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Le ministre du Patrimoine canadien, Steven Guilbeault.
Le ministre du Patrimoine canadien, Steven Guilbeault.

Steven Guilbeault: le laisser-aller envers les géants du web ne fonctionne pas

Olivier Bossé
Olivier Bossé
Le Soleil
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LA POLITIQUE EN QUESTIONS / Ministre du Patrimoine canadien, Steven Guilbeault s’attaque aux géants du Web sur plusieurs fronts : culture, médias, liberté d’expression. Membre du gouvernement libéral minoritaire de Justin Trudeau, à Ottawa, il doit en plus composer avec l’ombre constante d’élections imminentes.

Q Vous voulez obliger les Facebook, Google et cie à payer des redevances aux médias traditionnels dont ils utilisent les contenus pour accaparer la publicité. Est-ce réaliste?

R Tout à fait! Et ça s’inscrit dans notre action plus globale par rapport aux géants du Web. Avant les Fêtes, j’ai déposé un projet de loi qui concerne les plateformes et le volet culturel. On pense à Netflix, Spotify, Amazon Prime... On a des entreprises canadiennes, dans le domaine de la diffusion, qui sont soumises à un régime réglementaire, qui investissent en culture québécoise et canadienne. Parallèlement à ça, on a les géants du Web qui ont pris beaucoup de place depuis une décennie et qui ne sont soumis à aucune obligation. C’est pour ça que j’ai déposé le projet de loi (C-10).

Deuxième projet de loi qui s’en vient sous peu, la haine en ligne.

Le troisième volet, c’est celui des médias et de Google et Facebook. Je ne suis pas en train de vous dire que ça va être facile, mais il y a quelques pays dans le monde qui sont aussi en train de faire ça, la France, l’Australie.

Je pense que c’est faisable, mais ce ne sera pas facile.

Q La situation n’est pas nouvelle. Pourquoi cela n’a-t-il pas été fait avant et quand comptez-vous agir?

R Vous avez raison, mais la situation a quand même beaucoup évolué.

Au début de mon mandat, je rencontrais plusieurs cadres de grands médias québécois et ils disaient : «Nous, on avait fait notre modèle d’affaires sur l’idée que les géants du Web allaient accaparer environ 60 % des revenus publicitaires.»

Or, c’est 90 %. Et cette rencontre-là a eu lieu début 2020, alors ça ne fait pas une éternité. Même dans le monde des médias, les choses ont évolué plus rapidement qu’on le pensait et pas comme on le pensait.

Il y a deux pays dans le monde qui sont en train... On peut dire que la France a mis en place son système et l’Australie est en train de le faire. Donc, le Canada ne traîne pas de la patte. On n’est pas parmi les derniers, nous sommes parmi les premiers au monde à faire ça.

Lorsque notre projet de loi sera déposé, il y aura deux, peut-être trois pays dans le monde qui auront adopté leur législation ou seront en train de le faire. On est vraiment parmi les leaders, là-dessus.

Q Vous cherchez aussi à bannir les contenus haineux ou violents en ligne. N’existe-t-il pas déjà des lois contre ça? Comment éviter la censure?

R Ceux qui vous disent qu’il existe déjà des lois et qu’on n’a pas besoin d’en rajouter, ils ont en partie raison et en partie complètement tort!

C’est vrai qu’il y a des lois au Canada sur ces questions-là. Par contre, la capacité pour un citoyen de se prévaloir de son droit est excessivement compliquée. Il faut ni plus ni moins que l’individu décide d’amener les plateformes devant les tribunaux pour pouvoir revendiquer ses droits.

C’est excessivement compliqué, c’est cher et ce n’est certainement pas à la portée de tout le monde. C’est un droit qui est là, mais qui demeure très théorique.

On voit des histoires d’horreur. Par exemple, sur la pornographie juvénile, des victimes vont essayer pendant des années sans succès de faire enlever du contenu qui les concerne.

Pourquoi? Parce que ces plateformes, parfois, sont au Canada, mais parfois, le siège social est dans un autre pays. Il y a des enjeux d’extraterritorialité qui rendent ça très difficile.

On veut créer un régulateur qui va être une interface entre les plateformes et la population et qui va avoir une capacité d’action beaucoup plus importante.

Comment est-ce qu’on met en place des balises pour protéger la liberté d’expression? Dans le monde réel, nous avons une liberté d’expression qui existe, mais balisée par des lois, par des jugements de tribunaux, la Cour suprême. On veut recréer en ligne l’écosystème que nous avons dans le monde physique.

Q Avant de vous lancer en politique, vous vous êtes intéressé à l’intelligence artificielle. Pensez-vous toujours que l’État doit légiférer au plus vite dans ce domaine?

R Quand j’ai publié mon livre (Le Bon, la brute et le truand : ou comment l’intelligence artificielle transforme nos vies, 2019), je n’aurais jamais pensé, un, que je serais élu, deux, que je serais nommé ministre. Et encore moins ministre du Patrimoine, à qui on demanderait de s’attaquer à ces questions-là!

Dans le livre, je montrais les effets très bénéfiques des technologies comme l’intelligence artificielle, qui est à la base des Facebook, Twitter, Instagram et ainsi de suite.

Mais je montrais aussi les effets pervers. Je disais que le rôle de nos gouvernements, c’est de s’assurer qu’on puisse tous bénéficier de ce que ces plateformes et ces technologies ont de bon à apporter. Et que les gouvernements interviennent pour minimiser les effets pervers.

C’est ça le rôle du législateur. Et c’est exactement ce que nous essayons de faire présentement. On a essayé le laisser-aller, l’autoréglementation et, de toute évidence, ça ne fonctionne pas.

Q On vous a d’abord connu comme militant écologiste. Est-ce que votre collègue ministre de l’Environnement et des Changements climatiques, Jonathan Wilkinson, vous consulte parfois?

R On peut continuer à être militant écologiste tout en étant ministre du Patrimoine canadien. J’ai participé à plusieurs annonces que nous avons faites sur les plastiques. J’étais de pas mal toutes les grandes annonces que nous avons faites sur les changements climatiques.

Jonathan est un excellent ministre de l’Environnement, moins connu au Québec qu’ailleurs au pays. C’est quelqu’un qui a travaillé dans les technologies propres. Et c’est quelqu’un qui, c’est quand même assez rare en politique, a très peu d’ego.

Alors non seulement il me demande conseil, mais on se parle toutes les semaines. Je travaille avec lui et d’autres collègues du cabinet (des ministres) sur ces questions. On a vraiment une belle collaboration et je lui en suis très reconnaissant.

Q Maintenant que vous êtes ministre, allez-vous encore vraiment travailler à vélo?

R Absolument! Bon, ces jours-ci, on travaille surtout de la maison. Mais quand je me déplace, oui. Mon vélo est garé juste devant la maison, j’ai mis mes pneus d’hiver.

(Ça, c’est quand il est à Montréal, où il prend aussi le métro. À Ottawa, il est le premier ministre à avoir une voiture 100 % électrique.)