Tôt ou tard, la politique retrouvera ses habitudes

Olivier Bossé
Olivier Bossé
Le Soleil
Après l’«exercice de transparence» quotidien auquel se livre le trio depuis près de 40 jours, impossible de revenir à l’ancienne façon de faire de la politique? Rien ne sera plus pareil, répète-t-on. Mais peut-être que si, au fond.

«Je ne sais pas si ça va changer beaucoup de choses», doute le professeur et directeur du Département de science politique de l’Université Laval, Thierry Giasson.

Chaque jour depuis le 12 mars, le premier ministre du Québec, le directeur national de santé publique et la ministre de la Santé donnent un point de presse. La messe de 13h du Québec confiné.

«La transparence est présente, mais c’est difficile de déterminer à quel point. En situation de crise, on ne peut pas tout dire. Il y a un exercice de parole tous les jours, mais jusqu’à quel point on révèle vraiment quelque chose à la population?»

Spécialiste en communication politique, M. Giasson se questionne «jusque à quel point on ouvre son jeu, on explicite l’ensemble des enjeux, des conséquences et des retombées dans ces points de presse?»

Les guillemets entourant ci-dessus l’expression «exercice de transparence» viennent de lui. Mais les trois experts consultés par Le Soleil sont formels : être transparent ne signifie pas tout dire et tout montrer.

Porter attention au flou

«La crise est toujours en cours, alors l’orientation que tout cela va prendre est encore susceptible de changer», analyse Josianne Millette, professeure au Département d’information et de communication de l’UL.

Mme Millette estime qu’une étude ne pourra être réalisée avec justesse qu’après la crise. En la divisant en trois «chapitres», soit le déclencheur, la durée, où nous sommes actuellement, et la fin.

«La situation dans les CHSLD, notamment, ce n’est qu’a posteriori qu’on va pouvoir juger des choix qui ont été faits», donne-t-elle en exemple, de nouveaux morceaux du casse-tête étant révélés chaque jour.

Mme Millette parle en connaissance de cause. La semaine dernière, sa grand-mère est décédée dans un CHSLD, probablement des suites de la COVID-19. «Disons que je porte attention au flou. La communication interne dans certains réseaux semble poser problème», se contente-t-elle de remarquer.

Aussi prof à l’UL, politologue et ancien conseiller politique, Éric Montigny insiste pour dire que toute crise s’avère «un amplificateur de tendances qui existent déjà», «un révélateur de caractères» et un «accélérateur de réformes» déjà amorcées au gouvernement.

Le réseau de la santé sera le premier touché, la justice aussi.

M. Montigny prévoit que la crise du coronavirus forcera l’administration publique québécoise à publier davantage de données ouvertes en ligne, en temps réel, comme avec le nombre de cas et de décès de la COVID-19. En plus des tableaux et graphiques fournis par l’Institut national de santé publique du Québec sur l’évolution de la maladie.

Plus que cinq vestons

À terme, on connaîtra ce que les autorités ont choisi de dire et, surtout, de ne pas dire.

Mme Millette cite en exemple la crise du verglas de 1998, dont la stratégie de gestion de crise du gouvernement alors mené par Lucien Bouchard inspire de façon claire celle du gouvernement Legault.


« Durant la crise du verglas, on avait décidé de ne pas parler de la baisse des réserves d’eau potable. On avait calculé le risque de créer de la panique et établi qu’on allait pouvoir rétablir le courant à temps. Un choix qui s’est révélé judicieux, mais on a su seulement après que ces questions-là se sont posées. »
Josianne Millette, professeure au Département d’information et de communication de l’UL

«On peut présumer que c’est la même chose en ce moment, poursuit la spécialiste en relations publiques. Il y a certainement des scénarios, des éventualités qui sont discutées. Mais c’est normal qu’on ne soit pas plusieurs millions à décider tous ensemble.»

Plus que les orientations fondamentales, les actions de communication privilégiées lors du verglas ont été imitées 22 ans plus tard, jusque dans les moindres détails.

«Une chose qui revient dans l’imaginaire, c’est le pdg d’Hydro-Québec André Caillé avec son col roulé! Pour montrer qu’il était sur le terrain et qu’il y avait vraiment urgence. Ne pensez pas que c’est un hasard que le samedi, le Dr Arruda et M. Legault sont en chandail. Ce n’est pas parce que c’est samedi et qu’ils ont juste cinq vestons! Il y a un choix là-dedans», fait valoir Mme Millette.

Les tragédies de Lac-Mégantic, en juillet 2013, et de L’Isle-Verte, en janvier 2014, s’avèrent aussi des références sur quoi faire et ne pas faire en gestion de crise.

Comme en campagne

N’empêche que les objectifs des communications politiques demeurent les mêmes qu’avant, selon Thierry Giasson. Informer et persuader.

«On essaie de persuader les gens à adopter des comportements sanitaires qui vont limiter la propagation d’un virus. En campagne électorale, on invite les électeurs à modifier leurs opinions pour adhérer à un projet politique. C’est la même démarche!» constate-t-il.

Tôt ou tard, «on va revenir à une certaine normalité. On va avoir à voter dans des élections, à entendre ou à subir des campagnes électorales», indique M. Giasson.

Quand la joute parlementaire reprendra, «le gouvernement ne sera plus le seul à intervenir dans l’espace public», souligne-t-il. Les partis d’opposition devront par contre «trouver le bon ton, une façon d’interpeller le gouvernement, de poser des questions sans avoir l’air de miner l’action collective. On aura des discours moins acrimonieux. En ce moment, les gens ont besoin de sentir de la solidarité dans la classe politique aussi».

Du moins, au début. Mais ça ne durera pas. «Dans quelques mois ou un an, si les choses reviennent à la normale, on se réadaptera à une communication politique plus conflictuelle, à Québec comme à Ottawa. Parce qu’il y aura une nouvelle échéance électorale!» prédit M. Giasson.