Le Soleil a vérifié quelques-unes des affirmations que le nouveau président américain a faites lors de son discours d'inauguration.

Trump et la vérité

VÉRIFICATION FAITE / A-t-il dit vrai? A-t-il menti? Au cours de ses campagnes à l'investiture et à la Maison-Blanche, Donald Trump s'est forgé la réputation peu enviable de prendre des libertés inégalées, même chez les politiciens, avec les faits et la vérité. Le Soleil a donc vérifié quelques-unes des affirmations que le nouveau président américain a faites lors de son discours d'inauguration.
La citation
«Et les crimes, et les gangs de rue, et le trafic de drogue ont dérobé à notre pays tant de potentiels qui ne se réaliseront jamais. Ce carnage américain va s'arrêter ici, il va s'arrêter maintenant.»
Les faits
D'après des données du FBI, le nombre annuel de meurtres est passé d'environ 24 000 en 1992 à 14 500 en 2011. En tenant compte de la croissance de la population, le recul est encore plus prononcé : de 9,3 meurtres par 100 000 habitants à 4,7/100 000 en 20 ans.
Même chose pour les crimes violents (de 758 à 386/100 000 hab.) et les crimes contre la propriété (4900 à 2900/100 000 hab.). La baisse est nette, prononcée et incontestable.
Cela dit, cependant, le portrait n'est pas le même quand on regarde du côté des gangs de rue en particulier. Dans le dernier rapport du National Gang Intelligence Center (qui relève du ministère américain de la Justice), publié en 2015, environ la moitié des corps de police rapportent que l'effectif et la criminalité de ces bandes (qui incluent les motards criminalisés et les gangs de prison) sont en hausse depuis deux ans. Autour de 40 % estiment que le problème n'a évolué ni dans un sens ni dans l'autre, et 10 % que les choses s'améliorent.
Verdict
À moitié vrai. Dans l'ensemble, les rues américaines sont plus sûres qu'elles l'ont jamais été, comme le montrent divers taux de crime. Mais le problème des gangs de rue, lui, ne semble pas en voie de se résorber - c'est plutôt le contraire.
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La citation
«Leurs succès [ceux des politiciens et de l'establishment] n'ont pas été vos succès. Et alors qu'ils célébraient dans la capitale nationale, les familles qui tirent le diable par la queue d'un bout à l'autre du pays, elles, n'avaient rien à célébrer.» Ce fut un thème tout au long du discours inaugural : hormis une minorité de privilégiés, les États-Unis se sont appauvris, ont perdu leur prospérité de jadis. Mais est-ce bien le cas?
Les faits
D'après les chiffres du Bureau américain de statistiques sur le travail, le taux de chômage aux États-Unis fluctue généralement entre 5 et 7,5 % depuis la fin des années 40, avec des pics occasionnels lors des crises économiques (plus de 10 % au début des années 80 et en 2008, près de 8 % en 1992) et des creux de 4 % et même de 3 % lors de certains boums économiques particulièrement forts. À la fin de 2016, le chômage était à 4,6 % aux États-Unis, ce qui n'est pas un signe de décrépitude économique.
Même chose pour le taux de participation au marché du travail, soit tous ceux qui ont un emploi ou qui en cherchent un : à près de 63 %, il a déjà été plus élevé (autour de 66-67 % à la fin des années 90), mais il a déjà été plus bas aussi (59 % au tournant des années 50, avant que les femmes n'arrivent sur le marché du travail).
Et c'est en vain que l'on chercherait un signe d'appauvrissement généralisé dans le revenu médian des ménages, qui est passé (en dollars de 2015, donc l'effet de l'inflation est effacé) de 48 700 $ en 1984 à 56 516 $ en 2015.
Cependant, il faut ajouter deux choses à ce propos. D'abord, toujours en tenant compte de l'inflation, les plus riches se sont enrichis beaucoup plus que les moins nantis. Depuis 1967, les 20 % d'Américains les plus riches ont vu leur revenu moyen presque doubler, passant de l'équivalent d'environ 115 000 $ (en argent de 2015) à 202 000 $ en 2015. Le deuxième quintile le plus riche a vu ses revenus croître de 50 % au cours de la même période, soit nettement mieux que le quintile du milieu (+ 29 %) et que les deux tranches de gens les plus pauvres. Mais même ceux-ci gagnent plus qu'avant (+ 19 à + 26 %).
Cependant, et c'est le deuxième point : depuis 2000, le revenu de tous les Américains a cessé de progresser. Il a stagné pour les plus riches, baissé légèrement pour la classe moyenne (- 2,2 %) et a nettement reculé pour les plus pauvres (de - 7 à - 12 %).
Mais notons que les entrées d'argent de tout ce beau monde sont reparties vers le haut depuis la fin de la crise économique de 2008-2010, de quelques points de pourcentage pour les plus pauvres et de 10-15 % pour les plus riches.
Verdict
En bonne partie faux. Il n'est tout simplement pas vrai que l'Amérique s'appauvrit, dans l'ensemble, «depuis des décennies», comme l'a dit M. Trump. Et les données des dernières années montrent même plutôt un enrichissement collectif. Certaines régions, comme l'ancien coeur industriel que l'on nomme maintenant la Rust Belt, ont beaucoup souffert, mais dans l'ensemble, l'économie américaine s'est transformée, elle ne s'est pas appauvrie. Cependant, tous n'en ont pas profité également : les plus riches en bénéficient beaucoup, beaucoup plus que les autres. D'où, peut-être, l'impression qu'ont tant de gens d'avoir été laissés derrière.
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La citation
«Nous avons défendu les frontières d'autres nations, mais avons négligé de défendre les nôtres.»
Les faits
Dans leurs interventions militaires à l'étranger, les États-Unis n'ont certainement pas fait que défendre des frontières menacées, mais ils l'ont déjà fait, quelles qu'aient été les motivations réelles de leurs gestes. Que l'on songe à la guerre du Viêtnam, par exemple, ou à leur simple présence militaire dans certains points chauds du monde, comme la Corée du Sud.
Sur le plan intérieur, cependant, c'est une autre paire de manches. Les rapports annuels des services frontaliers américains montrent que le nombre d'agents qui surveillent les «lignes» a explosé en un quart de siècle, passant de 4100 en 1992 à 19 828 l'an dernier, dont la grande majorité (17 000) est massée à la frontière mexicaine. Ce n'est pas un sommet, remarquez, puisque l'on comptait 21 400 de ces agents en 2011, mais il n'y a certainement là aucun signe de «négligence» de la part du gouvernement fédéral américain.
Verdict
La partie sur la politique internationale est, disons, défendable. Mais le bout sur la défense des frontières américaines est complètement faux.