Un monde sépare la Turquie, où les musulmans forment 96 % de la population, de la Suède, où à peine 3,4 % des citoyens se réclament de l'islam.

Port de signes religieux: la carte des interdictions européennes

Un peu perdu dans le débat entourant la charte québécoise des valeurs? Pour mieux vous y retrouver, Le Soleil vous propose un résumé de la situation dans neuf pays européens. Une occasion de constater la complexité des enjeux et de remettre en perspective le débat québécois. En Europe, aucun pays n'échappe au débat entourant le port de signes religieux dans l'espace public. Mais la majorité des gouvernements centraux hésitent à légiférer. Le plus souvent, la patate chaude est refilée aux provinces, aux municipalités, voire aux autorités scolaires. Toutes les religions sont concernées. Mais la plupart des interventions visent clairement l'islam, au risque d'alimenter un sentiment antimusulman. Le Conseil de l'Europe et des organisations comme Amnistie internationale dénoncent régulièrement une discrimination croissante à l'égard des musulmans. Sans rencontrer la même proportion d'oreilles attentives, selon les pays. Il est vrai qu'un monde sépare la Turquie, où les musulmans forment 96 % de la population, de la Suède, où à peine 3,4 % des citoyens se réclament de l'islam.
<p>En Allemagne, la question du port de signes religieux est parfois surnommée la Kulturkampf ou la «lutte des cultures».</p>
<p>En Belgique, d'une manière générale, le port de symboles religieux, y compris le voile islamique, est interdit pour les juges, les policiers, les militaires et les pompiers.</p>
France
Le port de signes religieux est interdit chez tous les fonctionnaires et tous les agents de l'État. Une charte de la laïcité, adoptée en 2007, stipule que «le fait pour un agent public de manifester ses convictions religieuses dans l'exercice de ses fonctions constitue un manquement à ses obligations». En 2009, à Paris, une agente de la circulation a même été suspendue pour une période de deux ans après avoir refusé d'ôter son voile simple (hijab).
Dès 2004, la France a interdit le port de signes religieux ostentatoires par les élèves des écoles publiques, à l'exception des universités. En septembre 2010, elle a été le premier pays européen à bannir le port du voile intégral (burqa et niqab) dans les lieux publics. Les contrevenantes s'exposent à une amende de près de 200 $.
La mesure a parfois été dénoncée comme une manoeuvre électoraliste. Après tout, sur les quelque trois millions de musulmanes françaises, on estimait qu'à peine 1900 portaient le voile intégral.
Fait exceptionnel, la loi française a été dénoncée à la fois par Al-Qaida et par le gouvernement des États-Unis. Probablement une première historique!
Allemagne
Ici, la question du port de signes religieux est parfois surnommée la Kulturkampf ou la «lutte des cultures».
Mais la question relève d'abord des landers (provinces). Six des seize landers interdisent le voile pour les professeurs des écoles publiques. À noter que la croix et la kippa juive ne sont généralement pas visées par ces interdictions.
Deux landers, ceux de Berlin et de Hesse (centre-ouest), interdisent tous les symboles religieux dans la fonction publique, y compris chez les juges, les procureurs, les policiers, les fonctionnaires, les enseignants et même le personnel des garderies publiques.
Grande-Bretagne
La tradition britannique s'oppose à ce que l'État dicte aux gens ce qu'ils doivent porter. L'idée d'interdire le voile intégral a souvent été décrite comme une affaire «non britannique». Récemment, un tabloïd vantait «la fière tradition de tolérance de la Grande-Bretagne qui nous distingue des autres pays».
Le premier ministre conservateur, David Cameron, a toutefois déclaré qu'en matière de multiculturalisme, le «laisser-faire complet» constituait «un échec». Il a aussi assuré qu'il soutiendrait les écoles qui voudraient interdire le port du voile pour les élèves mineures.
Le 16 septembre, un juge londonien a permis qu'une musulmane se présente en cour avec un niqab, à condition qu'elle témoigne à visage découvert. Mais le juge a souhaité que le Parlement ou un tribunal plus élevé se prononce sur le sujet. Il a comparé le voile à un «éléphant dans la salle d'audience».
Pays-Bas
En janvier 2012, le gouvernement néerlandais a interdit le port d'un masque sur la voie publique, sauf pour des raisons médicales et les soirs de carnaval. Le voile islamique intégral était clairement visé. Les contrevenants sont passibles d'une amende d'environ 550 $.
Belgique
D'une manière générale, le port de symboles religieux, y compris le voile islamique, est interdit pour les juges, les policiers, les militaires et les pompiers. Pour ces derniers, le turban ou la barbe très longue peuvent être jugés incompatibles avec les contraintes de sécurité (par exemple, le port d'un casque ou d'un masque à gaz).
En 2012, la Cour constitutionnelle belge (l'équivalent de la Cour suprême au Canada) a reconnu la constitutionnalité d'une loi de 2011 interdisant le port du voile intégral dans les lieux publics. Les contrevenants s'exposent à une amende pouvant aller jusqu'à 200 $ ou sept jours de prison.
En Belgique, les débats autour du voile islamique n'ont rien d'une nouveauté. Dès le début des années 2000, de nombreuses municipalités s'étaient mises à interdire le voile intégral, en prétextant le plus souvent des raisons de sécurité.
«Ce n'est qu'un prétexte», avait écrit un éditorialiste en 2005. «Combien de vols sont commis avec une burqa?»
Danemark
En 2008, le Parlement danois a interdit le port de symboles religieux par les juges. En théorie, toutes les religions étaient concernées. Mais personne ne doutait qu'il s'agissait d'abord de bannir le voile islamique. Le débat avait pris un ton venimeux lorsque les publicités d'un parti d'extrême droite s'étaient mises à annoncer «l'islamisation du pays».
Un député libéral avait alors résumé son malaise en estimant «que le débat autour du port ou non du foulard dans les tribunaux est devenu un débat pour ou contre les musulmans».
En 2005, la Cour suprême du Danemark a statué qu'un supermarché avait le droit de congédier une employée qui refusait d'enlever son voile. La Cour avait estimé qu'il ne s'agissait pas de discrimination, dans la mesure où l'établissement imposait le même costume à tous les employés.
Suède
Aucun règlement n'interdit le port de signes religieux, même pour les agents de l'État. Plusieurs tentatives pour porter la question du voile intégral devant le Parlement ont échoué. «Les femmes musulmanes couvertes des pieds à la tête constituent une infime minorité. Et le problème ne peut pas être résolu par une loi», a résumé un ministre.
Turquie
Pendant des décennies, la Turquie a fait la chasse à la religion dans l'espace public. Pour le fondateur de la Turquie moderne, Mustapha Kemal, le voile était associé à l'ignorance et à l'obscurantisme. De 1924 à 1991, le port du voile était théoriquement interdit dans la rue!
Reste que dès les années 80, l'application de la loi est devenue moins rigoureuse. Et les choses ont définitivement changé en 2002, avec l'élection d'un gouvernement islamiste, dirigé par le premier ministre Recep Tayyip Erdogan. Ce dernier a fait du rétablissement du voile un symbole de ce qu'il surnomme une «laïcité modérée». L'an dernier, il a autorisé les avocates et les étudiantes universitaires à porter le voile simple. Plus récemment, il a étendu la permission aux fonctionnaires.
Cela inclut les professeurs d'université et les élues du Parlement.
À noter que le port du voile reste interdit pour les militaires, les procureurs de la République et les juges. Mais le gouvernement a entrouvert la porte, ce qui soulève l'inquiétude des partisans de la neutralité de l'État. La tendance a été résumée par le titre récent d'un magazine de mode féminine : «Voilée is beautiful».
Suisse
Le Parlement fédéral a rejeté l'interdiction du voile intégral dans les lieux publics, en septembre 2012.
En novembre 2009, lors d'un référendum, les Suisses se sont prononcés à 57,5 % contre la construction de mosquées dotées de minarets.
Dans la plupart des cantons francophones, le port du voile est interdit aux enseignantes, mais permis pour les élèves. Récemment, un tribunal fédéral a d'ailleurs autorisé deux élèves de 17 ans à porter le voile, ce qu'interdisait le règlement de leur école publique depuis 17 ans.
Le 22 septembre 2013, les électeurs du Tessin, le seul canton exclusivement italophone, ont voté à 66 % en faveur de l'interdiction du voile intégral dans les lieux publics. À noter que le canton compte 2 % de musulmans.