Les élus de l'Assemblée nationale, observant une minute de silence en mémoire des victimes de l'attentat de la mosquée de Québec.

La «neutralité religieuse» divise l'Assemblée nationale

Le gouvernement Couillard n'est pas enclin à interdire le port de signes religieux chez les agents de coercition de l'État, comme le lui ont demandé mardi les partis d'opposition.
La manière d'incarner la neutralité religieuse de l'État québécois a de nouveau divisé les partis politiques au premier jour de la rentrée parlementaire d'hiver à l'Assemblée nationale.
Les chefs du Parti québécois, Jean-François Lisée, et de la Coalition avenir Québec, François Legault, ont fait savoir qu'ils soutiendront le projet de loi 62 si le gouvernement y inclut des dispositions visant à interdire le port de signes religieux chez les personnes exerçant des fonctions de coercition, comme les policiers, les juges, les procureurs et les gardiens de prison, ainsi que l'a prescrit la Commission Bouchard-Taylor il y a presque neuf ans.
Philippe Couillard n'entend pas aller dans cette direction. Il en fait une affaire de principe. «Personne ne s'attend à ce qu'on mette nos principes de côté ou qu'on marchande nos principes», a-t-il déclaré aux journalistes qui l'interrogeaient sur ces requêtes du PQ et de la CAQ.
Depuis son retour en politique, Philippe Couillard n'a jamais voulu interdire le port de signes religieux à quiconque, pas même aux agents de coercition.
Le projet de loi que son gouvernement a présenté en juin 2015 repose sur l'encadrement des accommodements religieux, ainsi que sur l'interdiction du «visage couvert» dans la livraison et la réception des services de l'État. «Adoptons ce projet de loi», a-t-il dit, puisque tous s'entendent au moins sur les éléments qu'il contient.
La semaine dernière, M. Couillard avait indiqué que rien n'interdira aux partis d'opposition de soumettre leurs propres propositions aux Québécois lors des élections d'octobre 2018. Il croit qu'on discute d'un faux problème, puisqu'il n'y a par exemple aucun policier qui porte un signe religieux.
«Moins de légitimité»
Jean-François Lisée estime que M. Couillard «aura raté une occasion» et que le projet de loi 62 aura «moins de légitimité» si les députés libéraux sont les seuls à voter pour. Il pense que ce dossier «pèsera lourd dans son bilan».
Le Parti québécois a aussi demandé au gouvernement de produire un «guide d'utilisation» sur les accommodements religieux et de colmater la brèche des exceptions au «visage découvert» figurant dans le projet de loi 62 - ce que la ministre Stéphanie Vallée entend faire.
«Retourner le problème»
Le caquiste François Legault a fait valoir qu'il présentait un «compromis honorable» au premier ministre, puisque lui-même mettait entre parenthèses, jusqu'aux prochaines élections, sa proposition d'interdire le port de signes religieux chez les enseignants du primaire et du secondaire pour s'en tenir aux seuls agents de coercition.
M. Legault a par ailleurs montré du doigt le «climat» créé au Québec par le fait que le gouvernement «n'a pas répondu aux inquiétudes des Québécois» sur ces questions au fil des ans. Lui-même nie avoir pu contribuer à un climat malsain en certaines occasions, pas même en transposant au Québec il y a quelques mois le débat qui avait éclaté en France sur le burkini.
Philippe Couillard s'est insurgé devant l'assertion de M. Legault voulant que le «climat» se soit détérioré en raison de l'inaction du gouvernement. «On est en train de retourner le problème complètement par rapport à son état véridique ou factuel. L'horreur qu'on a vécue au Québec la semaine dernière, c'est le racisme et la xénophobie poussés à la violence extrême. C'est ça, l'enjeu. Il ne faut pas le retourner de bord, dire que parce qu'on doit ou pas restreindre les droits de certaines personnes dans la société, c'est comme ça qu'on va régler le problème. Il n'y a pas d'excuse. Il n'y a pas de justification au racisme et à la xénophobie, particulièrement lorsqu'elle est violente. Il faut bien faire la part des choses.»
«De ''vivre ensemble'' à ''tous ensemble''»
En rendant hommage aux victimes de l'attaque contre le Centre culturel islamique de Québec, Philippe Couillard a dit avoir senti que «le Québec est passé de "vivre ensemble" à "tous ensemble"».
Les élus de l'Assemblée nationale ont observé une minute de silence, mardi, en mémoire d'Ibrahima Barry, Mamadou Tanou Barry, Khaled Belkacemi, Abdelkrim Hassane, Azzeddine Soufiane et Aboubaker Thabti. Des mots sentis ont été prononcés au Salon bleu.
«Vivre ensemble, c'est bien plus qu'une expression, c'est concrètement des décisions que nous prenons, entre autres ici, à cette Assemblée. C'est un état d'esprit, une manière de vivre. C'est se parler, se comprendre, mais surtout se respecter, a déclaré le premier ministre. C'est savoir que chacun et chacune a sa place dans notre société, que chacun et chacune a sa place dans notre maison, dans toutes les pièces de notre maison en toute saison.»
«Personne ne mérite d'être diminué, rejeté ou exclu. Peu importe nos origines, nos croyances, la couleur de notre peau, qui nous aimons, nous avons tous droit au respect et à la dignité.»
Le péquiste Jean-François Lisée a dénoncé la haine. «La vie de six Québécois de confession musulmane a été fauchée par une haine aveugle. Pourquoi? Parce qu'ils pratiquaient leur religion.» Ils ont été «victimes du contraire de l'espoir, de l'amour et de la générosité; victimes du contraire de ce qu'ils voulaient incarner».
Le caquiste François Legault a insisté pour dire que les Québécois de confession musulmane sont des Québécois à part entière avant d'effleurer les débats politiques à venir. «Le tueur du 29 janvier ne représente d'aucune manière ce que nous sommes. Il représente tout ce que nous voulons voir disparaître.»
«Il est inutile de chercher des boucs émissaires sous le coup de l'émotion. Le vrai coupable de cette tragédie est entre les mains de la justice. Nous avons le devoir de continuer à débattre; nous avons aussi le devoir de nous respecter mutuellement. Agir autrement, ce serait donner raison aux fanatiques et aux terroristes.»