Jean Garon au côté de Jacques Parizeau, deux semaines avant que ce dernier soit élu chef du Parti québécois en mars 1988.

Jean Garon 1938-2014: indépendantiste avant tout

Jean Garon représente d'abord et avant tout un indépendantiste avant d'incarner le plus populaire des ministres de l'Agriculture. Un politicien fougueux. Un travailleur acharné. Mais un indépendantiste déçu de l'effritement de convictions qu'il diagnostiquait dans la formation qu'il a cofondée, le Parti québécois (PQ).
Proches, collègues et adversaires politiques ont brossé ce portrait de celui qui est resté dans l'imaginaire collectif le «père» de la loi sur le zonage agricole, adoptée au début du mandat accordé au premier gouvernement du PQ, en 1976.
Dernier politicien actif à l'avoir côtoyé dans le cabinet de René Lévesque, le député péquiste François Gendron rend hommage «à un compagnon de lutte extraordinaire, un personnage authentique, bagarreur». Le doyen de l'Assemblée nationale insiste : Jean Garon a mis l'agriculture québécoise «sur la mappe».
Collaborateur de la première heure - attaché de presse ou chef de cabinet d'un Jean Garon, élu à Québec de 1976 à 1998, ou maire de Lévis, de 1998 à 2005 -, Simon Bégin retient que personne ne le voyait à la tête de l'Agriculture.
Conseiller spécial de Robert Bourassa et un des élus libéraux de l'époque, Jean-Claude Rivest rappelle «son parti pris pour l'agriculture. [...] Garon, c'était Garon», dit-il pour illustrer les méthodes pour faire avancer ses propositions. «Il fonçait.»
Il se doute que c'était vrai au sein même du gouvernement Lévesque. Il devait être le genre de politicien «où tu comptais les morts après son passage au bureau du premier ministre», rigole le sénateur Rivest.
L'ex-ministre péquiste Guy Chevrette, qui a affronté Jean Garon en séance du cabinet Lévesque, en convient. «Je n'ai jamais vu quelqu'un se battre avec autant d'acharnement.»
La réputation de M. Garon n'est pas à faire pour ce qui est de travailler tard et longtemps. Cela faisait le désespoir des serveuses à «l'aquarium», le restaurant du Vieux-Québec, que fréquentait alors la faune politique à Québec, confie M. Rivest: le ministre débarquait souvent en pleine nuit pour prendre son repas...
«Un aspect peu connu» de cet économiste et avocat de formation - et «parfait bilingue» - souligne Simon Bégin, c'est que les responsables du protocole se tournaient souvent vers lui pour accueillir des invités de marque. «Le gros ministre de l'Agriculture, qui faisait des grosses farces», se moque gentiment son complice, «était parfaitement à l'aise» dans les salons diplomatiques.
«Très érudit, très cultivé, il ne faut pas oublier que c'était un universitaire», raconte Jean-Claude Rivest.
En brouille avec ses chefs
Jean Garon se brouillera avec plusieurs de ses chefs, à partir de 1985. Avec Pierre Marc Johnson, Lucien Bouchard, Bernard Landry, André Boisclair et même Pauline Marois.
Sa mésentente avec M. Bouchard, qui l'a évincé du Conseil des ministres, en 1997, lui a fait quitter le navire. Selon M. Bégin, Jean Garon n'en avait pas contre les militants, mais «le parti s'est donné des chefs qui ne croyaient pas à la souveraineté».
Ce n'est évidemment pas le cas de Jacques Parizeau, qui en avait fait son ministre de l'Éducation, en 1994. Les deux hommes partageaient la même analyse. «Je pense que c'est vrai» qu'il ne trouvait pas les autres leaders assez souverainistes pour lui, indique M. Parizeau. «Il l'a dit clairement.»
Vers 2006, après sa défaite à la mairie de Lévis, un flirt sans suite avec l'Action démocratique du Québec. Le discours nationaliste de Mario Dumont lui plaisait, mais il ne débouchait pas sur l'indépendance.
M. Garon aurait-il pu se réconcilier avec le PQ? Pendant la dernière campagne électorale, il a décrit Pierre Karl Péladeau comme «l'homme de la situation». Pour Simon Bégin, «il voyait en lui un gars de conviction, un homme d'affaires avec un profil extraordinaire, prêt à se mettre à blanc» pour la cause.
«C'était un bulldozer», se rappelle Parizeau
Pour Jacques Parizeau, Jean Garon est l'exemple même d'une «persévérance remarquable» dans la poursuite de son rêve d'indépendance du Québec. Mais il se souvient aussi «de nos batailles homériques» lorsqu'il présidait aux destinées du Conseil du trésor face au coloré ministre de l'Agriculture, dans le gouvernement de René Lévesque.
«C'était un bulldozer», se rappelle avec chaleur l'ex-leader du Parti québécois (PQ), joint à son domicile, mercredi. Le projet souverainiste a «coloré toute la vie politique» et s'inscrit dans les grandes réalisations de M. Garon. Celui-ci a oeuvré pour «transformer profondément la vie rurale [...] en partant du principe que, si le Québec devient un pays», il devait compter sur un secteur agricole fort.
Bien sûr, il y a eu la loi sur le zonage agricole à l'époque «où on était en train de bétonner toutes les terres agricoles». Mais, a insisté Jacques Parizeau, «l'objectif de la souveraineté alimentaire» a compté tout autant. En huit ans, à la tête de l'Agriculture, il a doublé le niveau d'autosuffisance alimentaire. «C'est fabuleux!»
C'est à la surprise de tous que René Lévesque avait nommé M. Garon à la tête du ministère. Pourtant, fait savoir M. Parizeau, il ne faut pas oublier que Jean Garon avait été l'organisateur pour l'Est, d'abord, du Rassemblement pour l'indépendance du Québec, ensuite, pour le Parti québécois. «Dans toute l'équipe de M. Lévesque, il y avait un homme qui apprenait la vie rurale», allant de petites localités en villages et en villes.
Au pouvoir de 1994 à 1995, Jacques Parizeau en fera son ministre de l'Éducation. La «méthode Garon» sera, là aussi, utilisée. Des consultations nombreuses et des projets précis pour un homme que la controverse n'effrayait pas. Pour le zonage agricole, «il y avait de la résistance», a témoigné M. Parizeau. Le maintien de la dernière école de village ou de quartier a été «un long combat».