Pour les parents, le choix du prénom d’un enfant est devenu une responsabilité importante et parfois même une source de stress. Ils veulent un prénom parfait, comme si celui-ci pouvait avoir une influence sur la vie de leur enfant.

Prénoms : influences américaine et française au Québec

Emma et Olivia, les deux prénoms de filles les plus populaires aux États-Unis présentement, de même que Liam, Noah et Logan, les trois prénoms de garçons les plus populaires chez nos voisins du Sud, figurent tous dans le «top 10» des prénoms donnés aux nouveau-nés du Québec en 2017, selon les données que Retraite Québec rendra publiques mardi.

Emma figure aussi au deuxième rang des prénoms de filles les plus populaires en France selon «L’Officiel des prénoms» alors que Alice et Léa, respectivement numéros 5 et 6 dans l’Hexagone, font aussi partie du «top 10» québécois de 2017. Chez les garçons, Raphaël, numéro 2 en France, Léo, numéro 4, et Liam, numéro 8, figurent aussi au palmarès de la dernière année au Québec, ce qui démontre bien les fortes influences américaine et française chez les parents québécois.

C’est Retraite Québec qui dresse le palmarès des prénoms à partir des données recueillies pour la mesure Soutien aux enfants, qui vient en aide financièrement aux familles. L’organisme gouvernemental publiera mardi, sur sa page Facebook, le classement exact des 10 prénoms les plus populaires en 2017 chez les garçons et les filles pour ensuite mettre à jour la banque de prénoms disponible sur son site Web www.retraitequebec.gouv.qc.ca. Histoire de rendre l’attente moins longue, Retraite Québec a aussi publié au cours des derniers jours la liste des prénoms les plus populaires au Québec en 1980, 1990 et 2000. 

«Léa réussira-t-elle à détrôner Emma, qui a décroché la première position l’an dernier, en 2014 et en 2016? N’oublions pas que Léa a occupé le premier rang 10 fois au cours des 13 dernières années!» fait remarquer Frédérik Lizotte, porte-parole de Retraite Québec. En 2017, Léa et Emma côtoient Alice, Béatrice, Charlie, Charlotte, Florence, Olivia, Rosalie et Zoé au classement des 10 prénoms les plus donnés aux petites Québécoises. Chez les garçons, William règne sans partage depuis 2009, a occupé le premier rang 12 fois depuis l’an 2000 et figure encore parmi les prénoms les plus populaires au Québec en 2017 aux côtés de Thomas, Raphaël, Noah, Nathan, Logan, Liam, Léo, Jacob et Alexis.

Des limites

Les influences américaine et française ont cependant leurs limites : le prénom féminin le plus populaire en France l’an dernier, Louise, n’a été donné qu’à 78 petites Québécoises de 2011 à 2016. Probablement associé à une autre époque au Québec, on a plus de chance d’entendre ce prénom en écoutant une pièce de Michel Louvain ou de Daniel Lanois que dans une garderie! Quant à Harper, le neuvième prénom le plus donné aux petites Américaines l’an dernier, il n’a pas du tout la cote au Québec, où seulement 22 petites filles ont été ainsi nommées depuis 2011. Impossible cependant de savoir si le fait que c’était aussi le patronyme du premier ministre du Canada durant la majeure partie de cette période de temps a joué un rôle dans cette impopularité.

Les Elijah et Carter, très populaires aux États-Unis, ne sont pas légion au Québec non plus, tout comme les Manon, neuvième prénom le plus donné aux petites Françaises, mais donné à seulement 17 Québécoises depuis 2011 dont... aucune en 2016. Encore une fois, le prénom est davantage associé à une autre génération de ce côté-ci de l’Atlantique. Quant à Timéo, tout de même le 18e prénom de garçon le plus populaire en France, seulement 15 couples ont choisi d’appeler leur enfant ainsi au Québec. On est bien loin des quelque 700 William, 500 Léa et 600 Emma nés dans la province chaque année.

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PRÉNOMS LES PLUS POPULAIRES AU QUÉBEC...

En 1980

  • Filles : Julie, Mélanie, Karine, Geneviève, Isabelle
  • Garçons : Éric, Jonathan, Sébastien, Martin, Mathieu

En 1990

  • Filles : Stéphanie, Vanessa, Catherine, Jessica, Émilie
  • Garçons : Maxime, Alexandre, Jonathan, Mathieu, David

En 2000

  • Filles : Camille, Gabrielle, Maude, Laurie, Sarah
  • Garçons : Samuel, William, Gabriel, Alexandre, Olivier

En 2017 (en ordre alphabétique)

  • Filles : Alice, Béatrice, Charlie, Charlotte, Emma, Florence, Léa, Olivia, Rosalie, Zoé
  • Garçons : Alexis, Jacob, Léo, Liam, Logan, Nathan, Noah, Raphaël, Thomas, William

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DE L'ORIGINAL AU BIZARROÏDE

L’actualité et la culture populaire ont toujours eu une influence sur les prénoms des enfants. De nombreuses petites Nadia sont nées au Québec en 1976, l’année où la gymnaste Nadia Comaneci a remporté cinq médailles aux Jeux olympiques de Montréal. La popularité du prénom William est montée en flèche en même temps que la présence du prince du même nom sur la scène publique et les «Léo» et «Léonardo» en doivent certainement une à un certain DiCaprio...

En 2014, l’année qui a suivi la sortie du film La Reine des neiges, le prénom du personnage principal, Elsa, a été donné à près du double de petites filles (69) que l’année précédente (37). L’écoute répétée de la pièce Let It Go d’Idina Menzel a cependant peut-être diminué l’attrait du film de Walt Disney pour les futurs parents puisque le nombre de Elsa a chuté à 42 en 2015, puis à 30 en 2016...

Par contre, l’effet a été moindre avec des prénoms plutôt originaux tirés de séries populaires. Seulement deux petites Katniss ont vu le jour au Québec depuis cinq ans, les deux bien sûr en 2012, année de parution du premier film de la série The Hunger Games dont l’héroïne porte ce prénom. Le nombre de petites Hermione (une en 2016, trois en 2011) est aussi très peu élevé dans la Belle Province malgré la popularité du personnage joué par Emma Watson dans la série Harry Potter. Le nombre d’Anastasia, entre 17 et 34 par année depuis 2011, ne semble pas non plus être influencé par la sortie des livres ou des films de la série Cinquante nuances de Grey.

Célèbres et inusités

Des personnalités célèbres ont parfois l’idée de donner des prénoms proches de l’étrange à leurs enfants. On n’a qu’à penser à Saint West, North West et Chicago West, les rejetons du rappeur Kanye West et de Kim Kardashian. Mais ce n’est rien comparé aux prénoms des enfants de Frank Zappa, Dweezil, Moon Unit, Diva et Ahmet, ou à ceux des trois filles de l’ex-chanteur des Boomtown Rats et créateur de Live Aid Bob Geldof : Peaches, Pixie et... Fifi Trixibelle! Malgré tout, Geldof avait trouvé le moyen d’exprimer publiquement son désaccord avec la décision de sa fille Peaches, morte d’une surdose en 2014, de nommer son premier-né Astala Dylan Willow et sa fille Phaedra Bloom Forever...

Mais il y a encore plus bizarre que ces prénoms et autres Agricol, Restitue et Domicilie... À sa naissance, le gourou meurtrier Charles Manson avait été nommé «No Name Maddox», sa mère célibataire adolescente n’ayant pas daigné lui choisir un prénom. Quant au défunt chanteur punk G.G. Allin, né dans une famille dysfonctionnelle encline aux délires religieux en 1956, il avait été baptisé Jesus Christ Allin, car son père croyait que son fils serait «un grand homme dans la veine du Messie». Rebaptisé Kevin Michael Allin avant son entrée à l’école, le garçon s’est plutôt distingué par ses spectacles où cohabitaient violence, nudité et coprophilie et par ses séjours en prison avant de mourir d’une surdose en 1993.

Finalement, il y a le cas plutôt particulier de Jani Lane, chanteur du groupe hard rock Warrant, qui est né le 1er février 1964, un peu plus de deux mois après l’assassinat du président américain John F. Kennedy par Lee Harvey Oswald. Les parents du chanteur, Eileen et Robert Oswald, ont eu la «bonne idée» de prénommer leur fils John Kennedy. Oui, oui, John Kennedy Oswald. Encore une fois, quelques années plus tard, les parents ont corrigé leur erreur de jugement en changeant le nom de leur rejeton pour «John Patrick Oswald». Malheureusement, le blondinet chanteur est lui aussi décédé d’une surdose en 2011...

Dweezil Zappa, fils de Frank Zappa, se mérite une place parmi les noms d’artistes les plus étranges.

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UNE FORTE RESPONSABILITÉ POUR LES PARENTS

Pour Laurence Charton, sociologue à l’Institut national de recherche scientifique qui s’est intéressée aux motivations des parents dans le choix d’un prénom, cette décision est devenue pour eux une responsabilité importante, et parfois même une source de stress. «On voit souvent des parents qui veulent trouver le prénom parfait. Comme si le prénom pouvait avoir un effet sur la vie de leur enfant», explique-t-elle.

Il suffit de voir la pièce de théâtre Le Prénom de Mathieu Delaporte et Alexandre de La Patellière ou son adaptation cinématographique pour constater à quel point un simple prénom peut provoquer des émotions : beaucoup de cris ont été poussés à cause de ce couple qui décide de prénommer son enfant à naître... Adolphe.

«En faisant des recherches sur les forums de discussion francophones, une méthode qui a quand même ses limites étant donné qu’on ne connaît pas le profil de chaque personne qui les fréquente, on remarque tout de même plusieurs éléments intéressants, notamment que les parents auraient trois critères pour choisir un prénom», souligne Mme Charton. D’abord, on voudrait un prénom peu commun, original, rare, mais pas inventé ou trafiqué. «On réfère parfois à la mythologie, à l’histoire, à l’appartenance culturelle, ou si une personne aime la nature, elle choisira un prénom qui rappelle la nature.»

Les parents voudraient aussi un prénom dans lequel ils peuvent se reconnaître dans leur groupe social d’appartenance. «On peut parfois voir des gens dire que tel prénom fait trop bon chic bon genre, ou trop «prénom du Plateau» pour les Québécois. Un prénom comme Dauphine, associé à la royauté, n’est pas nécessairement prisé en France pour cette raison. Paradoxalement, c’est justement le lien avec la royauté qui semble faire la popularité de William, Margaret et Élizabeth», poursuit Mme Charton.

Projets du couple

Le prénom d’un enfant peut aussi être lié aux projets du couple ou à son histoire. «Pour les Élizabeth, Margaret et William, il y a un peu de ça aussi, cette idée de fantasmer sur la royauté. Il y a aussi des couples qui font des voyages et pour lesquels un lieu représente quelque chose de spécial, notamment une demande en mariage, et qui le donnent en prénom à leur enfant», souligne-t-elle. Ce critère pourrait expliquer en partie les petites Montana, Dakota et Paris ou les petits London ou Austin. Les parents d’un lanceur de l’organisation des Tigers de Détroit avaient peut-être une relation particulière avec la métropole du Québec puisqu’ils ont appelé leur fils... Montréal Robertson!

«Un autre élément qui ressort concerne les prénoms féminins et masculins. Dans les deux cas, on veut un prénom qui soit classe, mais pour les filles, on s’attend à ce que le prénom soit aussi joli, pétillant, beau et gentil, mais pas prétentieux ni hautain. Ces caractéristiques ne ressortent pas pour les garçons. On cherche alors un prénom masculin, fort, charismatique, voire viril, mais le facteur hautain ou prétentieux n’entre pas en jeu», conclut Mme Charton.