Les goussets du ministre Leitão

DÉCODAGE / Le prix politique à payer n'en aurait pas valu la chandelle - surtout pas à un an et demi des prochaines élections générales. D'où l'annulation pure et simple, décidée mercredi par le gouvernement Couillard, de la réforme haussant graduellement de 65 à 70 ans le seuil d'admissibilité au crédit d'impôt lié à l'âge.
La règle non écrite de gros bon sens a prévalu : lorsque les députés membres d'un gouvernement se font eux-mêmes enguirlander par des citoyens en colère, et qu'eux-mêmes trouvent qu'il y a un problème, il est temps de battre en retraite.
Mais il n'y a pas que l'éventuel prix politique à payer qui a convaincu le gouvernement de jeter la mesure par-dessus bord. C'est que ceux qui avaient le pouvoir de la maintenir, de l'«ajuster» ou de l'annuler ont été obligés de se repencher sur cette réforme annoncée en mars 2015, puisque le sujet est soudainement réapparu à l'Assemblée nationale.
Et qu'ont-ils vu? Qu'il n'y avait pas nécessairement de vases communicants entre les deux volets du plan, soit le report de l'admissibilité au crédit d'impôt lié à l'âge et la bonification du crédit accordé à ceux qui travaillent plus longtemps. Ils ont vu que des citoyens de 65 ou 66 ans allaient se retrouver entre deux chaises.
Tout le monde n'a pas envie ou ne peut pas nécessairement continuer à travailler - surtout quand le métier exercé est pénible. 
Ce qui est apparu au fond, c'est le fossé pouvant exister entre une belle idée décidée «en haut»
- celle de favoriser le maintien en emploi le plus longtemps possible - et les réalités diverses des individus. 
La CAQ
La Coalition avenir Québec a ouvert le feu dans cette affaire.
Il y a deux semaines, François Legault a décidé que c'est lui même, en tant que chef, qui monterait au créneau. Il a donc interrogé le premier ministre Philippe Couillard sur le report du crédit lié à l'âge.
Le Parti québécois ne se tenait toutefois pas loin derrière. Les péquistes Nicolas Marceau et Harold Lebel ont, le même jour, questionné le ministre des Finances. Le lendemain, le chef péquiste, Jean-François Lisée, a fait monter le dossier jusqu'à son niveau.
La CAQ, le PQ et Québec solidaire ont rapidement fait cause commune.
Si ce dossier est soudainement réapparu à l'Assemblée nationale, c'est d'abord - et les partis le reconnaissent - parce qu'un chroniqueur économique et financier, Michel Girard en l'occurrence, en a parlé.
Les marges de manoeuvre
D'un strict point de vue de finances publiques, le gouvernement Couillard n'avait aucune difficulté à annuler la mesure. 
Sur l'année en cours, son annulation - ou son maintien, pour le dire autrement - coûte 18 millions $ à l'État. Pour l'année financière 2017-2018, celle commençant le 1er avril, ce ne sera pas plus de 38 millions $.
Les goussets de l'État sont relativement bien garnis. Le Québec est en meilleure posture cette année qu'il l'était à pareille date l'an dernier - qui a été une année de vrais surplus budgétaires.
Le dernier rapport mensuel des opérations financières, publié le 10 février par le ministère des Finances du Québec, révélait que d'avril à novembre, les comptes publics affichaient un surplus de plus de 1,9 milliard $. Et ce, après le versement de près de 1,3 milliard $ au Fonds des générations, un levier servant à réduire la dette du Québec. Un «surplus» de 3,2 milliards $ en huit mois, donc.
Comparons avec les mêmes mois de 2015. En tenant compte du versement de 862 millions $ au Fonds des générations, le total s'élevait alors à un peu moins de 2,7 milliards $. C'était bien, mais c'est encore mieux cette année.
Au terme de l'année financière 2015-2016, le Fonds des générations a reçu 1,4 milliard $ et il restait encore 2,2 milliards $ dans la cagnotte. C'est ce qui a permis au ministre des Finances, Carlos Leitão, d'annoncer en octobre des investissements gouvernementaux supplémentaires en santé et en éducation.
Basé sur 3 %
L'année budgétaire en cours et la prochaine, celle courant sur 2017-2018, devraient offrir des marges de manoeuvre intéressantes à l'État québécois.
Mais qu'en sera-t-il si Ottawa n'est pas au rendez-vous en matière de transferts en santé? Disons-le autrement : que se passera-t-il s'il les augmente? Que de bonnes nouvelles! Que des bonnes nouvelles, puisque le cadre financier qu'élabore le gouvernement du Québec pour le budget qu'il présentera à la fin mars s'appuie sur une croissance des transferts en santé de seulement 3 %.
Que découvrira-t-on dans les prochains documents budgétaires, à la fin mars? De nouvelles mesures destinées à resserrer les liens entre les formations offertes par les établissements d'enseignement et les besoins des employeurs, une hausse du budget destiné aux universités et aux cégeps, des aides supplémentaires aux entreprises afin qu'elles tirent mieux profit des marchés d'exportation; et davantage de «provisions pour éventualités», compte tenu des incertitudes ouvertes depuis l'élection de Donald Trump aux États-Unis.
Ma parole!
Carlos Leitão
«Je l'annule parce que je me rends compte que, dans la vraie vie, dans la vraie vie politique de tous les jours, c'est une mesure qui ne passe pas.»
- Le ministre des Finances, Carlos Leitão, annonçant l'annulation de la réforme par laquelle le seuil d'admissibilité au «crédit d'impôt en raison de l'âge» devait graduellement passer de 65 à 70 ans.