Nelson Mandela salue la foule à son arrivée à Ottawa le 17 juin 1990.

Le Canada et l'apartheid: du courage... au bon moment

La mort de Nelson Mandela a remis en lumière l'implication du Canada dans la lutte contre l'apartheid en Afrique du Sud. Les éloges ont notamment fusé à l'endroit de l'ex-premier ministre canadien Brian Mulroney, reconnu comme un allié indéfectible de «Madiba». Certains experts croient toutefois que l'impact réel du Canada est plus modeste, et que Mulroney, même s'il a été un leader à l'échelle internationale, s'est aussi trouvé au bon endroit au bon moment.
Élu premier ministre en septembre 1984, Brian Mulroney, chef du Parti progressiste conservateur, est identifié comme l'un des dirigeants occidentaux ayant mené de front le combat contre l'apartheid imposé depuis 1948 en Afrique du Sud. «Il faut lui donner le crédit. Il a été le premier leader du Commonwealth à imposer des sanctions économiques», ont convenu tour à tour Linda Freeman et Pierre Beaudet, professeurs et spécialistes de l'Afrique du Sud respectivement à l'Université de Carleton et à l'Université d'Ottawa. «Aucun autre premier ministre du Canada ne s'était affiché publiquement contre l'apartheid.»
Mais, selon Pierre Beaudet, l'arrivée de Mulroney au pouvoir a coïncidé avec l'affaiblissement de l'apartheid. La pression contre le régime était grandissante depuis le début des années 70. «Les jeunes Sud-Africains ont commencé à prendre conscience en regardant la télévision. Ils ont vu ce qui se passait ailleurs, comme aux États-Unis», a expliqué M. Beaudet.
Le Commonwealth avait déjà rompu ses relations diplomatiques avec l'Afrique du Sud en 1961. Le premier ministre canadien John Diefenbaker avait notamment fait pression à ce moment pour convaincre d'exclure l'Afrique du Sud du regroupement des colonies anglaises. Et les Nations Unies tentaient depuis 1976 de convaincre les pays industrialisés d'imposer des «mesures législatives ou autres» contre les dirigeants sud-africains.
Bref, «les jours de l'apartheid étaient déjà comptés», les alliés du régime étant de moins en moins nombreux. «Brian Mulroney a été assez intelligent pour voir le vent tourner. Il a pris un peu d'avance et il a poussé un peu les choses», a analysé M. Beaudet.
Les premières sanctions économiques ont finalement été imposées dès 1985 par le Canada, qui a fait ses représentations au Commonwealth pour que les pays membres emboîtent le pas.
Les Anglais, sous Margaret Tatcher, s'y opposaient, qualifiant la politique de Mulroney de contre-productive. Les Américains, dirigés par Ronald Reagan, étaient eux aussi peu enclins à imposer des sanctions.
L'opposition était aussi vive au sein même des troupes du Parti progressiste conservateur. «Une partie du caucus et du cabinet de Brian Mulroney était contre», prétend Linda Freeman, qui militait à l'époque contre l'apartheid. «À l'intérieur même du Parti conservateur, il y avait des supporteurs de l'apartheid.» Les milieux économiques s'opposaient aussi à mettre un frein aux échanges commerciaux avec l'un des rares pays riches de l'Afrique.
Le Canada est tout de même allé de l'avant, mais les sanctions n'étaient pas aussi sévères qu'anticipées. «La plupart d'entre elles étaient volontaires», ont rappelé les deux experts.
Un reportage de Radio-Canada diffusé en 1989 indiquait même que les échanges économiques entre les deux pays étaient en hausse de 1987 à 1988. «En fait, les importations canadiennes d'Afrique du Sud ont augmenté de 68 % de 1987 à 1988, selon les chiffres de Statistique Canada.»
Mais la valeur symbolique des gestes de Brian Mulroney demeure. D'autant plus qu'il s'agissait d'un positionnement provenant d'une frange politique conservatrice, et qu'il confrontait la Dame de fer (Tatcher), aujourd'hui reconnue pour sa détermination.
Les États-Unis ont imposé des sanctions économiques en 1986, avec le Comprehensive Anti-Apartheid Act. Le Royaume-Uni a lui aussi appliqué un certain nombre de mesures.
Le Canada a aussi été l'un des derniers pays à lever ses sanctions. Contrairement aux États-Unis et à l'Angleterre, qui avaient déjà levé plusieurs mesures dès la libération de Mandela le 11 février 1990, le Canada a attendu la demande officielle de Nelson Mandela pour lever complètement ses sanctions, demande formulée en 1993 dans un discours prononcé aux Nations Unies. Dans les heures qui ont suivi, le ministre des Affaires étrangères de l'époque, Perrin Beaty, annonçait que le Canada acquiesçait à sa demande. Il s'agissait alors d'un autre geste à haute valeur symbolique, selon Linda Freeman. L'homme d'État sud-africain était élu l'année suivante, et s'était fait un devoir de conserver des alliés économiques puissants.
Si le contexte semblait favorable à se positionner contre l'apartheid, les observateurs reconnaissent que Brian Mulroney a eu le courage de le faire. Et la visite de Nelson Mandela au Canada quatre mois après sa libération, le 17 juin, n'est pas étrangère à sa reconnaissance. Dans son discours prononcé à la Chambre des communes, il a remercié Mulroney et le peuple canadien. «Mais pas le Canada. Et ça voulait tout dire», selon Pierre Beaudet.
Nelson Mandela a reçu d'autres honneurs provenant du Canada. À sa troisième visite au pays, le 17 novembre 2001, alors qu'il avait quitté la présidence depuis deux ans, Nelson Mandela a reçu la citoyenneté honorifique du Canada, le deuxième de l'histoire du Canada. Seules cinq personnalités ont reçu cette distinction. Mandela se trouve aux côtés de Aung San Suu Kyi, le 14e dalaï-lama, de Raoul Wallenberg et de Karim Aga Khan IV.
Avec La Presse Canadienne