qu’ils pourront peut-être émettre des constats d’infraction, s’il y a lieu.

Avant de repartir, les quatre policiers prennent un des adolescents à part, pour lui parler dans le blanc des yeux. 

Katherine regarde la scène avec un regard déçu. «On dirait qu’ils attendent qu’il se passe quelque chose de grave pour agir...»