Il y a 10 ans, la fusée adéquiste

DÉCODAGE / Il y a bientôt 10 ans, le 26 mars 2007, l'Action démocratique du Québec était propulsée au rang d'opposition officielle à l'Assemblée nationale. Les sujets dont on débattait depuis une ou deux générations ont alors cédé le pas à d'autres.
S'en aperçoit-on? On débat encore aujourd'hui au Québec de thèmes sur lesquels Mario Dumont et son équipe ont fait campagne il y a une décennie. Ils ont lancé dans la sphère publique des sujets demeurés depuis sous les feux des projecteurs - que ceux-ci plaisent ou non, qu'ils paraissent toujours ou non bien pertinents.
Le 26 mars 2007, l'Action démocratique du Québec a décroché 41 des 125 sièges de l'Assemblée nationale. Elle en avait récolté seulement quatre aux élections générales précédentes.
En arrachant le titre d'opposition officielle, elle n'a pas seulement créé la surprise. Elle a sonné le glas du bipartisme au Québec.
La quête identitaire
Avant les élections de mars 2007, l'ADQ avait fait son pain et son beurre des «accommodements raisonnables». Cela devait cesser! martelait Mario Dumont.
Pour les uns, l'ADQ n'a pas craint d'amener un sujet comme celui-là dans le débat politique; de faire écho à des préoccupations exprimées par des citoyens, comme tout parti politique devrait s'y employer.
Pour d'autres, elle a jeté de l'huile sur le feu. À des fins électoralistes, qui plus est. Pour eux, elle a exploité la carte du populisme. Elle l'a jouée à fond.
Le débat sur les accommodements et la neutralité religieuse de l'État perdure aujourd'hui, on ne le sait que trop.
C'est à cette époque que le parti de Mario Dumont s'est emparé des questions qu'on qualifie aujourd'hui d'«identitaires» - questions qui secouent l'ensemble du monde occidental, il faut le dire.
Succédant à André Boisclair, la chef péquiste Pauline Marois est revenue en politique en affirmant qu'elle n'abandonnerait pas le nationalisme identitaire à l'ADQ. Terminé le «nationalisme civique» que le PQ pratiquait depuis 1995 !
Des angles arrondis
En 2007, l'ADQ avait arrondi des angles. Elle avait par exemple complètement mis de côté son projet de créer un taux unique d'imposition à 20%.
L'ADQ a été propulsée au rang d'opposition officielle en s'engageant entre autres à réduire la taille de l'État ; à alléger le fardeau fiscal; à abolir les commissions scolaires (une idée reprise par les libéraux qui l'ont par la suite abandonnée); à faire en sorte que les Québécois ne produisent plus qu'une seule déclaration de revenus (un élément repris par le PQ); à créer une allocation familiale pour les enfants d'âge préscolaire ne fréquentant pas les services de garde; à revenir au bulletin chiffré (qui s'est matérialisé sous Jean Charest); à dégeler les droits de scolarité (opération finalement mise en oeuvre par le gouvernement Charest) et à enchâsser les «valeurs communes du Québec» au sein de la Constitution du Québec.
On continue de débattre aujourd'hui du cours d'éthique et de culture religieuse. De la dette publique aussi.
En santé, l'ADQ avait mis de l'eau dans son vin. Les médecins devaient «être soumis à des planchers de services publics».
D'un point de vue tactique, l'ADQ avait donné le ton pendant la campagne électorale. Elle avait inauguré la mode des points de presse tôt en journée, ce qui avait souvent forcé ses adversaires à non seulement être «en réaction», mais à l'être sur des propositions très ciblées.
L'ADQ était parvenue à capter la «colère» de bon nombre de citoyens, insistent certains. À exposer leurs «préoccupations», nuancent d'autres en songeant aux nouveaux électeurs qui émergeaient, «aux jeunes familles» d'alors.
Le chef de l'Action démocratique du Québec, Mario Dumont
Un avant et un après
Cette fusée adéquiste a implosé. Aux élections générales du 8 décembre 2008, environ 20 mois plus tard, elle a redégringolé au 3e rang à l'Assemblée nationale. Elle est passée à 7 députés ce soir-là.
De l'avis général, l'ADQ a été sanctionnée pour son manque de profondeur. Elle s'était montrée prête à défaire le gouvernement Charest à propos des élections scolaires. Elle n'était pas parvenue à expliquer comment elle réduirait de deux milliards $ les dépenses gouvernementales.
En déclenchant des élections dès l'automne 2008, Jean Charest ne lui a pas non plus laissé le temps de prendre de l'aplomb.
Les électeurs de l'ADQ sont restés chez eux le 8 décembre 2008. Le parti a recueilli 693 000 votes de moins que la fois précédente ce jour-là.
Mario Dumont a démissionné. Les députés François Bonnardel, Éric Caire et d'autres ont continué. Gérard Deltell et par la suite François Legault ont pris des relais.
À l'échelle du Québec, cet épisode constitue un tournant, dit Éric Montigny, proche collaborateur de Mario Dumont pendant des années, aujourd'hui professeur et chercheur à l'Université Laval.
D'un point de vue politique, mais pas seulement, «il y a réellement un "avant" et un "après"», souligne-t-il en faisant référence au fait que des débats omniprésents, opposant souverainistes et fédéralistes, ont alors fait place à d'autres.