Ne tirez pas sur le rhinocéros!

Jean-Simon Gagné
Jean-Simon Gagné
Le Soleil
Le monde politique vous paraît un peu sinistre ces jours-ci? Le Soleil vous propose aujourd'hui un antidote en soulignant les 50 ans de la fondation du Parti rhinocéros.Dès le début, les rhinos avaient fait le pari de voir le côté cocasse des choses, même si la farce se révélait beaucoup plus sérieuse qu'elle en avait l'air. En gros, la méthode consistait à envoyer l'adversaire chez le diable de telle manière que ce dernier mourait d'envie de faire le trajet.Bon voyage. Mais avant de partir, n'oubliez pas les judicieux conseils de cette publicité électorale du parti en 1980 : «Hé, les enfants, n'oubliez pas de dire à vos parents d'aller voter pour le Parti rhinocéros, de se laver les dents et, surtout, de ne pas faire pipi au lit!»
En 1963, un ovni apparaît dans le ciel politique. Est-ce une soucoupe volante? Un météorite? Non, c'est le Parti rhinocéros. La première formation politique «qui promet de ne jamais tenir ses promesses». Le seul parti qui peut s'écrier, à la manière d'un ancien maire de New York : «Si vous êtes d'accord avec moi 9 fois sur 12, votez pour moi. Si vous êtes d'accord avec moi 12 fois sur 12, allez consulter un psychiatre.»
Inutile de réclamer un programme. Le rhinocéros vous répondra que la plateforme du parti mesure deux pieds de haut, qu'elle est faite de bois et que chaque fois qu'il s'adresse à vous, il la piétine. Après des années d'existence, la première ébauche de programme s'intitule : «Tout ce que vous n'avez pas besoin de savoir sur un parti politique fédéral comme les autres.»
Peu importe. Au fil des ans, les rhinocéros ont tout promis, ou presque. «Exactement comme les autres partis», s'empressent-ils d'ajouter. Ainsi les Rhinos proposent de donner le droit de grève aux chômeurs et de placer la dette nationale sur une carte de crédit, pour ensuite la déclarer volée. Ils réclament aussi la construction d'automobiles avec une carrosserie en caoutchouc et des pneus en métal, pour rendre les accidents moins violents et réduire le nombre de crevaisons.
Ne reculant devant rien, les rhinos s'engagent à mettre fin rapidement à l'engorgement dans les salles d'urgence des hôpitaux. Euh, non, attendez. Oubliez ça. Cette promesse-là, ce ne sont pas les rhinos qui la répètent, lors de chaque campagne électorale...
Blague à part, le parti a tout prévu. Même l'improbable élection d'un candidat. Le député rhino s'engage «à ne jamais rien dire, à ne jamais parler, à ne jamais penser, à se contenter de voter comme son chef». À charge pour l'électeur de déterminer si les autres partis ont copié (ou non) cet élément central de la philosophie rhinocéros.
En 1980, le parti réalise un coup fumant en déclarant la guerre à la Belgique. Il veut ainsi protester contre la mort atroce d'un rhinocéros, qui explose à la page 56 de l'album Tintin au Congo. Pour retirer la déclaration de guerre, les rhinos exigent qu'on leur livre dans les plus brefs délais une caisse de moules et une caisse de bières belges.
La suite a été racontée par l'une des figures emblématiques du parti, le fantaisiste François Yo Gourd. «Quelques jours plus tard, l'ambassadeur de Belgique à Ottawa nous recevait chez lui pour un dîner somptueux», a-t-il confié au journal Le Devoir, rebaptisé «Le Déboire». «On a signé un traité de paix et, pour le remercier, nous lui avons laissé un gros sac de marijuana. Je ne sais pas ce qu'il a fait avec.»
Petit frère pacifiste du FLQ
Faisons un bref retour dans le temps. Jusqu'en 1963, année de fondation du Parti rhinocéros. Dans le monde, l'année renvoie aux premiers grands succès des Beatles. À l'installation d'un téléphone rouge entre la Maison-Blanche et le Kremlin pour diminuer les risques d'apocalypse nucléaire. Au célèbre discours de Martin Luther King, I Have a Dream. Mais surtout, 1963 reste associée à l'assassinat du président John F. Kennedy à Dallas.
Au Québec, l'année 1963 rappelle l'explosion des premières bombes du Front de libération du Québec (FLQ). Avec le recul, il ne s'agit peut-être pas d'une coïncidence. Le Parti rhinocéros des débuts se veut une sorte de petit frère pacifiste et sarcastique du FLQ. L'un des fondateurs, l'écrivain Jacques Ferron, affirme que le parti mène une «guérilla intellectuelle» au système fédéral canadien. «Nous sommes tout à fait dans la ligne du FLQ. Seules les armes diffèrent,» confie-t-il au magazine Maclean, en 1964.
L'humour corrosif de Jacques Ferron veut ronger la politique comme un acide. Pour se moquer du ministre Claude Wagner, un farouche partisan de la peine de mort, Ferron propose de créer une École de la pendaison. Il suggère aussi de fonder l'Ordre de la chevalerie au miroir, dont les membres s'engageraient à placer régulièrement un miroir devant la bouche de chaque sénateur canadien «pour s'assurer s'il respire encore».
Poussant la dérision jusqu'au bout, Jacques Ferron s'autoproclame Éminence de la grande corne du parti. Tous les membres sont nommés vice-présidents. Du même souffle, Ferron répète que le rhinocéros se donne comme principe «de ne pas avoir de principes». «Le parti n'est pas à vendre, mais tous ses candidats le sont», explique-t-il à un animateur de Radio-Canada stupéfait.
Périodiquement, Ferron invite au parti tous ceux qui sont friands de pots-de-vin, de gloire, de cornes d'honneur et de rubans. Il leur conseille de fréquenter assidûment le Rhinocéros Club, un endroit sélect extrêmement imaginaire. Joignant la parole au geste, il lance sa campagne de 1972 - surnommée chasse électorale - au Parc safari africain d'Hemmingford, entouré de quatre «vrais» rhinocéros. Monsieur les a rebaptisés du nom des politiciens fédéraux de l'époque, soit Pierre-Eliott Trudeau, Marc Lalonde, Gérard Pelletier et Réal Caouette.
Jus d'orange pour tout le monde!
«Jacques Ferron était un pince-sans-rire, explique l'écrivain Victor-Lévy Beaulieu, candidat rhino dans le comté de Bourassa, en 1974 et en 1979. Il pouvait dire les pires absurdités en conservant son sérieux. Les gens ne savaient jamais s'il pensait vraiment tout ce qu'il venait de dire.
Selon Victor-Lévy Beaulieu, même les amis du docteur Ferron devaient se méfier de ses coups pendables. Il raconte qu'à la fin d'une soirée très arrosée, pendant que le syndicaliste Michel Chartrand était aux toilettes, le docteur Ferron avait glissé des laxatifs dans son verre. Le chenapan savait que son grand ami Chartrand devait se taper un long trajet en autobus pour rentrer chez lui.
On imagine à peine la suite...
Encore aujourd'hui, Victor Lévy-Beaulieu s'étonne de l'accueil enthousiaste que recevaient les rhinos. «Je me souviens de séances de porte-à-porte dans Montréal-Nord. Nous promettions aux gens "de ne rien changer", "de faire exactement la même chose que les autres". Et les électeurs, dont certains ne devaient pas comprendre un traître mot de français, nous disaient qu'ils trouvaient cela très intéressant!»
«L'image qui me vient, c'est qu'on voulait déplacer les montagnes, raconte le poète Raoul Duguay. Dans Longueuil, j'avais proposé de mettre du jus d'orange dans les fontaines pour que tout le monde soit de bonne humeur. Le Parti rhinocéros touchait les gens qui n'en pouvaient plus de la politique. Nous étions des rebelles, mais nous n'étions pas violents. C'était un abordage poétique. Tout ce que nous voulions tuer, ce sont les idées fuckées dans la tête des gens.»
Vive Cornélius 1er!
Avec les années, le fondateur Jacques Ferron prendra un peu ses distances, sans jamais rompre avec le parti. Il est vrai que la créature lui a totalement échappé. L'animal est lâché, il ne pourra jamais être placé en cage. Un rhinocéros a promis de renverser le mont Chaudron, en Abitibi, pour y faire cuire des fèves au lard. Un autre a proposé de fournir une goupille à l'île de la Grenade. Et ainsi de suite...
«Dès 1978 [...], le parti est pris en charge par une nouvelle équipe, plus ludique, plus clownesque», explique Martin Jalbert, qui a publié un recueil de textes intitulé Jacques Ferron, Éminence de la grande corne du Parti rhinocéros (Lanctôt Éditeur 2003). L'humour est moins orienté politiquement et les critiques, moins ciblées.»
Pour expliquer la nuance, M. Jalbert utilise une comparaison. «Le rhino de 1972 voulait raser les montagnes Rocheuses et les transporter dans les Grands Lacs afin d'aplanir les disparités régionales et d'obtenir un Canada uni. Celui de 1979 veut installer un miroir géant sur le fleuve Saint-Laurent pour permettre aux habitants de Québec de voir à quel point la vue est belle depuis Lévis.»
En janvier 1980, le docteur Ferron, alias l'Éminence de la grande corne, laisse la direction du parti à un rhinocéros pure laine du zoo de Granby, aussitôt couronné sous le nom de Cornélius 1er. C'est un triomphe. Aux élections générales du 18 février, le parti présente 121 candidats à travers le Canada. Il recueille 121 000 votes. Dans la circonscription montréalaise de Laurier, la clown Sonia Chatouille Côté finit au second rang. Même chose pour Jean Obélix Lefebvre, dans Langelier, au coeur de la ville de Québec.
Ces sommets ne seront jamais égalés. Aux élections de 1984, le vote rhino recule légèrement. L'année suivante, le décès de Jacques Ferron plonge la planète rhinocéros dans le deuil. La vague burlesque commence à refluer. Tout ça juste au moment où le parti prétendait avoir trouvé LA solution miracle pour fournir une éducation plus élevée aux Canadiens : construire des écoles plus hautes!
En 1993, une modification à la Loi électorale donne le coup de grâce au parti. Chaque candidat doit désormais déposer 1000 $ pour s'enregistrer. De plus, une formation politique doit présenter au moins 50 candidats pour obtenir un statut officiel. Faites le calcul. La plaisanterie politique est devenue hors de prix.
Qui sait? Élections Canada n'a peut-être pas oublié que le parti a déjà présenté trois rhinocéros dans la même circonscription, l'obligeant à modifier la loi en catastrophe? Sans parler du rigolo qui était venu payer son dépôt de candidature de 200 $ avec 20 000 sous noirs, pas roulés?
Allez savoir. Lors d'une conférence de presse quasiment sérieuse, tenue à Montréal, l'incontournable François Gourd salue la mort du parti par une ultime pirouette. «Pour l'instant, le parti ne compte que cinq membres. Mais nous pourrons doubler les effectifs, dès que la GRC nous aura infiltrés».
Épiloque. En 2005, le parti va renaître de ses cendres, sous la forme du Parti néorhino. Plus modeste, la nouvelle formation tente de renouer avec la politisation des origines. Mais son influence apparaît désormais limitée en dehors de l'île de Montréal. Une seule consolation : l'humour est au rendez-vous, comme le démontre cet avertissement aux électeurs anglophones sur son site Internet: «We don't speak English very much, but we French very well!»
Normal. Comme le disait le poète Gérald Godin : «Le rhinocéros ne peut pas mourir, puisqu'il est un esprit et non un parti.»
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Le Parti rhino en huit dates
1963 : Fondation du Parti rhinocéros par Jacques et Paul Ferron, Robert Cliche et Robert Millet. Le parti se propose de «voir le côté cocasse des choses et dire le contraire de sa pensée».
1964 : Premiers candidats rhinocéros, lors d'élections complémentaires dans les circonscriptions fédérales de Laurier et de Saint-Denis. Premier numéro du Bicorne, l'organe du parti.
1968 : Aux élections générales fédérales du 25 juin, le chanteur Robert Charlebois est le seul candidat du parti, dans Longueuil. Il recueille 354 votes (1,1 %). Il s'était notamment engagé à légaliser la marijuana!
1972 : Aux élections générales fédérales du 30 octobre, le parti présente 12 candidats.
1979 : Le parti est reconnu comme parti officiel par Élections Canada.
1980 : En janvier, Jacques Ferron cède ses pouvoirs de chef du parti à Cornélius 1er, un rhinocéros né au zoo de Granby. Aux élections fédérales du 18 février, le parti obtient 121 000 voix. Un record.
1993 : La Loi électorale oblige désormais chaque candidat à fournir un dépôt de 1000 $ pour voir son nom inscrit sur un bulletin de vote. C'est la fin provisoire du Parti rhinocéros.
2005 : Création du Parti néorhino.