Avec la diminution de vitesse imposée par Ottawa dans le golfe, le Bella-Desgagnés, qui assure chaque semaine la liaison Rimouski-Blanc-Sablon, accusera de sept à huit heures de retard.

Protection des baleines: un lourd impact sur la navigation

Perçues comme salutaires, les mesures de protection des baleines noires auront un lourd impact pour les compagnies de navigation, parce que les réductions de vitesse occasionneront des retards et inévitablement des conséquences financières.
Chez Relais Nordik, la firme assurant le ravitaillement de la Basse-Côte-Nord et de l'île d'Anticosti, le président Francis Roy tente de calculer comment il rattrapera le retard de sept à huit heures qu'accusera le Bella-Desgagnés, le navire assurant hebdomadairement la liaison Rimouski-Blanc-Sablon et retour, un voyage comptant une vingtaine d'arrêts.
«C'est un défi. Nous transportons des marchandises périssables. Nous avons un horaire avec des arrêts à respecter [...] Il faudra couper dans nos escales de ravitaillement à Rimouski et Sept-Îles, et dans les arrêts [sur la Basse-Côte-Nord et à Anticosti]», précise M. Roy.
Le Bella-Desgagnés traversera deux fois par semaine le rectangle de 300 km de largeur dans lequel le gouvernement fédéral impose dorénavant une vitesse de 10 noeuds. La «vitesse économique» du navire est d'environ 12,5 noeuds. «À plus grande vitesse, il y aurait un impact important sur notre consommation de carburant, donc sur nos coûts. Il y aurait aussi plus de vibrations sur le navire et de l'inconfort pour les passagers», précise M. Roy.
Relais Nordik transporte annuellement 15 000 personnes et 17 000 tonnes de marchandises diverses avec le Bella-Desgagnés. La société appartient au Groupe Desgagnés, de Québec, qui compte une flotte de 18 navires marchands. Là aussi, la direction se gratte la tête depuis vendredi pour mesurer l'impact financier d'une réduction de vitesse dans le golfe.
«Nous avons neuf à dix navires qui passeront plusieurs fois dans le secteur protégé au cours des prochaines semaines. C'est la période de navigation arctique. En incluant le Bella-Desgagnés, ce sont les deux tiers de notre flotte qui passent dans le golfe», précise Daniel Côté, conseiller en environnement au Groupe Desgagnés.
Impact financier
L'impact financier des diminutions de vitesse devrait atteindre des centaines de milliers de dollars. Un seul navire coûte quelques dizaines de milliers de dollars par jour en exploitation.
«À la fin de la saison, il y aura une perte de disponibilité pour d'autres voyages», précise M. Côté, qui comprend toutefois la nécessité des mesures de protection des baleines noires.
À la CTMA, qui effectue les principales liaisons maritimes à destination ou en provenance des Îles-de-la-Madeleine, le capitaine Bernard Langford a encore du mal à encaisser le choc de la réduction de vitesse de son navire, le CTMA Vacancier, qui effectue la liaison entre Montréal et Cap-aux-Meules, avec arrêt à Gaspé au retour.
«Ça aura un impact majeur sur nos opérations [...] Notre vitesse de croisière est de 17 noeuds», dit-il en rassurant toutefois les usagers de la liaison Cap-aux-Meules-Souris, à l'Île-du-Prince-Édouard. Ce service est complètement à l'extérieur de la zone de protection des baleines noires.
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Des compagnies sensibilisées à la cause
La direction du Groupe Desgagnés et celle de sa filiale Relais Nordik collaborent depuis trois ans au signalement des baleines, vivantes et mortes, avec le Réseau d'observation des mammifères marins (ROMM).
«Nous avons signalé 121 observations en un an», précise le président de Relais Nordik, Francis Roy. «Au Groupe Desgagnés, nous avons rapporté 659 observations en deux ans», note pour sa part Daniel Côté, conseiller en environnement pour la firme de Québec.
Le Groupe Desgagnés a même inscrit l'ensemble des officiers de sa flotte à une formation dispensée par le ROMM. «Nous nous intéressons aux travaux de ceux qui cherchent à trouver les raisons expliquant la mort des baleines noires, par intérêt personnel, et pour l'aspect opérationnel de la compagnie», ajoute M. Côté.
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La «baleine urbaine»
La baleine noire, désignée auparavant comme baleine franche, est régulièrement frappée par des navires, tout comme elle s'empêtre souvent dans des engins de pêche. Le biologiste Robert Michaud rappelle que le grand expert américain Scott Kraus, du New England Aquarium, la désigne souvent comme la urban whale, la baleine urbaine.
«Elle est dans le trafic. Elle est lente et elle reste longtemps en surface», précise M. Michaud, à propos des facteurs la rendant vulnérable. L'hiver, elle migre vers le sud, mais elle reste le long de la côte américaine, «où il y a une navigation intense. En anglais, son nom est right whale. Ce n'est pas pour rien. Elle était ciblée par les baleiniers parce qu'elle était la "bonne" baleine à chasser, la plus facile à prendre [...] Ce sera un défi de la protéger», conclut M. Michaud.
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Plus visible depuis six ans
Les baleines noires sont plus visibles dans le golfe du Saint-Laurent depuis six ans, et c'est depuis 2015 qu'il existe dans nos eaux un programme de signalement systématique de ces spécimens, vivants ou morts. «Nous avons un nouveau résident saisonnier», résume Robert Michaud.
Ses collègues chercheurs et lui essaient de déterminer la part de l'augmentation d'observations attribuable au fait que, justement, plus de gens les cherchent. «Il y a plus de baleines noires, c'est indéniable, mais il y a aussi plus de gens qui tentent d'en voir».
Avant 2011, les signalements dans le golfe étaient sporadiques. Comme d'autres, le biologiste se demande aussi combien de carcasses dérivent sans avoir encore été signalées.