La fabrique Notre-Dame-de-Québec veut vendre le tableau pour constituer un fonds de stabilisation et financer les opérations courantes de la basilique-cathédrale et de l’église Notre-Dame-des-Victoires (photo), située à place Royale.

«Saint Jérôme»: les élus réticents à payer pour un cadeau

Dans un rare consensus, le gouvernement libéral et le Parti québécois (PQ) se demandent si le Québec doit payer la paroisse Notre-Dame-de-Québec pour conserver un tableau, le «Saint Jérôme entendant les trompettes du jugement dernier» de Jacques-Louis David, qui a été donné à la population de Québec.

«Je ne comprends pas qu’un tableau qui a été un don aux Québécois et aux Québécoises doive être racheté par le Québec. Il va falloir avoir une conversation sérieuse avec le diocèse sur les biens patrimoniaux religieux», a lancé la députée de Taschereau, Agnès Maltais, lors de l’étude des crédits budgétaires du ministère de la Culture et des Communications, lundi après-midi.

L’œuvre de David, devenu peintre officiel de Napoléon Bonaparte, a été apportée à Québec et donnée à la basilique en 1922 par deux sœurs, Geneviève et Henriette Cramail, petites-filles du collectionneur français Gustave Mailand. L’huile sur toile est évaluée à plus de 6,2 millions $. La fabrique Notre-Dame-de-Québec veut la vendre pour constituer un fonds de stabilisation et financer les opérations courantes de la basilique-cathédrale et de l’église Notre-Dame-des-Victoires située à place Royale.

«Je comprends le besoin du diocèse de financer des activités, mais je ne pense pas que le tableau Saint Jérôme entendant les trompettes du jugement dernier ait été donné pour financer les activités pastorales, mais bien pour être accroché sur les murs d’une église qui est une église patrimoniale», a poursuivi Mme Maltais, disant craindre une «possible braderie» du patrimoine religieux québécois.

La ministre Marie Montpetit n’a pas évité le sujet: «Je ne cacherai pas que je partage votre questionnement sur la donation versus l’achat, ce que j’ai partagé avec la fabrique et l’archidiocèse également.»

La semaine dernière, la titulaire du portefeuille de la Culture et des Communications a publié un avis d’intention de classement pour empêcher la vente du tableau à l’extérieur de la province à moins d’une autorisation gouvernementale.

Le «Saint Jérôme entendant les trompettes du jugement dernier» de Jacques-Louis David

Musées intéressés

Le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) poussait alors pour l’acheter. Le Musée de la civilisation du Québec possède toutefois un droit de premier refus et sa direction a souhaité publiquement que le tableau reste à Québec. Un partenariat avec le Musée des beaux-arts de Montréal est envisagé pour en faire l’acquisition, mais il faut encore réunir des millions de dollars.

Mme Montpetit n’a pas statué sur une aide financière potentielle qui permettrait aux musées québécois d’arriver à leurs fins. Elle demande aux parties prenantes de reprendre les discussions sur de nouvelles bases. «De façon générale, le ministère de la Culture ne devient pas propriétaire de biens. Je pense qu’on pourra partager aussi le même malaise à ce qu’il y ait des fonds publics qui soient utilisés pour [soutenir] la mission apostolique d’une église», a-t-elle indiqué lundi.

L’élue a rappelé les subventions reçues au cours des dernières années par le diocèse de Québec, notamment 4 millions $ du Conseil du patrimoine religieux du Québec. Elle a aussi souligné que son ministère et la Ville de Québec investiront 30 millions $ sur 10 ans pour restaurer huit églises à valeur patrimoniale exceptionnelle.

Présent à l’Assemblée nationale, Stéphan La Roche, directeur général du Musée de la civilisation du Québec, a qualifié la question soulevée par les élus de «pertinente». Il a fait remarquer que le tableau a été donné par des individus — et non l’État — à une fabrique. «C’est sûr que d’une certaine façon, c’est une contribution publique, mais ce n’est pas à moi de juger ça», a-t-il commenté.

Le gestionnaire s’emploie plutôt à trouver «une solution constructive, alternative», «intéressante pour toutes les parties». «Je pense que c’est intéressant de regarder le dossier autrement maintenant qu’on est sorti de l’urgence», a noté M. La Roche. Il ne sait pas encore si l’échéance du 11 juin est maintenue pour exercer le droit de premier refus du MCQ. Des discussions sont à venir avec la fabrique à ce sujet.

Notons enfin que la récente controverse a incité la ministre Montpetit à demander à ses fonctionnaires de dresser un inventaire des biens religieux patrimoniaux partout au Québec «parce qu’en ce moment on protège les églises, les bâtiments» et non ce qu’il y a dedans. Des détails seront donnés ultérieurement. La péquiste Agnès Maltais a salué cette «très bonne initiative».

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MONTPETIT NE LÂCHE PAS LE MORCEAU

La ministre québécoise de la Culture et des Communications, Marie Montpetit, travaille toujours pour conserver à Québec les artéfacts de Parcs Canada, contrairement au maire Régis Labeaume qui a jeté l’éponge.

La péquiste Agnès Maltais a profité de l’étude des crédits budgétaires, lundi, pour questionner le gouvernement Couillard sur son intention de retenir les collections locales de Parcs Canada à Québec, «là où elles ont été créées, là où elles ont été trouvées, là où les chercheurs doivent normalement les trouver».

«La position de notre gouvernement sur ce dossier a toujours été claire. Les discussions se continuent», a répondu Mme Montpetit. 

Forte d’une motion unanime de l’Assemblée nationale, l’élue libérale a écrit au gouvernement fédéral au début de février pour s’assurer que «les collections demeurent à Québec, près de leurs lieux d’origine, d’analyse et d’interprétation actuels et qu’elles soient accessibles pour des fins de recherche et mises en valeur». 

La ministre évoquait alors «une perte importante pour la Ville de Québec qui aurait des conséquences significatives pour le milieu de l’archéologie et de la recherche» advenant un déménagement des artéfacts vers le futur centre national de conservation de Gatineau. 

«Notre position est toujours la même», a réitéré Mme Montpetit lundi. Elle a révélé que son équipe espère financer, à même un programme fédéral, le projet de mégacentre archéologique devant rassembler au pavillon Camille-Roy du Séminaire de Québec les artéfacts du gouvernement du Québec, de la Ville de Québec et de l’Université Laval ainsi que ceux de Parcs Canada. À la mi-avril, le maire de Québec s’est dit résigné à voir les collections fédérales quitter les entrepôts temporaires et mal adaptés de l’avenue Newton et de Beauport pour un édifice ultramoderne planifié à Gatineau, où aboutiront aussi en 2020 les artéfacts d’Ottawa, Cornwall, Winnipeg et éventuellement Dartmouth.

«L’environnement n’a pas de sens pour la conservation. C’est pour ça qu’à un moment donné, il va falloir qu’on accepte Gatineau», a déclaré M. Labeaume. Des pièces d’intérêt pourraient tout de même être conservées, expertisées et exposées à Québec, a-t-il ajouté.