Les députés Lionel Carmant, Nadine Girault, Christopher Skeete et Frantz Benjamin.
Les députés Lionel Carmant, Nadine Girault, Christopher Skeete et Frantz Benjamin.

Voix parlementaires noires

Olivier Bossé
Olivier Bossé
Le Soleil
Cinq Noirs parmi les 125 députés de l’Assemblée nationale du Québec, c’est un sommet historique. Reste que le Salon bleu demeure très blanc. La communauté afro-québécoise veut se faire voir et entendre davantage au sein de nos institutions.

À l’occasion du Mois de l’histoire des Noirs, Le Soleil donne le porte-voix aux caquistes Nadine Girault, Lionel Carmant et Christopher Skeete, ainsi qu’aux libéraux Dominique Anglade et Frantz Benjamin, qui parlent de l’importance de cet événement annuel dans leur vie et présentent certaines personnes qui les ont inspirés. 

Aucun des cinq ne prêche pour l’imposition de cibles précises de représentation élective des minorités visibles, mais tous soulignent la nécessité d’avoir des modèles pour les jeunes Québécois noirs. L’exemple doit venir d’en haut. Si un taux de 4 % des élus correspond à la proportion de Noirs dans l’ensemble de la population québécoise, il est permis de croire qu’en étendant le critère à toutes les minorités visibles, nos parlementaires se trouvent encore en déficit de diversité. 

Soulignons que même si Bertrand, dans les Laurentides, s’avère la moins diversifiée des cinq circonscriptions en question, Mme Girault a décroché la plus forte majorité du groupe aux dernières élections générales de 2018, 6052 voix d’avance sur son plus proche concurrent. 

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La députée Dominique Anglade

DOMINIQUE ANGLADE (PLQ)

«Un message qui est envoyé»

  • Saint-Henri–Sainte-Anne : 8,6 % de Noirs, 27,9 % de minorités visibles
  • Porte-parole de l’opposition officielle en matière d’économie

«Ça permet de montrer le travail de personnes de la communauté noire qui s’illustrent, qui font des choses remarquables et de parler de ces exemples-là qui sont très positifs pour la société en général.

L’histoire des Noirs au Québec pourrait être mieux enseignée. Mais récemment, dans un livre d’histoire de ma fille qui est en sixième année, j’ai vu tout un chapitre dédié aux relations entre Haïti et le Québec. Sur les premières vagues d’Haïtiens, que faisaient-ils, leur contribution, des exemples de personnes qui se sont illustrées. Alors, ça commence!

Il n’y a jamais eu de femme qui s’est présentée à la chefferie du Parti libéral du Québec [elle est la première]. Ce n’est pas la seule raison pour laquelle les gens doivent choisir un chef ou une cheffe. Mais pour bien des gens, ça représente quelque chose aussi. 

Les gens s’en rendent compte. Une femme, ça se voit; une communauté culturelle, ça se voit. C’est un message qui est envoyé, j’en suis très consciente.»

Yvette Bonny (1938-), médecin et professeure à l’Université de Montréal

«Elle a réalisé la première greffe de moelle osseuse chez un enfant au Québec [en 1980]. Mme Bonny est une hématologue pédiatrique exceptionnelle, mais ce qui est particulièrement remarquable chez elle, c’est son implication sociale. Extrêmement respectée comme médecin, elle est aussi impliquée dans plusieurs organismes, comme Leucan. Ça me ramène à l’exemple de mes propres parents. Elle est l’exemple de femmes qui s’impliquaient avec ma mère et qu’on voyait dans la communauté.»

Juanita Westmoreland-Traoré (1942-), première personne noire à devenir juge au Québec, en 1999

Frantz Benjamin (PLQ)

«C’est un mois québécois»

  • Viau : 17,7 % de Noirs, 55,7 % de minorités visibles
  • Porte-parole de l’opposition officielle en matière de tourisme et pour les dossiers jeunesse

«Pendant longtemps, j’ai considéré que ce n’était pas utile de le faire [le Mois de l’histoire des Noirs]. Ma trajectoire personnelle n’a pas été empreinte de grandes difficultés ou de grands drames. Je poursuivais mon petit bonhomme de chemin.

Mais quand j’ai commencé à m’impliquer socialement, je me suis rendu compte que ma réalité n’est pas celle de tous les autres jeunes Noirs de ma génération. Et plus ça va, plus je trouve que c’est un moment qui est pertinent pour se rappeler ensemble ce que nous sommes comme Québécoises et Québécois.

Parce que l’histoire des communautés noires [au Québec] n’est pas quelque chose qui date de 20 ans ou de 30 ans, c’est une histoire qui se compte en siècles. Quand on songe que l’interprète de Samuel de Champlain, Mathieu da Costa, était un Noir!

C’est une présence qui est québécoise, c’est un mois qui est québécois et nous avons notre particularité et nos propres enjeux. C’est une occasion de célébrer, mais aussi de réfléchir sur la façon d’avancer ensemble.»

Rodney Saint-Éloi (1963-), écrivain et fondateur éditeur de Mémoire d’encrier

«Il a développé un brillant catalogue donnant la voix aux écrivains, particulièrement les voix autochtones. Il a travaillé à faire connaître la littérature québécoise dans beaucoup de pays de la francophonie et diffuser les auteurs francophones au Québec. Travailleur acharné, bâtisseur de ponts.»

Frantz Fanon (1925-1961), psychiatre antillais et héros de l’indépendance de l’Algérie

Jean-Jacques Dessalines (1758-1806), général et père de l’indépendance d’Haïti

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Lionel Carmant et sa mère, Ninon Vandal-­Carmant

LIONEL CARMANT (CAQ)

«Quant on devient parent, ça devient important»

  • Taillon : 7,3 % de Noirs, 17,8 % de minorités visibles
  • Ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux

«Nos communautés ont besoin de modèles et de cette visibilité. Comme médecin, quand j’allais parler à des jeunes dans des milieux plus défavorisés, il n’y en a pas un qui s’imaginait médecin ou avocat. Mais quand j’allais à l’école de mes enfants, c’est de ça qu’ils voulaient entendre parler! C’est super important pour nos jeunes d’avoir des exemples.

Dans ma circonscription, j’incite les immigrants qui ont réussi à s’impliquer un peu plus dans les organismes communautaires. Il est important de ne pas former un petit groupe à part. Dans mon comité d’action local, je demande à ceux qui sont d’autres origines que québécoise de s’impliquer plus.

Il faut prendre le temps de reconnaître la contribution de la communauté noire à la société québécoise et nord-américaine en général. Et quand on devient parents, ça devient particulièrement important. Pour avancer, il faut bien connaître notre histoire.»

Comme il existe depuis 2016 une loi obligeant la présence d’au moins un jeune de 35 ans ou moins au sein du conseil d’administration d’une société d’État, M. Carmant estime qu’«on devrait montrer l’exemple» de la même façon pour les minorités visibles.

Ninon Vandal-Carmant (1941-2014), enseignante

«Ma mère a été la première femme à enseigner au Collège Notre-Dame [de Montréal]. L’ouverture d’esprit des frères à cette époque-là est quelque chose de fantastique, mais ça n’a pas été facile. Mais elle ne s’est jamais plainte et allait toujours de l’avant. À la fin de sa carrière, elle et mon père ont aussi écrit des livres sur l’apprentissage du français.»

Nadine Girault (CAQ)

«Si on veut, on peut»

  • Bertrand : 0,4 % de Noirs, 1,5 % de minorités visibles
  • Ministre des Relations internationales et de la Francophonie

«C’est encore plus pertinent aujourd’hui pour continuer à combattre le racisme et promouvoir l’égalité. Nous vivons dans une société très ouverte, mais il reste certaines manifestations de racisme et on est loin de l’égalité.

J’ai passé ma jeunesse à Gaspé, alors on n’était pas beaucoup de Noirs! J’ai mis plus d’effort là-dessus quand j’ai commencé à occuper des postes de gestions. J’ai essayé d’impliquer plus de femmes, mais aussi de Noirs et d’autres minorités visibles. Au ministère, je répète toujours qu’il faut impliquer plus de gens et aller les chercher.

Dans les milieux d’affaires non plus, on n’en voit pas beaucoup. Mais il y en a! La preuve, quand le président Obama est venu à Montréal, il y avait beaucoup de diversités à chacune des tables. Et souvent, ce sont les mêmes compagnies qui achètent les tables dans d’autres événements, mais là, on ne voit pas les représentants des minorités. Alors si on veut, on peut. Mais il faut avoir ça en tête ou que quelqu’un qui nous pousse dans le dos.»

Pour le Mois de l’histoire des Noirs, Mme Girault présente chaque jour de février une personnalité sur son compte Twitter.

Félix Auger-Aliassime (2000-), joueur de tennis

À 19 ans, il est 21e au monde (en date du 14 février) et vient de lancer une campagne de financement pour les enfants dans le besoin du Togo, pays d’origine de son père.

Rosa Parks (1913-2005), figure de la lutte ségrégationniste aux États-Unis, elle a refusé de céder sa place à un passager blanc dans l’autobus, en 1955

Déborah Cherenfant (1985-), présidente de la Jeune chambre de commerce de Montréal

Christopher Skeete (CAQ)

«J’ai appris à aimer 50 % de moi»

  • Sainte-Rose : 5,3 % de Noirs, 22 % de minorités visibles
  • Adjoint parlementaire du premier ministre pour les relations avec les Québécois d’expression anglaise

«Mon fait noir ne se vit pas juste au mois de février, j’y pense souvent. Et je suis très loin du jeune qui se faisait traiter de nègre dans la rue et qui haïssait le fait qu’il était noir. 

Ma mère est blanche, francophone, Nicole Ouellet. Son chum aussi était blanc, un souverainiste. J’étais tanné de me faire demander si j’étais adopté! Je me souviens de cette honte, parce que je n’avais pas de modèle.

Vers 15, 16 ans, mon frère m’a fait découvrir les héros américains noirs, comme Malcolm X et Marcus Garvey. J’ai appris qu’il existe une fierté à être Noir et c’est là que j’ai appris à aimer 50 % de moi.

Aujourd’hui, les gens me disent souvent : “Ben là, Chris, t’es pas noir!” Mais ce n’est pas le message que je recevais quand je me faisais écœurer. J’étais pas mal noir dans les années 80! C’est comme si je suis devenu plus acceptable maintenant que je suis député. Mais je dois montrer l’exemple, montrer qu’il est possible d’être noir et caquiste et nationaliste et anglophone et québécois.

Il faut sensibiliser la population. Il faut rappeler aux gens qui ne veulent pas le voir que mon adjointe, qui est aussi noire, s’est fait intercepter par la police la semaine passée, à Laval, pour un contrôle d’identité. Il faut parler de ça.»

Keith Skeete fils (1973-), planificateur financier

«J’étais au secondaire quand le hip-hop a commencé à être connu, Fresh Prince of Bel-Air jouait à la télé. Tout à coup, c’était devenu cool d’être noir! Mais mon grand frère, six ans avant, se battait contre les skinheads qui s’attaquaient aux Noirs dans les arrêts d’autobus, à Laval.»

Malcolm X (1925-1965), meneur de la lutte ségrégationniste aux États-Unis, mort assassiné