Gilbert Rozon à son arrivée au palais de justice, à Montréal, mardi    
Gilbert Rozon à son arrivée au palais de justice, à Montréal, mardi    

Procès Rozon: il dit que c’est la plaignante qui est venue le rejoindre dans son lit

Stéphanie Marin
La Presse Canadienne
Au procès de Gilbert Rozon pour viol, la juge est confrontée à deux versions radicalement opposées : la plaignante soutient qu’elle s’est fait réveiller par l’accusé qui était sur elle, «déterminé» à avoir une relation sexuelle, alors qu’il prétend qu’elle est venue le rejoindre dans son lit et a commencé «à se faire l’amour» sur lui.

«J’ai accepté mon sort parce que ça m’arrangeait», a-t-il déclaré dans une salle du palais de justice de Montréal.

Le fondateur de «Juste pour rire» est venu à la barre mercredi, afin de témoigner pour sa défense.

L’homme, maintenant âgé de 65 ans, est accusé de viol et d’attentat à la pudeur sur une femme, dont l’identité est protégée sur ordre de la Cour.

Il a raconté sa version des faits de la soirée passée dans un bar avec la plaignante, en 1980, alors qu’il avait 25 ans. Selon lui, l’intérêt était réciproque, même palpable. Ils se regardaient dans les yeux et elle riait de ses blagues, «qui ne sont pas toujours bonnes».

Après, pour un dernier verre, ils se sont dirigés vers la maison qu’une amie et collègue de travail louait dans la région pour un projet qu’ils effectuaient ensemble : un bottin des entreprises. Il raconte avoir fait un feu de foyer : «je trouvais ça plus romantique». Il s’est assis avec elle sur le canapé et a commencé à la caresser, puis à l’embrasser. Se laissant ensuite glisser sur le tapis, il rapporte avoir glissé sa main sous sa robe. Mais la jeune femme s’est alors raidie et a dit «non», a-t-il raconté à la juge Mélanie Hébert de la Cour du Québec.

«J’étais un peu surpris.» Dépité, même. «Une réaction d’homme fier, de l’orgueil mal placé.» Il lui a indiqué une chambre au rez-de-chaussée et lui-même est allé se coucher à l’étage.

Le lendemain matin, il s’est réveillé vers 7 heures.

La jeune femme de 20 ans était alors à califourchon sur lui, sans blouse ni soutien-gorge, mais avec sa robe, rapporte l’accusé. Elle regardait par en avant, «se faisant l’amour sur moi», une espèce de masturbation, a-t-il dit en s’excusant du mot.

Il dit avoir pensé à ce moment : «elle est ben weird», surtout considérant sa réaction de la veille.

Mais «je me suis laissé faire et j’en ai pris mon plaisir».

Il était «abasourdi» et «ahuri». Il affirme avoir raconté cet épisode à plusieurs personnes par la suite tellement il en a été «saisi».

Dans la salle de cour, la plaignante secouait la tête en écoutant ses paroles.

La veille, elle a livré une version totalement différente.

La version de la plaignante

Après «une soirée plutôt neutre» dans une discothèque des Laurentides, sans sentir d’intérêt d’un côté ni de l’autre, elle a relaté que Gilbert Rozon lui a proposé de faire du «necking» dans la voiture, ce à quoi elle a dit non.

Puis, en allant la reconduire chez ses parents, il a dit devoir faire un arrêt dans la maison de sa secrétaire pour aller chercher des documents. À l’intérieur, il s’est jeté sur elle pour l’embrasser et lui mettre la main sur le décolleté, a-t-elle relaté. Un bouton de sa chemise a sauté. Elle s’est débattue, ils ont roulé par terre, elle le repoussait même avec ses talons. Puis il a cessé, a-t-elle raconté. Sauf qu’il ne voulait plus la reconduire, prétextant être trop fatigué. Il lui a indiqué une chambre où elle pouvait dormir.

Le lendemain matin, elle s’est réveillée et Gilbert Rozon était sur elle, «déterminé» à avoir une relation sexuelle. Et il l’a pénétrée, a-t-elle ajouté.

«C’est pas consenti, c’est juste trop, j’ai pas la force. C’est «grouille-toi, qu’on en finisse»», a-t-elle dit pour expliquer comment elle se sentait.

Gilbert Rozon nie avoir dit qu’il devait passer chez sa secrétaire à 3h du matin: «Ça aurait été une insulte à son intelligence». Il nie aussi avoir voulu faire «du necking» dans la voiture.

Le contre-interrogatoire de la plaignante

En contre-interrogeant la plaignante, la défense a tenté de démontrer que dans sa version, elle n’a pas dit «non» à Gilbert Rozon et ne lui a pas dit «d’arrêter».

La femme a fermement maintenu sa version: elle n’est pas sûre des mots exacts qu’elle a prononcés il y a 40 ans. Mais elle sait qu’elle ne voulait pas de cette relation sexuelle-là, et qu’elle n’y a pas consenti.

L’une des avocates de l’accusé, Me Isabel Schurman, lui a suggéré qu’elle n’a pas manifesté son désaccord à l’homme ce matin-là.

La plaignante lui a répondu qu’elle ne bougeait pas, ne participait aucunement, et qu’il était évident qu’elle ne consentait pas à cette relation sexuelle. Elle lui avait dit non à deux occasions la veille, a-t-elle ajouté.

Après cette ligne de questions, la plaignante a demandé à la juge si elle pouvait s’asseoir. Elle a fermé les yeux, le visage rouge, et sa voix a tremblé.

«Je veux vous parler de la honte. De la culpabilité. C’est fou. La culpabilité et la honte qu’on a, les victimes. Moi j’ai honte de m’être laissée faire, et je me sens coupable de ne pas m’être débattue plus.»

«Et ce n’est pas moi qui dois avoir honte», a-t-elle ajouté la voix brisée.

Aujourd’hui, dit-elle, elle a l’impression de s’être «fait piéger».

Le procès se poursuit jeudi, alors que le procureur de la Couronne, Me Bruno Ménard, va poursuivre son contre-interrogatoire de Gilbert Rozon.