Le président du syndicat Les avocats et notaires de l'État québécois, Me Jean Denis, estime que dorénavant, le dénouement du conflit de travail ne sera pas possible sans l'intervention du premier ministre Philippe Couillard.

Les juristes de l'État poursuivent le combat

Même si leur fonds de grève est à sec et que plusieurs doivent faire preuve de créativité pour joindre les deux bouts, les juristes de l'État ont choisi dans une proportion de 63% de poursuivre leur grève générale illimitée déclenchée il y a 114 jours.
«C'est tellement surprenant, mais en même temps c'est encourageant», a déclaré le président du syndicat Les avocats et notaires de l'État québécois (LANEQ), Me Jean Denis. «63%, compte tenu des circonstances où on n'a plus de fonds de grève, c'est de la détermination, ça! Et compte tenu du fait que notre taux de participation est de 77%, ça nous donne la légitimité morale pour continuer. Demain, les troupes seront encore dans la rue», a-t-il déclaré.
Me Denis estime dorénavant que le dénouement du conflit de travail ne sera pas possible sans l'intervention du premier ministre Philippe Couillard. «On est rendus là. Si M. (le président du Conseil du trésor, Pierre) Moreau veut nous rencontrer, qu'il nous appelle. Et s'il veut négocier sur la place publique, qu'il le fasse, on va le faire nous aussi.»
Après s'être prononcés à 96% contre la proposition faite par le gouvernement le 12 février, les avocats et notaires de l'État québécois avaient le choix entre la poursuite et la fin de la grève générale illimitée qui dure depuis 17 semaines. Leur syndicat avait retiré des choix offerts à ses membres l'option d'une grève à temps partiel.
Le 26 janvier, les juristes de l'État avaient rejeté à 97% les offres patronales et opté à 83% en faveur d'une poursuite de la grève.
Les juristes recevaient d'un fonds de grève 60% de leur rémunération habituelle depuis le début du conflit. Les 4 millions $ que contenait le fonds de grève étant toutefois épuisés depuis deux semaines, les syndiqués ne recevaient donc plus un sou pour subsister durant la grève. Ils devront aussi rembourser sur une période de cinq ans la marge de crédit de 8 millions $ contractée par leur syndicat.
Cette situation faisait que les avis étaient tout de même partagés parmi les membres. « Pour moi, c'est un véritable cauchemar », a déclaré une avocate, plaideuse pour l'État depuis dix ans. « Les sommes qu'on doit au syndicat, on ne récupérera jamais ça même si on avait une augmentation salariale de 10%.»
«Non, le moral n'est pas facile. Moi, je fais un peu de pratique privée «sur le side» pour compenser. Mais j'en connais d'autres qui travaillent dans des boutiques de vêtements ou alors comme serveuses», explique une autre avocate qui avoue «qu'elle n'aurait jamais cru être en grève à 55 ans».
«Je ne suis pas la plus syndicaliste, la plus revendicatrice, mais si je suis convaincue, c'est que, comme la majorité ici, je suis outrée. Ça fait au moins quinze ans qu'ils nous haïssent, au trésor, et qu'ils nous piétinent. Si on rentre au travail, ce sera que la tête aura parlé et non le coeur», poursuit-elle. 
Les couteaux volaient bas également en direction de la ministre de la Justice, Stéphanie Vallée, qualifiée de plus mauvaise ministre de la Justice par le président de LANEQ, et de son homologue du Conseil du trésor, Pierre Moreau. «Mme Vallée est indigne d'être ma patronne. On se rend compte que ce gouvernement ne veut pas de juristes à côté de lui pour lui dire la primauté du droit», déplore Pascal Renaud, légiste au ministère de la Justice depuis 32 ans.
«M. Moreau est incompétent et il nous ment. Dire que notre exécutif syndical est tordu, je pense qu'il est à court d'arguments. C'est un aveu d'échec, de faiblesse. Il veut nous casser et il est prêt à mentir pour ça», ajoute Pierre Gagnon, avocat au ministère de la Justice, rappelant que ce sont plus de 500 000 heures de conseils juridiques qui n'ont pas été données au gouvernement depuis 114 jours.
«Ça fait quatre mois que les gens du gouvernement prennent des décisions sans conseil juridique. Il y aura certainement des conséquences», conclut M. Gagnon.
Un exécutif syndical «intransigeant», dénonce Moreau
Le président du Conseil du trésor, Pierre Moreau, change de ton. Il déplore «l'intransigeance» et «l'approche totalement tordue» de l'exécutif syndical des avocats et notaires de l'État québécois (LANEQ) qui votent aujourd'hui sur la poursuite ou non de la grève.
M. Moreau s'indigne que LANEQ le taxe de «mauvaise foi» dans ses négociations et envisage une poursuite de 38 millions $ contre Québec sur cette base. Selon lui, la seule concession faite jusqu'ici par le syndicat en est une de façade puisqu'elle concernait une demande irréaliste, celle de l'arbitrage liant.
«Je n'ai jamais compris, moi, qu'une négociation de bonne foi est une négociation où l'on doit tout accorder à la partie avec laquelle on négocie», a déclaré le président du Conseil du Trésor.
«Dans ce dossier-là, a poursuivi M. Moreau, je fais face à un exécutif syndical qui s'est montré jusqu'à présent totalement intransigeant. [...] On a modulé les offres patronales au moins à quatre reprises.»
Le président du Conseil du trésor se dit prêt à faire la démonstration que sur une période de 4 ans, les membres de LANEQ «ont exactement dans leurs poches ce que les procureurs de la couronne ont».
«Ce qu'ils demandent, en réalité, ce n'est pas la parité avec les procureurs, c'est plus que ce qui a été accordé aux procureurs», affirme M. Moreau. Il soutient que LANEQ ne considère pas l'abandon de certains avantages sociaux par les procureurs dans leur calcul.
«Ce n'est pas négocier, ça»
«Quand j'entends le président du syndicat [Me Jean Denis] dire qu'on manque de respect et qu'on veut les humilier, moi je ne suis pas responsable de la stratégie utilisée par l'exécutif syndical dans leur négociation, a continué le président du Conseil du trésor. Eux ont recommandé à leurs membres de sortir en grève générale illimitée. Moi, le fonds de grève, je ne sais pas de quoi il est constitué. Eux ont choisi, alors qu'ils avaient un fonds de grève qui semble limité, de partir en grève illimitée. [...] Ils ont eu une stratégie qui fait en sorte que tu ne peux pas te présenter à une table de négociation et dire: "Moi, je ne bouge pas". Ce n'est pas négocier, ça.»
Lundi, le président de LANEQ a indiqué que ses membres sont «à bout de souffle» et ne touchent plus d'indemnités de grève depuis la fin janvier. Il a soutenu que les négociateurs gouvernementaux ne semblent pas aussi ouverts que le ministre Moreau à la table. Le président du Conseil du trésor assure qu'il n'y a aucune discordance entre lui et ses négociateurs.
«La dernière chose que j'ai en tête, c'est d'humilier ces gens-là, a déclaré M. Moreau. Quel intérêt ont-ils à prétendre cela? Mon impression, c'est qu'ils disent: "Faites une loi spéciale" - ce qui serait selon moi un manque total de respect - dans l'espoir d'obtenir dans une contestation judiciaire, ce qu'ils ne peuvent obtenir en négociation. C'est totalement tordu comme approche.» Simon Boivin