La présidente du Conseil du trésor, Jane Philpott, dit avoir perdu confiance «dans la manière dont le gouvernement a traité [l’affaire SNC-Lavalin] et dans sa réponse aux problèmes soulevés».

La présidente du Conseil du Trésor, Jane Philpott, démissionne

OTTAWA — La présidente du Conseil du trésor, Jane Philpott, a annoncé lundi sa démission comme ministre, disant avoir perdu confiance envers le gouvernement libéral à la suite de l’affaire SNC-Lavalin.

Après avoir «examiné les événements qui ont secoué le gouvernement fédéral au cours des dernières semaines», elle dit avoir conclu «après mûre réflexion» qu’elle doit démissionner de son poste de membre du cabinet.

Selon elle, les membres doivent être en mesure de défendre toutes les décisions du cabinet.

Or, elle dit avoir perdu confiance «dans la manière dont le gouvernement a traité cette question et dans sa réponse aux problèmes soulevés».

La démission de Mme Philpott survient moins d’un mois après celle de l’ancienne procureure générale Jody Wilson-Raybould au cœur d’allégations selon lesquelles le bureau du premier ministre a exercé des pressions répétées sur Mme Wilson-Raybould pour qu’elle évite un procès pour corruption à la société montréalaise d’ingénierie SNC-Lavalin.

Mme Philpott est une bonne amie de Mme Wilson-Raybould, qui a livré un témoignage explosif la semaine dernière devant un comité parlementaire, accusant des responsables de pressions incessantes, et même de menaces voilées à son endroit.

Pendant près de quatre heures, en s’appuyant sur une chronologie détaillée de rencontres, échanges de textos ou discussions téléphoniques, Mme Wilson-Raybould a fait état d’une campagne de pressions «inappropriées» s’étant échelonnée sur quatre mois entre septembre et décembre 2018.

«Vivement préoccupée»

«Malheureusement, les éléments de preuve des efforts déployés par des politiciens et/ou des responsables pour faire pression sur l’ancienne procureure générale afin qu’elle intervienne dans l’affaire au criminel impliquant SNC-Lavalin [...] m’ont vivement préoccupée. Ces préoccupations ont été renforcées par les opinions exprimées par mes électeurs et par d’autres Canadiens», écrit Mme Philpott dans la lettre envoyée au premier ministre Justin Trudeau.

«Les principes solennels en jeu sont l’indépendance et l’intégrité de notre système de justice», a-t-elle ajouté.

Le chef de l’opposition Andrew Scheer a soutenu sur Twitter que le gouvernement Trudeau est en «plein chaos».

«Il n’a pas laissé l’ancienne procureure générale parler librement et nous ne connaissons pas toute l’histoire. La version de Trudeau change tous les jours et il n’est pas honnête avec les Canadiens. Il doit coopérer avec la GRC et démissionner», a écrit M. Scheer, réitérant son appel au départ du chef libéral et premier ministre.

Tandis que le premier ministre répétait jeudi dernier qu’il était «tout à fait en désaccord» avec la version de son ex-ministre, M. Scheer demandait à la Gendarmerie royale du Canada (GRC) d’enquêter.

Le bureau du premier ministre a affirmé que M. Trudeau s’était entretenu avec Mme Philpott, qui l’avait informé lundi qu’elle démissionnait du Conseil des ministres.

Dans une brève déclaration par courriel, il est indiqué que le premier ministre «a accepté sa démission et a remercié Mme Philpott de ses années de service et de son dévouement».

La ministre Carla Qualtrough prend immédiatement les fonctions de présidente du Conseil du trésor.

Le chef du Nouveau Parti démocratique, Jagmeet Singh, a réclamé une enquête publique indépendante, sans appeler pour sa part à la démission de M. Trudeau.

«Il est clair que les Canadiens et Canadiennes ont plus que jamais besoin d’une enquête publique. La démission de Jane Philpott est non seulement une preuve supplémentaire de l’ingérence du bureau du premier ministre, mais cela souligne aussi la nécessité de renoncer au secret professionnel de l’avocat pour entendre ce qui s’est passé entre le premier ministre, son bureau, Jody Wilson-Raybould et le cabinet après qu’elle fut renvoyée», a dit M. Singh par communiqué.

«De plus, le premier ministre et tous ceux qui ont été mentionnés dans le témoignage de Jody Wilson-Raybould doivent témoigner sous serment», a-t-il ajouté.

Une figure de premier plan

Tout comme Mme Wilson-Raybould, Mme Philpott a exprimé sa volonté de demeurer députée libérale, dans la circonscription de Markham-Stouffville, en Ontario.

Mme Philpott a été déplacée au Conseil du trésor à la mi-janvier dans le même remaniement ayant vu Mme Wilson-Raybould perdre le portefeuille de la justice pour passer au ministère des Anciens Combattants.

Mme Philpott était largement perçue comme l’une des ministres les plus compétentes du gouvernement Trudeau. En tant que ministre de la Santé, elle a conclu des accords de financement de la santé avec des gouvernements provinciaux, les uns après les autres, après que le gouvernement fédéral eut été incapable de parvenir à un accord pancanadien. À titre de ministre des Services aux Autochtones, elle a supervisé la réduction importante du nombre d’avis à long terme sur la qualité de l’eau potable dans les réserves des Premières Nations.

Le Conseil du trésor est un ministère moins visible qui se préoccupe des détails des opérations du gouvernement, mais il est également propice à des scandales s’il ne s’acquitte pas de sa responsabilité en matière de supervision des dépenses fédérales. Le premier ministre Justin Trudeau a nommé Mme Philpott au Conseil du trésor à la mi-janvier, après le départ de Scott Brison et son retrait de la vie politique.

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TRUDEAU: NORMAL D'AVOIR DES «DÉSACCORDS»

Le premier ministre Justin Trudeau a tempéré son insistance sur le fait que son gouvernement n’a rien fait de mal dans l’affaire SNC-Lavalin à la suite de la démission d’une deuxième ministre en moins d’un mois, lundi.

Lors d’un rassemblement partisan lundi soir à Toronto, M. Trudeau n’a pas répété le même message qu’il avait livré depuis l’éclatement de la controverse il y a un mois, à savoir qu’aucune pression indue n’était exercée, et que le gouvernement pesait dans la balance ses inquiétudes quant au sort des 9000 employés de SNC-Lavalin dans le respect de l’indépendance du système judiciaire.

Il a adopté un ton plus conciliant qui ne semblait pas exclure la possibilité qu’une ligne ait été transgressée.

«Dans une démocratie comme la nôtre et dans un espace où nous attachons une grande importance à notre diversité, nous sommes autorisés à avoir des désaccords et des débats. Nous les encourageons même. Cette question a suscité une discussion importante. Comment les institutions démocratiques, et plus particulièrement le ministre fédéral, le personnel et les responsables qui les soutiennent, se conduisent est essentiel et au cœur de tous nos principes», a déclaré M. Trudeau.

«Les préoccupations de cette nature doivent être prises très au sérieux et je peux vous assurer que j’y vois», a-t-il ajouté, disant «écouter attentivement les différents voix, témoignages et opinions» des témoins au comité de la justice de la Chambre des communes.

M. Trudeau a abordé brièvement la démission de la présidente du Conseil du trésor, Jane Philpott, qui dit avoir perdu confiance envers le gouvernement libéral à la suite de l’affaire SNC-Lavalin.

«Je savais qu’elle se sentait comme ça depuis un certain temps, et bien que je sois déçu, je respecte sa décision et la remercie pour ses services et son travail sans relâche [...]», a-t-il déclaré.

«On prend les choses au sérieux», a ajouté M. Trudeau, tout en affirmant sous des applaudissements nourris que les Canadiens comptaient sur l’équipe libérale pour s’attaquer aux problèmes des changements climatiques. Lors de cette courte allocution, M. Trudeau a été interrompu à quelques reprises par les cris d’opposants dans la foule.

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LE NPD RÉCLAME LA TÊTE DE WERNICK

Le député néo-démocrate Charlie Angus réclame la démission du plus haut fonctionnaire du Canada, qui selon lui, a été «profondément compromis» par son témoignage dans l’affaire SNC-Lavalin. Dans une lettre ouverte transmise au premier ministre Justin Trudeau, M. Angus juge que Michael Wernick, le greffier du Conseil privé, a été incendiaire et sensationnaliste lorsqu’il a indiqué au comité de la justice de la Chambre des communes, qu’il se disait préoccupé par la possibilité que la rhétorique acerbe de certains politiciens ne mène à un assassinat au Canada. M. Wernick avait aussi défendu le bilan du gouvernement libéral sur les questions autochtones et l’intégrité. Selon M. Angus, ces déclarations étaient inappropriées pour un fonctionnaire qui doit être neutre politiquement. L’ancienne ministre de la Justice, Jody Wilson-Raybould, a relaté la semaine dernière que M. Wernick l’avait contactée pour éviter un procès criminel à SNC-Lavalin, relativement aux allégations de corruption et de fraude qui pèsent contre l’entreprise québécoise. Selon M. Angus, le greffier du Conseil privé est ainsi un «joueur central dans une controverse très politique». M. Wernick occupe ce poste depuis 2016, après une longue carrière dans la fonction publique fédérale.