La rectrice de l’Université Laval, Sophie D’Amours
La rectrice de l’Université Laval, Sophie D’Amours

«Protégeons la liberté académique», dit la rectrice de l’Université Laval

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
Le débat parfois strident entourant l’utilisation du mot nègre par une professeure de l’Université d’Ottawa a eu des échos jusqu’à Québec : la rectrice de l’Université Laval, Sophie D’Amours, a publié vendredi matin une lettre ouverte à la communauté universitaire pour défendre la liberté académique, mais aussi pour rappeler qu’elle doit s’exercer avec doigté. Le Soleil a pu s’entretenir avec elle.

Q : D’abord, pourquoi avoir décidé d’écrire cette lettre, qu’est-ce qui vous en faisait sentir le besoin ?

R : Parce que le débat est important. C’est même une des conditions essentielles à l’existence d’une université. Donc on ne pouvait pas ne pas apporter notre contribution, parce qu’on a une longue expérience de ces questions-là. Le débat actuel, il faut le faire, parce que c’est l’évolution de la société qui est en train de se passer.

Mais il fallait aussi rassurer les professeurs et les chargés de cours sur la liberté académique, dans la mesure où elle s’exerce de manière bienveillante. […] Depuis le début de l’existence de notre université, le conseil universitaire se pose des questions sur l’exercice de cette liberté-là et travaille à la protéger, parce qu’elle est nécessaire pour qu’on puisse faire notre travail. Il fallait dire ça à notre communauté, mais aussi en faire part publiquement parce que ce n’est pas tout le monde qui connaît bien le travail universitaire.

Q : Votre position, essentiellement, est que les chercheurs doivent pouvoir nommer les choses pour les étudier et les enseigner, et comme il existe des insultes raciales comme le mot nègre, on doit pouvoir les nommer, mais d’un autre côté, on doit pouvoir débattre sereinement de toutes les utilisations de ces mots-là parce que c’est vrai qu’ils sont blessants. C’est à peu près ça ?

R : Ce que je dis, c’est qu’on doit pouvoir tout dire dans une université, mais il faut savoir le faire de la bonne manière. On a mis sur pied un comité justement sur ces questions-là en 2019, il va déposer son rapport bientôt, et ce qu’on y apprend, c’est qu’il faut se montrer sensible si on veut que nos conditions d’enseignement soient optimales. Il y a des mots qui peuvent être offensants, alors il faut être capable de se questionner sur leur usage, même dans un contexte académique. […] Il n’y a pas juste les mots, d’ailleurs, il y a les idées aussi. Les professeurs doivent prendre des risques, sortir des cadres normatifs pour aller voir un peu plus loin. Et parfois, la société n’est pas rendue là.

C’est ce que je voulais dire à notre communauté de l’Université Laval : qu’elle le fait bien.

Q : Toutes ces réactions qu’il y a eu autour de cette affaire à l’Université d’Ottawa, est-ce qu’elles s’inscrivent selon vous dans un débat serein ou est-ce qu’elles lui nuisent ?

R : Je pense qu’il y a eu des composantes violentes. Quand je lis que des courriels menaçants ou haineux circulent de part et d’autre, je me dis qu’on n’est pas dans le genre de débat qu’on veut. Cette pratique-là s’est installée au fil du temps, notamment sur les réseaux sociaux, où l’on tolère des attitudes très dures et intimidantes. Ça n’aide pas du tout le débat, au contraire ça pousse bien des gens à abandonner la discussion.

Par contre, si on fait abstraction de ça, il y a aussi eu un débat plutôt sain qui s’est déroulé parce qu’on a réaffirmé au Québec l’importance de la liberté académique et l’importance de l’exercer avec bienveillance. Et ça, je vois ça comme un résultat très positif.

Q : Quelle est cette recrudescence des cas litigieux sur les campus dont vous parlez dans votre lettre ?

R : Ce n’est pas juste à l’Université Laval, c’est sur les autres campus aussi. On a fait beaucoup d’efforts pour être inclusifs, mais il y a des positions qui sont plus extrêmes dans la société, et il y a cette tolérance envers des attitudes agressives sur les réseaux sociaux. Quand on met tout ça ensemble, il devient plus difficile d’avoir un débat serein. C’est pour ça qu’on a formé un comité, pour se demander : y a-t-il des pratiques qui vont nous aider à contrer cette tendance-là ? Et c’est ça qui est intéressant : oui, il y en a beaucoup. Les professeurs peuvent s’assurer que bien annoncer leurs intentions bienveillantes à l’avance dans leur cours, par exemple, il y a des formes alternatives de résolution de conflit, et ainsi de suite.

* Les réponses de Mme D’Amours ont été légèrement éditées pour des questions de lisibilité et de longueur.


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Lettre de la rectrice Sophie D’Amours à la communauté universitaire 

Bonjour à toutes et à tous,

Depuis quelques jours, nous nous sommes tous sentis interpellés par les débats concernant la liberté académique et la liberté d'expression sur les campus universitaires.

Pour être l'Université Laval, il nous faut cette liberté. Nous devons débattre de tout, prendre des risques, étudier et explorer des sujets difficiles, sensibles, voire controversés. Il nous faut protéger notre capacité d'enseignement et de recherche. 

Pour être l'Université Laval, nous devons mettre en valeur notre savoir-faire universitaire, animé par la recherche de la vérité basée sur les faits, dans une perspective humaniste. La conscience des grands enjeux, le respect des idées et l'ouverture à l'autre nous permettent de réaliser notre mission au sein de la société. Cette approche nourrit un environnement ouvert aux nouvelles idées et respectueux de la diversité de toutes les personnes.

La contribution des professeures et professeurs à ce chapitre est centrale. Tout au long de leur vie professionnelle, ces personnes assument le cœur de la mission universitaire. Elles relèvent ces défis avec jugement, sensibilité et compétence. 

Établir un plan de cours et choisir le contenu et la façon d'enseigner ne sont pas de minces tâches. Cela s'effectue dans une logique de réactualisation continue, en symbiose avec une société en constante transformation. Les connaissances évoluent à un rythme effréné, de nouveaux enjeux se dessinent. Ce petit miracle du quotidien professoral et enseignant se réalise pourtant, des milliers de fois par année. Or, il arrive à l'occasion que l'objectif ne soit pas atteint. Que la dynamique de groupe ne soit pas favorable, qu'une personne ou qu'un groupe se sente humilié ou agressé par les propos. Parfois, une idée ou une proposition choque. 

Tout cela arrive dans une université. 

Prenons ici un pas de recul.

Nous offrons, tous les ans, des dizaines de milliers de cours. Nous réalisons des milliers de projets de recherche et présentons des milliers de conférences et séminaires. Nous apprécions ce travail indispensable réalisé avec brio par le corps professoral et enseignant. Nous les remercions d'exercer ce métier exigeant avec sensibilité et bonne foi. 

Or, au-delà de cette reconnaissance, il nous apparaît incontournable de défendre haut et fort, avec une conviction sincère, le principe de liberté académique et les conditions d'exercice de la profession enseignante.

Devons-nous pour autant chercher à éteindre les débats?

Non. 

Cette discussion est vitale. Les universités entendent bien les nombreuses voix qui s'élèvent. Un débat de société est à l'image d'un vaste laboratoire vivant, humain. Il nourrit notre analyse critique. Notre communauté universitaire échange régulièrement sur ces enjeux. Mobilisée et engagée, elle partage ses idées pour accéder à un meilleur vivre-ensemble. Elle nourrit ces discussions par la recherche, l'innovation et la création, autant que par des enseignements bien fondés dans la science et l'esprit critique.

Toutefois, notre désir de contribuer au progrès sociétal est souvent miné par des propos haineux, violents et menaçants. Cette tolérance devant des attitudes irrespectueuses nous conduit à l'abandon. Une avenue qui sape les fondements de l'université, bien loin du débat ouvert sur les idées et opinions.  

En ce domaine, le mieux est l'ennemi du bien. Nous devons en arriver à vivre simultanément l'idéal de la liberté académique et d'expression et le respect des sensibilités devant les termes et propos inacceptables, offensants, violents.

Nous nous sommes ainsi dotés d'outils, de politiques et de pratiques en matière de liberté d'expression et de liberté académique. Notre Conseil universitaire en témoigne, avec une autorité de gouvernance des décisions académiques. Cette approche vise à ne jamais limiter notre capacité d'étudier et de critiquer la société. À nous donner tous les leviers pour mener notre recherche avec rigueur et nos enseignements avec sensibilité et respect. 

Dans ce contexte, notre Université constatait il y a plusieurs mois une recrudescence des cas litigieux de liberté d'expression sur les campus. Nous avions alors senti qu'il relevait de notre devoir de nous y intéresser et de pousser plus loin notre positionnement en la matière.

Dès avril 2019, le Conseil universitaire a mis sur pied un comité-conseil sur la liberté d'expression à l'Université Laval. Ce comité rassemble autant des professeurs que des chargés de cours, des membres étudiants, des experts, des membres du personnel et des membres de la direction de l'Université.

Depuis sa création, il a débattu de cas de figure bien réels en matière de liberté d'expression. En puisant dans ce que nous sommes, dans ce que nous faisons de mieux, il a documenté et analysé des dossiers épineux et controversés. Ce comité a débattu, en tout respect, de situations délicates, voire choquantes.

Voilà une démarche approfondie et sensible à la fois. Une réflexion intellectuelle basée sur une démarche scientifique rigoureuse, ancrée dans nos valeurs et notre mission, mais jamais déconnectée des débats tiraillant la société.

Le 3 novembre 2020, ce comité présentera un rapport et des recommandations préliminaires au Conseil universitaire de l'Université Laval. 

Il ne résoudra pas tous nos maux. Il n'offrira pas de solution magique à nos débats sur la liberté d'expression. Il ne guérira pas les cœurs de celles et ceux qui ont souffert des injustices de notre histoire.

Mais il sera un apport déterminant à la communauté universitaire sur ces questions épineuses. 

Il témoignera de la volonté inébranlable de la communauté universitaire de trouver le moyen de former les générations futures en ne limitant jamais le spectre de l'enseignement universitaire offert de bonne foi et porté par une intention bienveillante.

Il s'agit là d'une réponse certes nuancée et posée, ancrée dans la gouvernance de notre établissement. Nous estimons qu'elle est en harmonie avec nos valeurs les plus profondes.

Qu'elle nous rassemble, nous unit.

Qu'elle nous permet de remplir notre mission d'enseignement et de recherche en vue de l'avènement d'une société inclusive, riche et fière de sa diversité.

Sophie D'Amours
, rectrice, Université Laval