Vers 22h, avec à ses côtés sa femme, Corinne Côté, et Lise Payette, c'est un René Lévesque complètement dévasté qui apparaît sur l'immense scène du Centre Paul-Sauvé, à Montréal.

Il y a 30 ans, le Non écrasait le Oui

Dans quelques instants, vous serez ramené 30 ans en arrière, au mois de mai 1980. Juste à temps pour assister au référendum sur la souveraineté-association, au Québec. Afin d'éviter de trop attirer l'attention, nous suggérons d'éteindre vos téléphones cellulaires, des gadgets pratiquement inconnus à l'époque. Détendez-vous. Et bon voyage...
Mesdames et Messieurs, bienvenue au printemps de 1980. Une saison mouvementée. La tension entre les États-Unis et l'Iran reste vive. À Téhéran, l'occupation de l'ambassade américaine dure depuis six mois. Une opération pour libérer les 53 otages vient d'échouer lamentablement, quand des hélicoptères se sont percutés dans le désert. Après cela, on oublie presque la décision du Canada de boycotter les Olympiques de Moscou, pour protester contre l'invasion de l'Afghanistan par les troupes soviétiques.
La situation économique n'est pas très rose. Les États-Unis sont au bord de la récession. Le pétrole saoudien atteint un sommet : 28 $ le baril. Les économistes s'inquiètent de l'endettement des pays du G7. Le Canada et les États-Unis ont volé au secours de Chrysler, menacée par la faillite. La compagnie s'est engagée à cesser de fabriquer des voitures énormes. Du moins, pour un certain temps...
Du côté des arts, le groupe Genesis lance son microsillon Duke. Paul Piché propose un deuxième album intitulé L'escalier. Au cinéma, la soirée des Oscars a couronné Kramer contre Kramer, qui aborde un sujet un peu tabou : le divorce. À la télé québécoise, l'humour gras est de rigueur, avec Les tannants. En comparaison, les séries comme Hawaii 5-0 ou La femme bionique ressemblent à des caprices d'intellos.
Pour la première fois en cinq ans, le Canadien de Montréal ne participe pas à la finale de la Coupe Stanley. L'ultime série met aux prises les Flyers de Philadelphie et les Islanders de New York. Au baseball, les Expos connaissent une séquence du tonnerre, avec neuf victoires en 11 matchs. L'équipe aspire aux grands honneurs, avec des vedettes comme Gary Carter, André Dawson, Ellis Valentine et Steve Rogers.
Fièvre politique
Mais au Québec, c'est la politique qui soulève les passions, à l'approche du référendum sur la souveraineté-association. Radio-Canada a même supplié la Ligue nationale de hockey d'éviter de programmer un match de la finale le jour du vote, le 20 mai. Il faut dire que depuis des mois, le Québec est chauffé à blanc. Saturé de propagande. Le comble a été atteint lorsque le gouvernement fédéral a inséré dans les chèques d'allocations familiales une publicité contre l'abus d'alcool qui copiait les slogans du Non. «Non merci... ça se dit bien.»
En mars, après les débats à l'Assemblée nationale, l'option du Oui détient une légère avance dans les sondages. Cela ne dure pas. Une déclaration maladroite de la ministre Lise Payette fournit bientôt de l'oxygène au camp du Non. Le 9 mars, Mme Payette compare Yvette Ryan, l'épouse du chef libéral, au personnage de la jeune fille soumise d'un manuel scolaire. L'indignation qui suit donne naissance au mouvement des Yvettes. Le 30 mars, 1800 femmes en colère se retrouvent au Château Frontenac. Le 7 avril, elles sont 15 000 au Forum de Montréal. Parmi les oratrices, on remarque même Thérèse Casgrain, championne du droit de vote des femmes.
«L'immense majorité des gens rêvaient d'abord à un nouveau statut pour le Québec au sein du Canada. Ils voulaient donner une dernière chance au fédéralisme.»
Durant la campagne, le ton monte. Le chef du Non, Claude Ryan, parle des méthodes «fascistes» du Oui. Le premier ministre Trudeau estime que le Canada n'a pas davantage intérêt à s'associer avec un Québec indépendant qu'avec Cuba ou Haïti. Son bras droit, Jean Chrétien, évoque la «gangrène souverainiste». Mais René Lévesque n'est pas en reste. Il compare ses adversaires à un «ramassis de petite politique». Il brandit aussi le spectre d'un retour de la violence. «S'il y a un Non, il y a quelque chose qui va nous péter dans la face avec les générations qui suivent», prédit-il, le 4 mai.
Les souverainistes rêvent d'un miracle qui ne survient pas. Claude Morin, qui est ministre des Affaires intergouvernementales du Parti québécois, rappelle tous les sondages internes prédisant la défaite du Oui. «C'est le pire souvenir de ma carrière politique : pressentir en son for intérieur la défaite et, sans mentir, maintenir le moral des troupes et se comporter comme si la victoire restait possible. [...] Quelque chose aurait pu survenir, ajoute-t-il. On ne sait jamais.»
À la fin, le Oui lance toutes ses forces dans la mêlée. Le 11 mai, une grande caravane d'artistes part de Montréal pour se rendre à Québec. On remarque Dominique Michel, Félix Leclerc, Gilles Vigneault, Marc Favreau (Sol) et Michel Tremblay. Les foules, constituées en bonne partie de jeunes, sont en délire. Mais cela ne suffit pas. Comme l'écrira René Lévesque : «Il était trop tard. Ou peut-être n'était-ce pas encore l'heure...»
Le 14 mai, le premier ministre du Canada, Pierre Elliott Trudeau, assène le coup de grâce. Devant 10 000 personnes, à Montréal, il prend un engagement solennel. «Nous allons mettre en marche le mécanisme de renouvellement de la Constitution, promet-il. [...] Nous mettons nos sièges en jeu pour avoir des changements.» Plus tard, on l'accusera d'avoir joué sur les mots. Ou d'avoir menti. Mais on oublie qu'à l'époque, Pierre Elliott Trudeau est de loin le politicien le plus populaire au Québec. Appelés à choisir entre Trudeau et Lévesque, les Québécois optent pour Trudeau dans une proportion de deux contre un.
Pour Claude Morin, l'intervention de Pierre Elliott Trudeau marque un tournant «décisif». «Dès lors, des Québécois qui auraient voté Oui se persuadent qu'en optant pour le Non, le Québec verra ses réclamations historiques enfin satisfaites par le gouvernement fédéral et les autres provinces, explique-t-il. Cela s'ajoute à la confusion qui persiste autour de la souveraineté-association. Le 17 mai, Le Soleil publie un sondage dévastateur sur les connaissances politiques de l'électorat. À trois jours du vote, 54 % des gens croient que le Québec souverain demeurerait une province canadienne!
Le jour J
Arrive le 20 mai. Une journée radieuse. On se croirait en été. «Je me sens nerveux», confie René Lévesque en allant voter. Une déclaration prophétique. Car la défaite sera cinglante. Plus de 60 % des Québécois votent Non. Le Oui n'est majoritaire que dans 15 circonscriptions sur 122. Il ne parvient même pas à obtenir une majorité claire chez les francophones, ce que René Lévesque considérait comme un strict minimum.
Dès le dévoilement des premiers résultats, un peu après 20h, la victoire du Non ne fait pas l'ombre d'un doute. À la télévision, la soirée ressemble à une veillée funèbre. Malgré son engagement en faveur Non, Jean-Paul Desbiens, alias le frère Untel, prévient qu'une société ne peut pas impunément se couper des jeunes, des artistes et de ses éléments les plus dynamiques. À Radio-Canada, le seul moment de détente survient lorsque Bernard Derome, exaspéré par les problèmes techniques, explique à la blague que «nous n'avions pas assez d'argent pour acheter des micros».
Vers 22h, c'est un René Lévesque complètement dévasté qui apparaît sur l'immense scène du Centre Paul-Sauvé, à Montréal. Les images de Lévesque frappent l'imagination. Mais pas autant que sa phrase d'introduction. «Si je vous ai bien compris, vous êtes en train de me dire : "À la prochaine fois''.» À la fin, pour calmer la foule, il entonne Gens du pays, d'une voix de fausset. Poignant.
Étrangement, les vainqueurs ne semblent pas avoir le coeur à la fête. À Verdun, Claude Ryan prononce un discours triomphaliste qui sonne faux, devant la foule clairsemée. Pour une fois, Pierre Elliott Trudeau se montre magnanime. «Je ne peux m'empêcher de penser à tous ces tenants du Oui qui se sont battus avec tant de conviction et qui doivent ce soir remballer leur rêve et se plier au verdict de la majorité. Et cela m'enlève le goût de fêter bruyamment la victoire», déclare-t-il.
À Québec, la soirée victorieuse du Non n'attire guère les foules, au Centre des congrès. «Le seul discours dont je me souvienne, c'est celui de René Lévesque, explique le sénateur Jean-Claude Rivest. Il avait été écouté avec énormément d'attention, d'émotion. Il régnait un silence incroyable. On aurait dit que les gens se sentaient un peu coupables. Il n'y avait aucun enthousiasme, malgré la victoire.»
Même si les esprits se sont échauffés, les incidents sont rares. À Montréal, des manifestants lancent des projectiles sur les quartiers généraux du Non à Wesmount. Une vitrine est fracassée sur la rue Sainte-Catherine. Quelques boîtes aux lettres sont renversées. Dans le Vieux-Québec, quelques centaines de jeunes bloquent brièvement la rue Saint-Jean. Rien de plus.
Et après? Après, le monde traverse la pire récession économique depuis les années 30. Après, il y a le rapatriement de la Constitution de 1982. Le «beau risque» de René Lévesque. L'échec de l'accord du lac Meech. L'échec de l'accord de Charlottetown. Le référendum de 1995. Et ainsi de suite...
Mais le moment est venu de repartir. Dans quelques instants, vous allez retrouver le mois de mai 2010. Trente années auront passé. Peut-être aurez-vous désormais une pensée attendrie pour le Québec de 1980? Une société encore jeune, qui n'avait pas renoncé à parler d'avenir, même lorsqu'elle se sentait fatiguée.