Notre approche actuelle pour l’utilisation des écrans s’apparente à celle adoptée envers le tabac et l’alcool dans les années 1960, selon Patricia Conrod, chercheuse spécialiste du cerveau et du développement de l’enfant au CHU Sainte-Justine de Montréal.

Les écrans, tabac et alcool du 21e siècle?

À l’heure où les écrans entrent par la grande porte dans nos maisons et nos écoles, les experts comparent leurs dangers au tabac et à l’alcool.

«On subit les contrecoups de notre ignorance. Ne répétons pas les erreurs du passé», conjure Éric Caire, observateur attentif au Forum d’experts sur l’utilisation des écrans et la santé des jeunes tenu lundi, à Québec.

Ministre délégué à la Transformation numérique gouvernementale et député de la Coalition avenir Québec dans La Peltrie, à Québec, M. Caire était présent à la fois à titres professionnel et personnel, étant papa d’un jeune garçon cyberdépendant.

«On a entendu aujourd’hui que des compagnies de jeux embauchent des psychologues pour que leurs jeux créent de la dépendance. Il y a plusieurs années, les entreprises du tabac ont engagé des scientifiques pour s’assurer que leur produit crée de la dépendance. On sait que ça existe, on sait que ça se fait. Il faut avoir une réflexion et trouver des solutions», affirme M. Caire.

Fiston se levait la nuit pour jouer aux jeux vidéo. «Le lendemain, on constate sa fatigue. Mais il est fatigué pour quoi? On n’aurait pas imaginé qu’il s’est levé pour consommer son jeu! Aujourd’hui, on me parlerait de ça et je dirais : “As-tu vérifié ça, mis en place un mécanisme de contrôle?” Il faut juste le savoir. Si au moins les cas actuels peuvent servir pour le futur, ç’aura servi à ça», indique-t-il.

Car un consensus se dégage du forum qui réunissait à l’hôtel Le Concorde une centaine de chercheurs, enseignants et intervenants autour de 12 conférenciers : les recherches sur le sujet sont encore embryonnaires.

Les écrans sont omniprésents nos vies, mais on connaît encore trop peu leurs effets à long terme, particulièrement sur la santé physique et mentale des jeunes.

Une bière «nourrissante»

Notre approche actuelle pour l’utilisation des écrans s’apparente à celle adoptée envers le tabac et l’alcool dans les années 1960, selon Patricia Conrod, chercheuse spécialiste du cerveau et du développement de l’enfant au CHU Sainte-Justine de Montréal. Même encore pire, parce qu’on n’a jamais distribué de cigarettes en classe!

Le docteur en neurosciences et psychothérapeute Joël Monzée a déterré de vieilles publicités qui font rire... jaune. On y suggère de s’enfiler un verre de Cointreau, une liqueur d’agrumes, avant de prendre la voiture ou de boire une bière «nourrissante» avant d’allaiter bébé. Attention de ne pas «perdre une génération» aux méfaits des écrans, exhorte M. Monzée.

Le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, est responsable au gouvernement de cette première réflexion collective publique sur la question au Québec. Il a la mission de produire un plan d’action avant la fin de l’année.

«Le gouvernement peut faciliter les interactions entre les familles, les écoles et le réseau de la santé, dit M. Carmant. On a aussi parlé de certaines juridictions au niveau des jeux vidéo», tel d’un classement d’âge à l’instar des films ou d’un code d’éthique des programmeurs.

«Ma spécialité, c’est de retarder l’introduction au temps d’écran. Il faut être beaucoup plus strict avec le 0-5 ans que c’est actuellement», souligne celui qui était neuropédiatre avant de se lancer en politique, disant surtout s’inquiéter de la surexposition aux écrans.

Deux heures maximum

La grande majorité des experts brandissent la limite de deux heures d’exposition aux écrans par jour pour les jeunes de 5 à 18 ans. De deux à cinq ans, on parle d’une heure, et pas du tout avant l’âge de deux ans. Et ces deux heures par jour incluent le temps d’écran à l’école.

Car à coups de tablettes pour tous, de tableaux blancs interactifs, de devoirs en ligne, de concentrations en sport électronique et même d’écrans géants dans les gymnases, nos écoles font la part belle aux écrans. Sans avoir de données probantes sur leurs bienfaits éducatifs ou non.

Coordonnateur du Laboratoire en médias socionumériques et ludification de l’UQAM, Jonathan Bonneau prévient d’éviter les interdictions. «Il ne faut pas essayer de toujours limiter en essayant de combattre», estime celui qui privilégie la conversation pour «faire comprendre aux jeunes ce qu’ils font et se questionner sur leurs choix».

Assise dans la salle, la directrice de Cyber-Aide, Cathy Tétreault, constate que les parents sont mis devant le fait accompli des écrans à l’école et que certains songent à retirer leurs enfants des écoles avec tablette obligatoire.

Caroline Fitzpatrick, de l’Université Sainte-Anne en Nouvelle-Écosse, pointe le fait que plusieurs parents de la Silicon Valley, royaume des nouvelles technologies, «commencent à envoyer leurs enfants dans les écoles sans technologie, avec papier, crayon, tableau, craie. Peut-être que ces gens savent quelque chose que les autres ne savent pas…» lance Mme Fitzpatrick, sourire en coin.

Les partis d’opposition réclament d’ailleurs la participation du ministre de l’Éducation à la démarche et sa présence lors de l’autre journée de forum prévue le 20 mars avec les organismes et travailleurs de terrain dans le domaine.