Denis et Joscelyne Parent sont propriétaires du B & B 4 Saisons, sur le boulevard René-Lévesque. L’éventuelle expropriation les attriste, mais ne les surprend pas.
Denis et Joscelyne Parent sont propriétaires du B & B 4 Saisons, sur le boulevard René-Lévesque. L’éventuelle expropriation les attriste, mais ne les surprend pas.

Portraits d’expropriés du tramway [PHOTOS]

Le BAPE a dévoilé il y a quelques jours la carte identifiant la cinquantaine de logements et la vingtaine de locaux commerciaux qui seront vraisemblablement expropriés pour laisser passer le tramway. Derrière les numéros de lot, des histoires de petits entrepreneurs tenaces, de résidents enracinés, d’immigration réussie. Le Soleil est allé à la rencontre de ces gens qui verront leur vie chamboulée par le projet de transport en commun de la Ville de Québec.

287, boul. René-Lévesque Ouest — B & B 4 Saisons

Dès qu’il a entendu parler du trajet du nouveau tramway, Denis Parent se doutait que son B & B serait dans le chemin. «Regarde la rue ici : ils vont passer un tramway en plein milieu. Il faut aussi qu’ils fassent passer des autos, en plus d’un aménagement sur les côtés. Mon trottoir est là. Je regarde ça et je me dis : “Je vais pouvoir leur servir du café quand ils vont passer dans la fenêtre”», ajoute-t-il, sourire en coin.

Sa femme Joscelyne et lui ont repris l’entreprise il y a 10 ans et ont rénové la maison de fond en comble. «Même si je me mets en petite boule, la vie va continuer, donc, oui, nous sommes déçus, mais on s’y attendait», indique Denis. Le plus difficile, pour lui, à ce stade, c’est l’incertitude d’être exproprié. Une situation qui l’empêche d’aller de l’avant et de trouver une nouvelle propriété. 

Malgré tout, il continue d’entretenir sa maison avec le sourire en attendant l’arrivée des touristes, rares cet été. Les chambres toutes neuves sont prêtes à être occupées. Le téléphone sonne, Joscelyne répond : peut-être une réservation pour la fin de semaine prochaine! Léa Martin

Qing He est la gérante du dépanneur Nutri-Soir de la 1re Avenue. Elle espère avoir de l’aide pour se relocaliser si le tramway se concrétise.

444, 1re avenue — Dépanneur Nutri-Soir

Qing He est arrivée au Québec depuis la Chine il y a 12 ans, avec son mari et ses deux enfants. Depuis octobre 2015, elle gère le dépanneur Nutri-Soir, au coin de la 1re Avenue et de la 4e Rue. «C’est l’investissement d’une vie», précise-t-elle, en s’excusant pour la qualité de son français, qui est pourtant très bon.

La veille, elle a appris par l’entremise de son voisin qu’il y avait eu de nouveaux développements à propos du tramway et de son dépanneur. Vu l’arrivée d’un journaliste à son commerce, elle comprend qu’il figure bien sur la nouvelle liste des expropriations totales. «Je n’étais pas au courant, confie-t-elle. J’ai appelé hier mon propriétaire et il ne l’était pas non plus.»

La gérante du dépanneur possède un bail valide jusqu’en 2035 pour son commerce à cet endroit. «J’adore Québec. Je suis vraiment pour son développement économique et je crois que le tramway va contribuer à rendre la ville encore plus dynamique, indique-t-elle. Si on m’aide à me relocaliser, ça ne me pose pas de problème. Mais si je n’ai pas de soutien, je ne sais pas comment on va faire.» Guillaume Mazoyer

3077, 1re Avenue

«La Nostalgie du pays» est plus qu’une simple boutique. On entre dans le commerce de Limoilou comme à la maison. Mama reste dans l’entrée et accueille chaleureusement ses clients, les bras ouverts, dans sa caverne d’Ali Baba, où chaque produit est à sa place.

La semaine dernière, Mama a appris, par l’entremise d’un journaliste, que sa boutique se trouvait sur le trajet du futur tramway et qu’elle devrait donc se relocaliser. La nouvelle est tombée comme une roche. «C’est comme un choc. J’ai tellement de souvenirs ici.»

Mama — c’est le surnom que tous ses clients lui donnent — a quitté l’Afrique centrale pour venir s’installer au Canada, il y a 29 ans. Chaque jour, lorsqu’elle se promenait sur la 1re Avenue, le local lui faisait de l’œil : «Je ne sais pas pourquoi, mais je sentais que je devais m’installer là. Ma maman était commerçante, alors je me suis dit : “Pourquoi pas moi?”»

Mama s’est d’abord concentrée sur la vente de produits capillaires et cosmétiques puis, sous la pression de sa clientèle, s’est mise à offrir des produits alimentaires importés.

En 15 ans, Mama n’a déménagé qu’une seule fois son magasin : elle est passée du 3079 au 3077, 1re Avenue. Elle a vu grandir sa fidèle clientèle limouloise. «J’ai vu les enfants de mes clients devenir grands. Mes clientes enceintes viennent me présenter leurs bébés. Ici, c’est vraiment spécial. On est comme une famille», confie-t-elle, émue.

Pour l’instant, sans aucune annonce officielle de son expropriation, l’incertitude plane au-dessus de la tête de Mama. Elle est toutefois sûre d’une chose : pas question de disparaître. «Je ne suis pas en faillite! J’ai toute ma marchandise. Je vais me relocaliser, mais où? J’ai déjà regardé et un local abordable dans le quartier, ce n’est pas facile à trouver. C’est vraiment choquant tout ce qui arrive», conclut-elle, déconcertée par les durs événements des derniers jours. Léa Harvey

1789, 1re Avenue — Brûlerie Limoilou; 881, rue Saint-Jean — Brûlerie St-Jean

La famille Lacombe a démarré il y a presque 15 ans une série de brûleries bien connues aujourd’hui dans le paysage caféiné de la capitale. La construction du nouveau tramway force la relocalisation de deux des six brûleries du groupe, celles de Limoilou et de la rue Saint-Jean.

Averti il y a un mois pour la brûlerie Limoilou, Odré Lacombe, fondateur des cafés, a appris comme tout le monde au dévoilement de la carte le 15 juillet que la Brûlerie St-Jean était aussi concernée. «J’ai fait quand même le saut», avoue-t-il.

Il a tout de suite communiqué avec la Ville pour en savoir plus sur cette expropriation totale. «On m’a indiqué que sur la carte, c’est le pire des scénarios qui est présenté», explique Odré Lacombe. Selon les renseignements qu’il a obtenus, il n’y aurait peut-être pas de démolition au 881, rue Saint-Jean. «C’est tous des “peut-être”, c’est ça qui est difficile», poursuit le fondateur.

Odré Lacombe assure être en faveur du projet du tramway. Mais il dénonce un manque de communication de la part de la Ville. «On est pour le transport en commun, mais on souhaiterait un plan clair et une transparence afin de bien planifier le futur de nos commerces qui sont tributaires de l’administration de la Ville de Québec», indique-t-il. Guillaume Mazoyer

310 boul. René-Lévesque Ouest — Restaurant Aux Deux Violons

Le propriétaire du restaurant Aux Deux Violons, Méziane Moulfi, se dit encore dans le brouillard. Son bâtiment s’affiche bien sur la carte des possibles expropriations. «On est bien ici. On a des propriétaires extraordinaires. Ça fait 12 ans que je suis avec eux», fait-il valoir. 

Depuis qu’il est au Québec, M. Moulfi n’a connu que la restauration. Originaire d’Algérie, il est arrivé au Québec dans les années 1980. «J’ai commencé comme gérant et serveur au restaurant Carthage. Après plus de sept ans d’expérience, je me suis lancé dans l’ouverture d’un petit restaurant de 30 places sur Crémazie», raconte-t-il. Comme la clientèle s’est étendue, il a changé d’emplacement pour son local actuel qui était l’ancien et mythique restaurant La Jonction Sillery. Celui-ci devait son nom à l’ancienne ligne de tramway justement. «Beaucoup de ma clientèle vient parce que ça leur rappelle leur jeunesse», confie le restaurateur. 

Méziane Moulfi ajoute sa propre histoire avec un restaurant chaleureux, à l’image de sa famille. «Mes deux enfants m’ont demandé d’appeler le restaurant Aux Deux Violons parce qu’ils sont violonistes», explique-t-il. «Quand ils avaient entre 9 et 14 ans, ils venaient jouer du violon devant les clients». 

Avec une femme et des enfants québécois, il se sent vraiment chez lui. De tous les endroits du monde qu’il a visité, c’est le Québec qu’il a adopté. «Après 34 ans de vie ici, vous n’avez plus de choix de m’accepter», lance-t-il en riant. Léa Martin

Depuis des décennies, ce Shell est devenu célèbre chez les covoitureurs de Québec.

2831, boul. Laurier — Station service Shell

Il est 17h30 au Shell du boulevard Laurier, dans Sainte-Foy. Les voitures se succèdent à la pompe à essence. Un jeune homme et une jeune femme attendent patiemment avec leurs sacs à dos. Le covoiturage qui doit les mener à Montréal arrivera d’une minute à l’autre. «Je sais que la plupart des rendez-vous sont ici, alors c’est pour ça que je viens», indique Katia, une étudiante qui fait souvent l’aller-retour entre les deux villes. Elle étudie à Montréal alors que ses parents vivent à Québec. 

Depuis des décennies, ce Shell est devenu célèbre chez les covoitureurs de Québec. Endroit stratégique pour sortir de la ville en rejoignant l’autoroute rapidement, il est également accessible en bus. «Le Shell a toujours été un bon joueur et c’est dommage», indique Jean-Sébastien Ouellet, directeur du service à la clientèle d’AmigoExpress, l’une des principales plateformes de covoiturage au Québec. Léa Martin avec Isabelle Mathieu