Prix de l’essence: à qui la faute?

L’affirmation: Comme toutes les fois où le prix de l’essence augmente subitement, des doigts pointent dans plusieurs directions. Plus tôt cette semaine, le député solidaire Amir Khadir a blâmé «ce qui s’apparente à un cartel» — une référence aux détaillants, manifestement, dont les prix fluctuent d’une manière trop synchronisée pour ne pas être suspecte, aux yeux de certains. M. Khadir a également blâmé «les pétrolières». Le ministre des Ressources naturelles Pierre Moreau a pour sa part cité le taux de change, la baisse de production des pays pétroliers et les raffineurs (qui transforment le pétrole brut en carburant). Alors, à qui la faute?

Les faits

Il y a déjà eu, dans le passé, des détaillants qui ont formé des cartels pour fixer les prix de l’essence dans leurs régions. Un recours collectif a d’ailleurs été gagné, l’an dernier, par des automobilistes de l’Estrie, qui se partageront 17 millions $. Cependant, tout indique que les détaillants ne sont pas responsables de la hausse des dernières semaines.

«Il y a trois marchés qui agissent sur le prix à la pompe», explique l’économiste Jean-Thomas Bernard, de l’Université d’Ottawa. «Il y a le marché du pétrole brut, qui est un marché mondial. Il y a le marché du raffinage, qui est plus régional : nous sommes dans le même marché que le nord-est des États-Unis et ce sont les prix payés à New York qui déterminent les prix à la rampe [NDLR : prix facturé par les raffineurs] chez nous. Et il y a le marché de la distribution, c’est-à-dire les stations-service, qui est très local.» Plusieurs taxes entrent aussi, évidemment, dans le prix, mais elles ne changent pas.

Nous avons fouillé dans les données du ministère des Ressources naturelles et de la Régie de l’Énergie afin de suivre l’évolution de ces trois «marchés» depuis janvier dernier. Comme le montre le graphique ci-dessous, le prix à la pompe a gagné environ 16 ¢ par litre (¢/l) par rapport à janvier — presque entièrement depuis la mi-février.

Cependant, la marge des détaillants (grosso modo, le prix qu’ils facturent à la pompe moins le prix qu’ils payent le carburant, en tenant compte des taxes et du transport) n’a pas suivi le même chemin : elle est restée à peu près stable depuis le début de l’année. L’explication est donc ailleurs.

Il est vrai, à ce propos, que l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) a réduit sa production depuis le début de l’année. Et il arrive maintenant ce qui arrive toujours quand l’offre est réduite : les prix augmentent. Le pétrole brut comptait pour 55,4 ¢/l dans le prix de l’essence pendant la première semaine de janvier; en date d’hier, c’était 61,5 ¢/l, soit 6,1 ¢/l de plus. Le taux de change a joué un peu dans cette augmentation, puisque le dollar canadien est passé de 79,9 à 77,7 ¢US dans l’intervalle, mais ça n’a pas été un gros facteur.

Or, le cours du brut n’est pas suffisant pour expliquer à lui seul l’augmentation des prix à la pompe. En fait, ce n’est même pas le facteur principal : c’est la «marge des raffineurs» (le prix de l’essence à la sortie de la raffinerie, moins le prix du brut) qui s’est le plus accru, passant de 12,3 ¢/l au début de janvier à plus de 17 ¢/l à la fin mars, puis à 19,8 ¢/l hier (+7,5 ¢/l). «Normalement, la marge de raffinage tourne autour de 10 à 12 ¢/l», indique M. Bernard. «Alors, 17 ou 19 ¢/l, ça me semble élevé.»

Il faut quand même faire attention, ici, car cette «marge» n’inclut pas que des profits : ce n’est que la différence entre le prix des matières premières (le pétrole) et le prix du produit fini. Cette «marge» couvre donc aussi toutes les dépenses — en plus, notons-le, des sommes versées à la Bourse du carbone, qui ne sont pas comptées comme des «taxes» par le gouvernement.

Cependant, ces dépenses et ces redevances n’ont pas augmenté depuis le début de l’année. Elles n’expliquent donc pas la hausse du prix du carburant des dernières semaines. Et «c’est vrai qu’au moment où on se parle, les raffineurs font de bonnes affaires», admet Carol Montreuil, de l’Association canadienne des carburants. «Mais il y a aussi des moments plus difficiles.»

Ce ne sont pas les raffineurs du Québec, comme Valero, qui décident des prix de l’essence, mais le marché new-yorkais, rappelle-t-il. Et ce marché est maintenant très élevé. «Ce qui fixe le prix des produits finis, en ce moment, c’est une demande très forte. L’économie va très bien, les gens achètent beaucoup de gros véhicules, alors la demande est extrêmement élevée», dit M. Montreuil. Et les prix sont à l’avenant.

Il arrive aussi que des accidents ponctuels viennent faire flamber les prix. Comme l’explique M. Bernard, le raffinage est un secteur où il y a très peu de surplus : toute l’essence produite est rapidement écoulée. Alors, il suffit qu’un pipeline ou une raffinerie cesse temporairement ses activités, pour une raison ou pour une autre, pour que l’offre diminue et que les prix à la pompe augmentent sensiblement. À cet égard, d’ailleurs, notons qu’un incendie majeur a eu lieu dans une raffinerie du Wisconsin le 26 avril dernier.

En outre, il faut aussi se rappeler que la raffinerie Jean-Gaulin, à Lévis, a cessé toute production au début d'avril afin de faire des travaux de maintenance, qui devraient prendre deux mois — ce qui ne peut pas faire autrement que de pousser les prix vers le haut.

Le verdict

Il semble assez clair que les détaillants n’ont rien à voir, ou si peu, avec les hausses de prix des dernières semaines. Celles-ci s’expliquent plutôt par le cours du pétrole brut sur les marchés internationaux, mais encore plus par la demande très élevée de carburant, qui a permis aux raffineurs d’augmenter leurs «marges». Il est possible que l’incendie dans une raffinerie du Wisconsin ou que d’autres événements du même genre aient aussi joué un rôle.

PRÉCISION (jeudi, 10h40) : La version originale de ce texte a été modifiée afin de tenir compte du fait que la raffinerie Jean-Gaulin est en ce moment fermée.