L’étonnante histoire du parlement du Québec

À 133 ans, le parlement du Québec a tout vu. Tout entendu. Les attentats à la bombe. Les débats enflammés. Les coups bas. Les manifs monstres. Les petites et les grandes révolutions. Sans oublier la fusillade du 8 mai 1984. Au moment où l’édifice inaugure son principal agrandissement depuis un siècle, Le Soleil vous raconte un lieu surchargé d’histoires.

L’édifice du parlement voit le jour dans des circonstances dramatiques. Le projet est ambitieux. À Québec, on parle du chantier «du siècle». Mais les conditions de travail sont difficiles. L’entrepreneur principal, Simon-Xavier Cimon, passe pour un dur. On chuchote que sa popularité n’excède pas celle d’une épidémie de choléra...

Le 25 mai 1878, l’entrepreneur Cimon diminue le salaire quotidien de 60 à 50 cents. C’est la goutte qui fait déborder le vase. Les ouvriers quittent le travail. Ils réclament un dollar par jour. La grève s’étend. Au bout d’une semaine, presque toutes les usines et les chantiers de la ville sont paralysés.

Les patrons embauchent des briseurs de grève. Le ton monte. Pendant quelques jours, il flotte sur Québec une ambiance révolutionnaire. Des milliers de grévistes et de chômeurs défilent derrière le drapeau rouge du communisme! Le premier ministre Henri-Gustave Joly est attaqué en pleine rue. Un entrepôt de farine est pillé. Les plus hardis tentent de se procurer des armes. «La populace s’est rendue maître de la ville»! panique le journal La Minerve. (1)

Le 12 juin 1878, l’équivalent de la loi martiale est proclamé. (2) La police à cheval charge la foule dans la Côte de la Montagne. L’armée ouvre le feu. Un passant est tué d’une balle dans la tête. Des centaines de personnes sont arrêtées. Dès le 14 juin, le travail reprend dans une ambiance tendue.

Mince consolation, les ouvriers ont obtenu une augmentation de 20 cents par jour.

Explosions

La malchance s’acharne sur le futur parlement et ses locataires. Le 19 avril 1883, un incendie ravage l’édifice qui sert d’assemblée pour les députés, sur la côte de la Montagne. Comme le nouveau parlement n’est pas entièrement complété, les élus doivent s’entasser avec les fonctionnaires dans les espaces disponibles, au milieu d’une pagaille indescriptible... 

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Le pire est à venir. Le 11 octobre 1884, deux attentats à la bombe causent des dégâts considérables au nouvel édifice. Des pierres énormes sont arrachées. Le souffle des explosions casse les fenêtres dans les rues avoisinantes. Les dommages sont évalués à 30 000 $ [près d’un million $ en argent d’aujourd’hui].

La rumeur s’emballe. On soupçonne quatre étrangers à l’accent anglais, entendus dans un hôtel. On croit avoir aperçu un inconnu déguisé en prêtre, qui posait des questions suspectes. Les amateurs de complots accusent même la police provinciale. Peine perdue. Malgré des mois d’enquête, on ne parviendra jamais à dénicher un coupable.

Les attentats compliquent le «chantier du siècle». Les coûts explosent. Pour économiser, on utilise des détenus de la prison de Québec, payés beaucoup moins cher. Rien à faire. À partir de 1883, les travaux de construction étaient évalués 185 000 $. Ils finissent par coûter un million $, dont 875 000 $ payés en extra au principal entrepreneur. (3)

Dépassement des coûts? Délais? Extra? Toute ressemblance avec des événements d’une autre époque ne serait pas entièrement imputable au hasard...

Le parlement du Québec en 1926.

« L’architecte Taché voulait faire un bâtiment avec un esprit particulier (...). Son inspiration venait du Louvre, à Paris. Plus près du style Second Empire sous Napoléon III que du style gothique du parlement fédéral. »
Gaston Deschênes, histoirien

Les oubliettes du parlement

Le nouveau parlement est inauguré en avril 1886, ce qui n’empêche pas les travaux de finition de se poursuivre durant des années. 

«L’architecte [Eugène-Étienne] Taché voulait faire un bâtiment avec un esprit particulier, explique l’historien Gaston Deschênes. Il voulait quelque chose de très particulier pour Québec. Son inspiration venait du Louvre, à Paris. Plus près du style Second Empire sous Napoléon III que du style gothique du parlement fédéral.»

Il n’empêche. Le nouveau-né de 1886 est bien une créature britannique. L’Union Jack flotte sur la tour centrale. (4) Le Salon rouge rappelle la Chambre des morts, euh, pardon, la Chambre des Lords. De plus, les murs du futur Salon bleu sont peints en vert, pour imiter la Chambre des communes de Londres, la «mère» de tous les parlements. (5)

Faut-il ajouter que le président de l’Assemblée porte une toge et des gants blancs?  Et Ô surprise, il n’y a même pas de crucifix au-dessus de son trône de président de l’Assemblée! L’objet sera accroché bien plus tard, en 1936.

Fait inusité, les quartiers généraux de la police provinciale sont alors situés au rez-de-chaussée. Deux cachots bien humides sont aménagés. On les surnomme les «oubliettes du parlement». (6) En 1909, le journaliste Olivar Asselin est incarcéré pour avoir giflé le futur premier ministre, Alexandre Taschereau, sur le parquet de l’Assemblée.

À la même époque, des élus «vertueux» dénoncent la vente d’alcool à la «buvette» du parlement. Un député s’indigne qu’il se fasse plus «de législation au restaurant […] que dans cette chambre d’assemblée». (7) Pour se moquer des élus en état d’ivresse, des adversaires imitent le bruit d’un bouchon qu’on extrait d’une bouteille, à chaque fois qu’ils prennent la parole.

L’alcool sera interdit durant une dizaine d’années, jusqu’à l’ouverture du restaurant Le parlementaire, en 1917. (8) Au même moment, les tentatives pour interdire le tabac en Chambre connaissent moins de succès. Plusieurs députés allument discrètement leur pipe derrière leur bureau, au risque de provoquer un incendie. À la séance du 15 mars 1912, Louis-Pierre-Paul Cardin, le doyen des députés, provoque «tout un émoi» en mettant, par mégarde, le feu dans sa barbe. (9)

Des «abrutis prospères»

Le parlement devient vite le théâtre de débats passionnés, qui tournent parfois à l’insulte. Au fil des ans, le répertoire des propos jugés non parlementaires ne cesse de s’enrichir. Dès 1941, des mots et des expressions comme «voyou», «canaille», «traître» et «vessie gonflée» sont proscrits. Une liste à laquelle s’ajoutent des centaines d’insultes plus modernes, incluant «Capitaine Bonhomme», «Syndrome Gérald Tremblay», «Jello pas pris», «Ti-coune» et «tête de Slinky».

C’est entendu. Les adversaires politiques ne constituent pas le seul sujet de moquerie. «Durant des années, on ridiculise deux statues royales, installées de chaque côté du trône du président des débats, raconte l’historien Gaston Deschênes. La première, qui représente la reine Victoria, est comparée à une «matrone». Et son comparse, le roi Édouard VII, est associé à une commis de bar «engraissée à la bière».»

Dans la nuit du 26 janvier 1926, les deux statues mal-aimées disparaissent mystérieusement. «Dommage, elles avaient dû coûter cher, car le statuaire y avait bien mis une tonne de bon plâtre, à défaut de marbre, ironise un chroniqueur du Soleil. Il les avait ornées d’un embonpoint formidable et leur avait donné une physionomie d’abrutis prospères.» (10)

Presque 100 ans plus tard, les deux statues bien dodues ne sont jamais réapparues. Mais avec les disparus du parlement, on ne sait jamais. À preuve, on a fini par retrouver le livre L’art de tromper, d’intimider et de corrompre l’électeur, emprunté pour la dernière fois à la bibliothèque en 1947. 

Son dernier lecteur s’appelait Maurice Duplessis. (11)

Un boys club 

Durant ses premières décennies, le parlement reste une affaire de gars. Un boys club, comme on dit. En décembre 1961, l’élection d’une première femme députée, Claire Kirkland Casgrain, provoque une petite commotion. À l’époque, un crachoir est placé bien évidence, derrière le trône du président. La nouvelle élue doit aussi traverser l’édifice pour se rendre à l’unique toilette pour dames, dans l’espace réservé aux visiteurs. (12)

Paternalistes à souhait, les journaux se demandent si Madame Casgrain respectera le règlement de l’Assemblée, qui stipule que les femmes doivent porter un couvre-chef. «N’oubliez surtout pas votre chapeau, madame, si vous assistez à une session parlementaire», conseille la manchette du Nouveau Journal. (13)

Pauline Marois, alors première ministre au moment du dévoilement du monument en hommage aux femmes dont la statue de Claire Kirkland Casgrain en décembre 2012.

Dans le petit monde macho de l’Assemblée, la rumeur d’une liaison avec le premier ministre Jean Lesage se met aussitôt à courir. Le chef de l’opposition officielle, Daniel Johnson père, termine toutes ses questions par une allusion peu subtile, destinée à faire enrager son adversaire.

— Monsieur le premier ministre, c’est-tu clair [Claire]? Avez-vous bien compris, c’est-tu clair? (14)

Les pitreries d’un Daniel Johnson, alias Danny Boy, provoquent des éclats de rire. Mais pas autant que lorsque le député indépendant René Chaloult propose de réduire la durée de l’hiver de deux mois en fermant le détroit de Belle Isle, entre Terre-Neuve et le Labrador. Ou quand le député de Saint-Hyacinthe, T.D. Bouchard, lit durant des heures la lettre d’un colon d’Abitibi mécontent, rédigée sur un rouleau de papier peint, «de 37 pieds de long par 4 pouces de large».

Et que dire de cette réplique servie par un député à un adversaire un peu trop belliqueux? «Vous êtes comme une poche de thé. Vous prenez de la force quand vous êtes dans l’eau bouillante.»

Le jour le plus sombre

Lieu symbolique par excellence, le parlement devient un point de ralliement pour toute sortes de manifestations. Opposition au «bill 63» sur la langue, en 1969. Grands fronts communs syndicaux de 1972 et 1983. Marche des femmes de 1995. Mais cela inclut aussi 50 000 toutous déversés sur les pelouses de l’Assemblée pour protester contre la réforme des Centres de la petite enfance (CPE), en 2005.

Un mot aussi sur l’étonnant combat de Gabriel Cristini, un mineur atteint de silicose, qui fait du piquetage, de 1970 à 2002. Plus de 30 ans de protestation solitaire.

À l’occasion, l’irrationnel s’invite aussi sur les pelouses du parlement. Dans la nuit du 23 juin 1996, après le spectacle de la Saint-Jean, sur les Plaines d’Abraham, la violence éclate. Des émeutiers fracassent plusieurs fenêtres de la façade. Ils allument un incendie à l’entrée de la bibliothèque. Au passage, ils s’acharnent particulièrement sur la statue de... Louis Jolliet. (15)  Reste que le 8 mai 1984 s’impose comme le jour le plus sombre de l’histoire du parlement. Ce matin-là, un peu avant 10h, un caporal de l’armée canadienne entre par la porte sud du parlement, armé d’une mitraillette. Il tire sur tout ce qui bouge. Trois personnes sont tuées. Treize sont blessées.

Le 8 mai 1984 s’impose comme le jour le plus sombre de l’histoire du Parlement. Ce matin-là, un peu avant 10h00, un caporal de l’armée canadienne entre par la porte sud du Parlement, armé d’une mitraillette. Il tire sur tout ce qui bouge. Trois personnes sont tuées. 13 sont blessées.

Les images du militaire en treillis, assis sur le trône du président, dans le Salon bleu, font le tour du monde. C’est le sergent d’armes, René Jalbert, qui va le convaincre de se rendre, après des heures de discussions. Le forcené voulait abattre le gouvernement du Parti québécois, mais il a oublié que les débats commençaient seulement à 14h. «Je suis venu pour tuer, mais je me rends compte que je me suis trompé d’heure», dira-t-il. (16)

La tragédie de 1984 marque un tournant. La «maison du peuple» ne sera plus jamais la même. Dès lors, les mesures de contrôle des visiteurs vont se multiplier. Finie la glorieuse époque au cours de laquelle des colporteurs se promenaient dans les couloirs pour vendre des balayeuses. (17) Encore aujourd’hui, trois traces de balles témoignent discrètement de la fusillade, sur les murs et les dorures de l’Assemblée.

Épilogue

Le mot de la fin appartient à tous les élus qui ont marqué l’histoire du parlement, avec leurs paroles empreintes d’une sagesse plus ou moins volontaire. Au chef créditiste Camille Samson, qui s’écriait: «Nous n’avions aucun député, mais maintenant, nous en avons treize fois plus!» À Jacques Parizeau, qui conseillait de ne pas «s’autopeluredebananiser». À Robert Bourassa, qui aurait répété «qu’il n’existe pas de problème que l’absence de solution ne finisse par résoudre». À Jean Charest, qui constatait que lorsque «le seul outil que vous avez, c’est un marteau, évidemment, tous les problèmes [...] finissent par ressembler à un clou».

Hélas. Comme l’a dit un ministre fédéral, «la mémoire est une faculté affaiblie».

Connaissez-vous l’histoire du Parlement?

1. Avant 1878, que retrouvait-on sur le terrain où le parlement est construit?

  • a) Un dépotoir municipal;
  • b) Une patinoire;
  • c) Un enclos pour la chasse;
  • d) Un terrain de tir de l’artillerie canadienne;
  • e) Un terrain de cricket.

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Réponse: e)


2. Pourquoi le Salon vert devient-il soudainement le Salon bleu, en 1978?

  • a) Pour correspondre aux couleurs du drapeau du Québec;
  • b) À cause de la retransmission télévisée des débats;
  • c) Parce que durant les années 70, le «bleu» est associé au bonheur;
  • d) À cause d’une banale erreur dans la commande de peinture;
  • e) Personne ne connaît vraiment la raison.

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Réponse: b)


3. Vrai ou Faux?

Sur la cloche de plus de 680 kilos qui se trouve tout en haut de la tour centrale du Parlement, on peut lire l’inscription suivante; «Amis du progrès, suivez l’exemple de votre concitoyen Duquet, cherchez chez vous plutôt qu’ailleurs».

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Réponse: Vrai. Il s’agit d’un hommage à Cyrille Duquet, le concepteur du système d’horlogerie.


4. De quel(s) bâtiment(s) célèbre(s) l’architecte Eugène-Étienne Taché s’est-il principalement inspiré?

  • a) Le Musée du Louvre, à Paris;
  • b) Le British Museum, à Londres;
  • c) La porte de l’ancienne cité de Babylone;
  • d) Le Palais de l’Élysée, à Paris;
  • e) Toutes ces réponses.

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Réponse: a)


5. À quel endroit avait-on d’abord envisagé de construire le nouveau parlement, en 1875?

  • a) À la place de l’ancien Collège des Jésuites, qui cédera la place à l’Hôtel de Ville de Québec;
  • b) Sur la Place Royale, près de l’église Notre-Dame-des-Victoires;
  • c) Dans l’actuel parc du Bois-de-Coulonges;
  • d) À la hauteur du domaine Cataraqui, à Sillery;
  • e) Sur la terrasse Dufferin, à la place de l’actuel Château Frontenac.

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Réponse: a)

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Notes

  • (1) La Minerve, 12 juin 1878.
  • (2) Une page reléguée aux oubliettes de l’histoire, Le Devoir, 30 mai 2007.
  • (3) paricilademocratie.com, L’hôtel du parlement (4) Le fleurdelysé le remplacera le 21 janvier 1948.
  • (5) Gaston Deschênes, Le parlement de Québec: histoire, anecdotes, légendes, Éditions MultiMondes, 2005.
  • (6) paricilademocratie.com, Les cellules du parlement existent-elles?
  • (7) Les 125 ans d’une institution parlementaire, la Tribune de la presse, www.bibliotheque.assnat.qc.ca 
  • (8) Bienvenue au parlementaire, Le Soleil, 26 mars 2006.
  • (9) Débats de l’Assemblée législative, 15 mars 1912.
  • (10) Le Soleil, 27 janvier 1926
  • (11) Soyons honnêtes. Malgré son titre, livre est plutôt un manuel pour déjouer les manipulateurs.
  • (12) Mémoires de députés, Marie-Claire Kirkland, Assemblée nationale, 17 juin 2007.
  • (13) Le Nouveau Journal, 6 février 1962.
  • (14) Pierre Godin, Daniel Johnson (tome 1), 1946-1964 la passion du pouvoir, Éditions de l’Homme, 1980. Stéphane Bédard
  • (15) Le Soleil, 25 juin 1996.
  • (16) Quelques minutes de plus et une dizaine de députés risquaient les balles du tueur, La Presse, 9 mai 1984. 
  • (17) Après la crise d’Octobre 1970, le premier ministre Robert Bourassa avait fait aménager un tunnel reliant l’Assemblée et ses bureaux de la Grande Allée.