C’est pour rebâtir des ponts avec le Rwanda et mieux positionner la France dans la zone anglophone de l’Afrique que le président français a donné son appui à la candidature d’une ministre rwandaise pour diriger à sa place l’Organisation internationale de la Francophonie, croit Michaëlle Jean.

Michaëlle Jean monte au front

EXCLUSIF / Michaëlle Jean monte au front. C’est pour rebâtir des ponts avec le Rwanda et mieux positionner la France dans la zone anglophone de l’Afrique que le président français a donné son appui à la candidature d’une ministre rwandaise pour diriger à sa place l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), croit-elle.

«Il y a de ça, certainement», affirme l’actuelle Secrétaire générale de l’OIF, qui sollicite un second mandat.

En entrevue avec Le Soleil, Mme Jean rapporte que quelques jours avant la déclaration d’Emmanuel Macron, le président du Rwanda, Paul Kagame, lui a confié qu’il recevait de l’Élysée «beaucoup d’appels de phare et de pression pour que sa ministre [des Affaires étrangères] soit candidate».

«Il y a quelque part un désir de deux chefs d’État de faire en sorte que leurs pays se rapprochent, analyse-t-elle. Et dans la balance, il y a le Secrétariat général de la Francophonie…»

«Je ne suis pas une mondaine»

Michaëlle Jean réfute l’idée que le président Macron souhaite l’écarter en raison de dépenses jugées somptuaires qu’elle aurait autorisées ou en raison d’un problème de gouvernance à l’OIF.

«’Mon train de vie’, c’est en fait un travail exigeant, intense, constant, sept jours sur sept. Je ne suis pas une mondaine. Je ne sors pas, je n’ai pas le temps», laisse-t-elle tomber durant l’entretien, qui s’est déroulé dimanche à Québec.

La gestion de l’OIF a fait beaucoup de bruit au Québec et ailleurs récemment. Le Journal de Montréal a notamment révélé l’existence d’une dépense d’un demi-million pour la rénovation et l’aménagement de l’appartement de fonction de Mme Jean à Paris, et une autre dépense pour l’achat d’un piano. Un voyage en mer destiné à une centaine de jeunes a aussi fait couler beaucoup d’encre. Son coût s’élève à 1 million$, alors qu’il devait être de 400 000$.

Mme Jean se défend. Elle explique que lorsqu’elle est entrée en fonction, à Paris, en janvier 2015, l’OIF, sous les instructions de son administrateur d’alors, l’a installée dans un appartement appartenant au gouvernement du Canada qui était vacant. «On m’y installe, mais on a aussi conscience à ce moment-là de défaillances sérieuses de ses infrastructures et de ses commodités. Il y avait eu très peu d’entretien. Les travaux découlent d’une entente entre l’administrateur et le gouvernement canadien.»

«Avant ça, l’OIF engageait des sommes quand même considérables pour loger le Secrétaire général. Ce que nous avons réalisé, c’est une économie de 50% du coût locatif», assure-t-elle.

Transparence

Les premiers ministres du Québec et du Canada, Philippe Couillard et Justin Trudeau, ont appelé l’OIF à davantage de transparence. Mais tous deux tiennent à ce que le mandat de Mme Jean soit renouvelé. Ils veulent qu’elle poursuive le travail qu’elle a lancé, notamment en ce qui a trait à la «stratégie économique» développée au bénéfice des États membres, notamment en Afrique.

Elle affirme avoir fait passer l’organisation qu’elle dirige à une culture «de l’évaluation et du résultat». Parce qu’il y a «toujours place à l’amélioration», elle dit voir d’un bon œil le Groupe de travail sur la transparence à l’OIF que pilote le Québec.

Sur le terrain

Même si l’Union africaine a donné son appui à la candidature de la ministre rwandaise des Affaires étrangères, Louise Mushikiwabo, les jeux ne sont pas faits, estime Mme Jean, qui a bon espoir de décrocher un deuxième mandat à la tête de l’OIF en octobre.

«Le bilan est appréciable et apprécié. Ce que nous avons porté en quatre ans est phénoménal. Et ce travail, je le poursuis. Plusieurs sont d’avis qu’un second mandat serait normal pour pérenniser ces chantiers, les faire aboutir.»

Consciente du fait que l’Organisation internationale de la Francophonie demeure un objet politique non identifié aux yeux de plusieurs, elle dit vouloir mieux faire comprendre ce qu’elle représente «stratégiquement».

«L’OIF agit sur le terrain sur les questions de développement, de sécurité, de maintien de la paix, d’égalité entre les hommes et les femmes, de défense des droits et des libertés. C’est un organe éminemment politique et stratégique.» Avec d’autres organisations internationales, l’OIF a su «désamorcer des situations qui auraient pu être catastrophiques».

Elle assure que l’OIF fait en sorte que les discussions se tiennent le plus possible en français dans les organisations internationales. «C’est nous qui défendons le multilinguisme aujourd’hui sur la scène internationale, lequel est un élément fondamental du multilatéralisme. On ne peut pas penser une démocratie internationale sur la base d’une langue unique», l’anglais en l’occurrence. «Sans nous, ce combat est perdu.»

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REPÈRES SUR LA FRANCOPHONIE

  • Au Québec, la Francophonie a été célébrée lorsqu’elle a servi d’outil d’affirmation politique; lorsque la province a pu — grâce à elle — prendre place autour d’une grande table internationale après une lutte épique avec Ottawa. Depuis, elle laisse les Québécois plutôt indifférents. Ces dernières années, il n’a pratiquement jamais été question de l’Organisation internationale de la Francophonie au Salon bleu de l’Assemblée nationale.
  • Le prochain sommet de la Francophonie, celui devant désigner la ou le futur chef de l’organisation ou reconduire Mme Jean dans ses fonctions, se déroulera les 11 et 12 octobre à Erevan, en Arménie. En novembre 2014, Michaëlle Jean avait bénéficié de la division des pays africains sur une candidature commune.
  • En 2008, le Rwanda a décidé de remplacer le français par l’anglais comme langue d’enseignement. Jusqu’à tout récemment, et depuis le génocide de 1994, le pays de Paul Kagame s’était éloigné de la France.
  • Michaëlle Jean est dans la capitale québécoise en raison de la tenue de la 44e session de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie, qui se déroule actuellement sous la présidence du président de l’Assemblée nationale, Jacques Chagnon. Quelque 400 délégués sont présents, dont plus d’une vingtaine de présidents de parlement de la Francophonie. 
  • Les missions de l’OIF sont de «promouvoir la langue française et la diversité culturelle et linguistique», de «promouvoir la paix, la démocratie et les droits de l’Homme», d’«appuyer l’éducation, la formation, l’enseignement supérieur et la recherche» et de «développer la coopération au service du développement durable». Il y a une vingtaine d’années, l’OIF a été en pointe dans la défense de la diversité culturelle. On estime à près de 300 millions le nombre de locuteurs francophones dans le monde. L’OIF regroupe 54 membres à part entière, quatre membres associés et 26 observateurs ; 84 États et gouvernements en tout.
  • Qu’est-ce que la Bulgarie, l’Albanie et la Corée du Sud, pour ne prendre que ces exemples, font dans cet ensemble francophone? Aujourd’hui, c’est l’Irlande qui veut intégrer l’OIF. Le cœur de la Francophonie reste et restera ses membres francophones, mais elle attire et permet de créer des ponts, se félicite Mme Jean.
  • Michaëlle Jean est depuis longtemps en butte aux critiques de souverainistes québécois. En 2014, l’ex-chef péquiste et premier ministre Bernard Landry jugeait que sa nomination à la tête de l’OIF constituerait une grave erreur. Il notait qu’à titre de gouverneure générale du Canada de 2005 à 2010, elle avait été la «représentante de la reine d’Angleterre». Le gouvernement de Pauline Marois imaginait mal une ancienne gouverneure générale prendre la tête de la seule organisation internationale où le Québec est un acteur de premier plan.