La division du vote souverainiste est-elle si sévère?

L’affirmation : «Posons l’hypothèse que [l’ex-chroniqueur de La Presse et maintenant candidat pour Québec solidaire Vincent Marissal] fasse une bonne campagne dans Rosemont, le seul résultat vraisemblable, c’est qu’il donne le comté aux libéraux», a commenté le chef péquiste Jean-François Lisée, lui-même député de Rosemont, à l’annonce de la candidature de M. Marissal. M. Lisée a également publié sur sa page Facebook, le week-end dernier, un texte disant que les candidats de QS divisent un vote souverainiste et progressiste qui, autrement, irait au PQ — et donc qu’ils «font passer» des libéraux et des caquistes. C’est là une théorie largement véhiculée depuis des années, alors voyons ce qu’elle vaut.
«Posons l’hypothèse que [le candidat pour Québec solidaire Vincent Marissal] fasse une bonne campagne dans Rosemont, le seul résultat vraisemblable, c’est qu’il donne le comté aux libéraux», a argué cette semaine le chef péquiste Jean-François Lisée.

Les faits

En 2014, le Parti québécois a perdu dans 19 circonscriptions par des marges suffisamment minces pour que le vote solidaire ait, a priori, pu faire la différence. C’étaient tous des sièges détenus par des péquistes depuis au moins 2012, sauf dans deux cas — Blainville et Groulx, remportés par la CAQ lors des deux derniers scrutins. Si les péquistes les avaient tous gagnés, les libéraux auraient quand même formé un gouvernement majoritaire, mais de justesse : ils auraient eu sept députés de moins, donc 63 sur 125, contre 70 en réalité. Le PQ aurait raflé 49 sièges au lieu de 30. Et la Coalition avenir Québec n’aurait été qu’un lointain tiers parti (seulement 11 sièges, contre 22 en réalité). Bref, dans cet «univers parallèle», le paysage politique québécois aurait été assez différent de ce qu’il est aujourd’hui.

Cependant, cette fiction présuppose que tous les électeurs solidaires auraient voté pour le PQ en l’absence de QS, ce qui est «une grosse supposition», indique Philippe J. Fournier, blogueur politique pour L’Actualité et auteur d’un modèle statistique de projection électorale. Les clientèles électorales du PQ et de QS se recoupent en partie, mais elles ont aussi des différences marquées. «Il y a environ 50 % des électeurs de QS qui ne sont pas souverainistes. […Et] le passage de Pierre Karl Péladeau à la tête du PQ leur a fait très mal sur leur flanc gauche», souligne-t-il. Combiné à la charte des valeurs, ces facteurs font que le PQ n’est tout simplement pas une option pour bon nombre d’électeurs solidaires, estime M. Fournier.

En outre, quand on regarde l’évolution du vote dans ces endroits entre 2012 (victoire minoritaire du PQ) et 2014, on se rend compte que les gains de QS n’ont pas compté pour grand-chose dans les défaites péquistes. Comme le montre le tableau ci-dessous, le vote solidaire a généralement progressé de 500 à 1000 voix entre les deux dernières élections dans nos 19 circonscriptions «serrées» de 2014, alors que le PQ y a encaissé des reculs de 2000 à 5000 voix, grosso modo.

Dans 14 de ces 19 circonscriptions, les gains de QS sont inférieurs à la marge par laquelle le PQ a perdu. Dans ces endroits-là, la conclusion est très simple : il est mathématiquement impossible que les transferts vers QS aient fait perdre le PQ. Du moins, pas les transferts survenus entre les deux derniers scrutins. Il peut bien sûr y en avoir eu qui ont eu lieu avant et qui ont un effet cumulatif plus grand, mais nos chiffres et le fait que les appuis de QS demeurent bas indiquent que ce n’est pas le principal problème du PQ, loin s’en faut. 

Dans les cinq autres circonscriptions, la possibilité que la division du vote indépendantiste ait fait la différence demeure ouverte, mais il y a manifestement beaucoup d’autres facteurs à l’œuvre, et de bien plus importants. Dans chacun de ces cinq comtés, le PQ a perdu en moyenne 3600 voix de 2012 à 2014, soit quatre fois plus que ce que QS a gagné (900 en moyenne). Et encore, signale M. Fournier, rien ne dit que les gains solidaires ont tous été faits aux dépens du PQ : «Chez QS, leur plus grand puits de votes, ce sont les nouveaux électeurs. […] Personnellement, je ne connais pas un seul électeur solidaire qui se dit : Ah non, j’aurais dû voter PQ pour bloquer le libéral.»

Comme nos chiffres — et tous les sondages depuis des mois — le montrent, c’est d’abord pour la CAQ que les partisans du PQ désertent, pas vers QS. «Ça ne fait aucun doute, dit M. Fournier. Il y a des différences régionales dans l’origine des électeurs caquistes, à Québec ils proviennent principalement du PLQ, mais ailleurs au Québec, ils viennent beaucoup du PQ.»

Notons enfin que quand on analyse les fluctuations d’un sondage à l’autre, on constate que les intentions de vote péquistes sont plus fortement corrélées (inversement) à la popularité de la CAQ qu’au vote solidaire. Ce qui n’est rien de plus qu’une autre manière de dire la même chose.

Verdict

Faux, en très grande partie. Sur les 19 circonscriptions qui ont échappé de peu au PQ en 2014, il y en a 14 où les gains de QS ne peuvent absolument pas avoir fait une différence. Dans les cinq autres, il reste théoriquement possible que le vote solidaire ait permis à un libéral ou un caquiste de se faire élire ici ou là, mais comme la chute du PQ y est beaucoup plus importante que les progrès de QS, tout indique que ceux-ci ont été un facteur secondaire.