Des études révèlent que le porte-à-porte ne permettrait pas aux politiciens de rallier plusieurs électeurs à leur cause.

Le porte-à-porte, ce mirage politique

Alors que deux campagnes électorales battent leur plein à Québec, une étude évalue que l'effet de persuasion du porte-à-porte «avoisine zéro».
Le porte-à-porte est une activité très populaire au Québec ces temps-ci. Pas parce qu'il y a plus de gens qui se soucient du salut de notre âme, non. C'est plutôt parce que c'est un grand classique des campagnes électorales et qu'en plus des municipales qui ont lieu partout, il y a des partielles dans Louis-Hébert (ce lundi) et dans Lac-Saint-Jean (fédéral, 23 octobre). Mais est-ce que ça marche? Est-ce que les candidats parviennent à convaincre beaucoup d'électeurs de voter pour eux en passant par les portes?
Si l'on pose la question aux chercheurs Joshua Kalla et David Broockman, des universités de Californie (Berkeley) et Stanford, la réponse est un retentissant «non». Dans une longue étude placée cette semaine sur un serveur de prépublication et qui paraîtra prochainement dans l'American Political Science Review, les deux politologues ont réalisé neuf «expériences de terrain» en 2015 et 2016 lors de plusieurs campagnes électorales - une primaire à la mairie de Philadelphie, des courses à la législature de l'État de Washington, pour le poste de gouverneur (Missouri et Caroline du Nord), de même qu'au Sénat et à la présidence. En collaborant avec des organisations politiques impliquées, ils ont pu mesurer si le contact direct (surtout du porte-à-porte, mais un peu de passage de pamphlet aussi) était un bon moyen de convaincre les électeurs de changer de camp.
Et puis... et puis rien, ou si peu. En agrégeant leurs travaux à 40 études passées du même genre, MM. Kalla et Broockman calculent qu'«ensemble, ces études suggèrent que [...] les contacts de campagne convainquent environ 1 électeur sur 175, dans l'hypothèse la plus optimiste, mais nos meilleurs estimés tournent plutôt autour de 1 sur 800, c'est-à-dire zéro, en substance».
Les seuls cas où le porte-à-porte a fonctionné furent : quand le contact avait lieu plus de deux mois avant le scrutin (mais alors l'effet s'estompait par la suite) ; et quand il y avait un enjeu émotif important, comme la position d'un adversaire sur l'avortement.
Imaginez : le porte-à-porte, cet incontournable des campagnes électorales depuis des décennies, qui ne servirait presque à rien?
En fait, soulignent les auteurs, ces résultats ne signifient pas forcément que les campagnes électorales en général ne changent rien ni que le porte-à-porte n'a aucun effet sur l'issue d'un scrutin. Les pancartes et la publicité peuvent avoir un effet, les points de presse quotidiens peuvent influencer la couverture médiatique (qui elle-même peut influencer l'électeur), et même le porte-à-porte peut quand même servir à quelque chose, en tant que moyen pour faire sortir le vote.
D'ailleurs, une des expériences de terrain portait sur la participation au vote en 2016, lors de l'élection pour le poste de gouverneur, en Caroline du Nord. L'essai a trouvé que le porte-à-porte faisait «sortir le vote» un peu mieux qu'un placebo (du porte-à-porte non partisan) : la différence de 2 % n'était pas énorme, mais elle était significative d'un point de vue statistique.
Mais comme moyen de persuasion, comme manière de rallier des électeurs à sa cause, sonner chez M. et Mme Tout-le-Monde semble spectaculairement inefficace. Et ces résultats n'étonnent guère la spécialiste des relations publiques Marie Grégoire, qui a fait sa (grosse) part de porte-à-porte à titre de politicienne et d'organisatrice politique des années 1980 à 2000.
«Ces auteurs-là voient le porte-à-porte comme une activité de persuasion [... mais] si tu fais ça pour essayer de convaincre les gens, tu perds ton temps», tranche-t-elle.
Pour les organisations politiques, ou du moins beaucoup d'entre elles, le porte-à-porte sert d'abord à faire ce qu'ils appellent du «pointage» : «On le fait pour trouver les électeurs qui nous appuient. Et là où le face-à-face est plus efficace que le téléphone, c'est qu'il y a des qui vont vous dire "Oui, oui, je vous aime bien", mais ils regardent toujours par terre et ne vous disent jamais explicitement qu'ils vont voter pour vous. Eux, tu ne les identifies pas comme tes électeurs à toi. [...] Là où faire des portes devient utile, c'est quand arrive le jour du vote : quand tu as bien identifié tes électeurs, là tu prends le téléphone pour faire sortir ton vote.»
Pour sa part, malgré les résultats de l'étude américaine, l'avocat Marc Bellemare - qui a lui aussi sonné à bien des maisons pour se faire élire au provincial (2003) et au municipal (2005 et 2007) - estime que le contact direct avec les électeurs peut fonctionner malgré tout, mais que cela dépend des circonstances.
«Pour un candidat qui n'est pas connu, à mon avis, c'est un coup d'épée dans l'eau. [... Mais] pendant la campagne provinciale de 2003, mon porte-à-porte marchait bien. J'étais déjà assez connu, alors quand j'arrivais chez quelqu'un, c'était un peu un événement [dont l'électeur parlait par la suite à son entourage, NDLR]. Je me souviens d'être allé dans des maisons où la madame allait chercher son monde et disait "Venez, c'est M. Bellemare, l'avocat", il y avait 3-4 autres électeurs dans la maison, et c'est clair que c'était positif.»
Bref, en comptant une sorte d'effet boule de neige qui vient avec la notoriété, le porte-à-porte garde un pouvoir de persuasion, estime l'ex-ministre.
***
Les souvenirs de porte-à-porte de Marie Grégoire
Marie Grégoire lors de son assermentation comme députée de la circonscription de Berthier en 2002
«Quand quelqu'un chez qui tu cognes pendant ton porte-à-porte t'invite à prendre un café, tu t'en vas! Habituellement, c'est quelqu'un qui va te faire perdre ton temps, c'est quelqu'un qui veut jaser, mais qui ne sera jamais d'accord avec toi. Quand tu commences une conversation de persuasion pendant ton porte-à-porte, tu ne peux rien gagner parce que ce n'est pas ça, ton objectif : c'est de faire du pointage [identifier les électeurs favorables pour faire sortir le vote le jour su scrutin, NDLR].
Je me souviens très bien, dans le temps, quand je faisais des portes, que j'avais une ligne que je me gardais pour quand quelqu'un me disait qu'il n'était pas d'accord. Je leur disais que l'important, c'est d'aller voter, et je faisais ça pour finir la conversation parce que je savais que je n'allais jamais les convaincre.»
[...] Les gens qui disent : "Moi, je fais des portes à l'année", c'est sympathique et ça peut entretenir la flamme, ça peut assurer une présence, mais ce n'est pas ça qui va te servir pour te faire sortir ton vote le jour de l'élection. [...] en politique, le vent, ça peut changer, et je l'ai bien vécu. À l'élection de 2003, comme c'était proche de 2002 [élection partielle où Mme Grégoire fut élue, NDLR], on s'était dit qu'on irait faire les quartiers où on n'était pas allés et que ça allait compléter ce qu'on avait fait en 2002. Sauf qu'à la générale de 2003, le climat politique n'était plus du tout le même. On le sentait sur le terrain, mais on s'en est vraiment rendu compte quand on a commencé à rappeler des électeurs de nos listes 2002 pour faire sortir «notre» vote. On appelait des gens qu'on avait pointés pour nous, et on se faisait dire «J'irai pas voter», «Parlez-moi pas» et «Arrêtez de m'achaler»!
Quand tu fais du pointage trop à l'avance, tu te crées des problèmes.»
***
Les souvenirs de porte-à-porte de Marc Bellemare
Marc Bellemare, en 2005, annonçant sa candidature à la mairie de Québec
«Mon porte-à-porte marchait bien au début, pendant la campagne municipale de 2005 [où M. Bellemare se présentait à la mairie, NDLR]. Mais quand [l'éventuelle mairesse Andrée Boucher] s'est présentée, on a senti un gros changement. Elle était connue, réputée pour bien gérer les finances, ça a donné un coup.
Dans les districts où on avait le meilleur accueil, c'est là qu'on a eu les moins bons scores. Je me souviens d'avoir fait du porte-à-porte dans un district de Sainte-Foy-Sillery le vendredi et le samedi avant le vote, où on avait un pointage à 80 %, et on a fini avec peut-être 10 % des voix. Les gens sont gentils, ils sont contents de vous donner la main, ils ne commencent pas à vous engueuler, mais ils ne voteront pas nécessairement pour vous. [...]
Le porte-à-porte, c'est très personnel. Dans certaines élections, il y a des enjeux quasi référendaires : en 2004, par exemple, si vous disiez que vous étiez contre les fusions municipales, vous gagniez et si vous disiez que vous étiez pour, vous faisiez battre. Dans des conditions comme ça, le porte-à-porte peut bien fonctionner [pour rallier des électeurs], mais dans une élection comme celle-ci où il y a des enjeux multiples, si vous n'allez pas vous battre pour un enjeu précis ou pour votre propre personne, ça ne vaut probablement pas la peine de faire du porte-à-porte.»