Quand Lisée rebondit

DÉCODAGE / Le chef du Parti québécois, Jean-François Lisée, a la capacité de prendre rapidement des balles au bond - pour le meilleur et pour le pire. Il a démontré cette semaine qu'il savait faire de la politique au sens noble du terme - sans politicaillerie.
Plutôt que de se contenter d'alimenter le délicat débat sur les signes religieux, le chef péquiste a émis une série de propositions concrètes ayant l'ambition de favoriser l'intégration des personnes immigrantes et réfugiées. Il a amené les sempiternelles discussions sur l'immigration un peu plus loin que d'habitude.
Son plan d'action n'a pas fait un tabac médiatique. Mais des adversaires politiques nous ont confié que «Lisée a apporté quelque chose».
Pour M. Lisée, le bénéfice est multiple. Ce plan permet à l'ensemble de son groupe parlementaire de ne pas paraître obsédé par le port de symboles religieux et d'être en mesure, à partir de maintenant, d'argumenter à partir de propositions susceptibles de contribuer au combat contre le racisme et la discrimination.
Coucher des propositions sur papier, comme l'a fait le chef péquiste, c'est non seulement se mettre des mots en bouche, c'est en fournir à toute son équipe.
Bien sûr, les postures médiatiques ne sont jamais totalement absentes des sorties des responsables politiques. Ils sont en représentation permanente. Ils veulent occuper tous les créneaux disponibles.
C'est ainsi, soit dit en passant, que M. Lisée a inauguré cette semaine une nouvelle pratique, soit celle de points de presse dès 8h le matin - encore plus tôt que ce que faisait son prédécesseur, Pierre Karl Péladeau, qui avait pourtant établi une nouvelle marque. Mais mettons de côté les postures médiatiques des uns et des autres et la lutte qu'ils se livrent pour obtenir du temps d'antenne.
Matière à discussions
Dans les jours qui ont suivi l'attentat de Québec, Jean-François Lisée a estimé que son parti devait faire bouger des curseurs, qu'il devait aussi mettre l'accent sur l'intégration et la lutte contre la discrimination.
Le vendredi 3 février, son entourage et lui, ainsi que l'équipe de recherche du parti, ont fini de travailler très tard. Ils ont jonglé à partir d'idées émises par le chef lorsqu'il était candidat à la direction du Parti québécois. Ils ont continué à échanger durant la fin de semaine. Lundi, le 6, ils étaient prêts.
Parmi les 20 mesures présentées ce jour-là, mentionnons l'instauration d'un «guichet unique de reconnaissance des acquis» et l'idée «d'interdire, comme en Ontario, l'exigence d'une "première expérience canadienne de travail"», qui constitue un réel obstacle à l'emploi pour les Québécois d'adoption, a dit M. Lisée. Notons aussi le projet de créer «des projets pilotes de CV anonymes»; celui d'établir un régime d'inspection sanctionnant la discrimination à l'embauche; celui de sanctionner par des amendes substantielles «les propriétaires pris en flagrant délit de discrimination» ;celui de promouvoir l'intégration des «membres de la diversité» dans les partis politiques, dans les conseils d'administration, dans les manifestations culturelles; celui d'accentuer les mesures de francisation et celui de lancer une «vaste campagne de sensibilisation» contre les comportements discriminatoires.
Chacune de ces propositions peut être débattue, bien entendu. Toutes ne se valent pas. Le CV anonyme, pour prendre cet exemple, n'a pas nécessairement produit les résultats escomptés dans les pays où l'expérience a été tentée. Mais peut-être y a-t-il moyen d'améliorer la formule?
C'est un vrai sujet politique que le chef de l'opposition officielle a remis en jeu. On peut d'ailleurs penser que certaines des mesures qu'il a avancées se retrouveront dans les recommandations du forum public sur le racisme et la discrimination que le gouvernement Couillard lancera d'ici quelque temps.
Les principes
Philippe Couillard a déclaré cette semaine qu'il ne mettrait pas ses «principes» de côté, qu'il ne les marchanderait pas. Il répondait ainsi aux appels du pied de la Coalition avenir Québec, du Parti québécois et de Québec solidaire, qui venaient de le presser, une énième fois, d'interdire le port de signes religieux chez les agents de coercition de l'État, soit les policiers, les juges, les procureurs et les gardiens de prison.
À part un recul sur le tchador, M. Couillard n'a jamais changé de discours là-dessus. Il s'agit effectivement d'une question de principe pour lui.
En avril 2013, alors que le gouvernement de Pauline Marois n'avait pas encore présenté son projet de charte des valeurs, le chef libéral était déjà franchement agacé par le sujet et fermement opposé à toute interdiction.
En entrevue au Soleil, il avait déclaré que son «principe de base» en la matière était de défendre la «laïcité ouverte, la tolérance et l'inclusion». Il disait sa crainte que soit envoyé «un message d'exclusion à certaines communautés».
«Vous savez, avait-il ajouté, la laïcité fermée, c'est également une autre forme de fondamentalisme.»
Sur ces questions, Philippe Couillard ne dévie pas - pour le meilleur à ses yeux; pour le pire aux yeux de ses adversaires.