Défendre l’Assemblée nationale!

DÉCODAGE / L’intrigante affaire entourant Guy Ouellette a fini par éclipser cette semaine un élément d’actualité lié à la politique avec un grand P : une préoccupante remise en cause de l’autorité de l’État québécois. Commençons par ce glissement.

Rien ne pouvait être pire pour le gouvernement de Philippe Couillard que de voir un allié naturel comme le maire de Montréal, Denis Coderre, dire et répéter qu’il entendait faire fi de la loi sur la neutralité religieuse.

Déjà que la gestation du projet sur le «visage découvert» a été interminable, que ses opposants à l’Assemblée nationale n’ont cessé d’affirmer qu’il n’allait pas suffisamment loin, Philippe Couillard n’avait pas besoin que le maire de la plus grande ville du Québec soutienne que la loi est inapplicable.

Des maires comme Denis Coderre ont remis en cause l’autorité de l’Assemblée nationale et de l’État québécois. Comme si chacun pouvait choisir les lois qui s’appliquent à lui! Le chef de l’opposition officielle, Jean-François Lisée, a eu raison de s’en émouvoir.

Mais que peut faire le gouvernement à ce stade-ci, sinon brandir la menace de forcer la main aux villes, ainsi qu’aux universités et à tous les récalcitrants? Et dire du même souffle qu’il laissera... du temps au temps? Il ne peut faire autrement que d’espérer que le temps arrange les choses, qu’il n’aura jamais à intervenir à travers les tribunaux pour contraindre les uns et les autres à appliquer la loi.

Philippe Couillard n’avait pas non plus besoin que le premier ministre canadien en personne, Justin Trudeau, dénonce la loi et qu’il ait même l’air de se moquer des précisions apportées par la ministre Stéphanie Vallée.

C’est une cruelle ironie pour lui que ce choc avec Ottawa et que les dénonciations de la classe politique des autres provinces surviennent quelques mois à peine après avoir annoncé une grande opération de reprise du dialogue avec le reste du Canada.

«Ça m’intéresse de voir ça!»

Justin Trudeau donne-t-il du grain à moudre aux souverainistes? Chose certaine, le péquiste Jean-François Lisée n’en demandait pas tant!

En septembre 2016, le stratège Lisée s’était amusé à dire qu’il voterait en faveur du projet de loi sur la neutralité religieuse — ce qu’il n’a finalement pas fait — juste pour «voir Philippe Couillard se faire dire par Justin Trudeau qu’il n’a pas le droit de faire ça» … «Ça m’intéresse de voir ça!», avait lancé M. Lisée.

Une bonne crise «avec le Canada» est toujours porteuse, pensent les péquistes. En promettant et repromettant (comme la Coalition avenir Québec d’ailleurs) un projet de loi beaucoup plus restrictif que celui des libéraux s’il prend le pouvoir, le Parti québécois sait qu’il entraînerait une solide confrontation politique avec l’actuel gouvernement canadien. C’est ce qu’il souhaite. Ce serait le multiculturalisme contre un interculturalisme affirmé.

Remarquons au passage que les critiques du PQ et de la CAQ n’ont que marginalement porté sur l’«inapplicabilité» de la loi adoptée. C’est qu’eux-mêmes préconisent la prestation et la réception des services publics à visage découvert. Cette idée est d’ailleurs appuyée par une majorité de Québécois et de Canadiens, selon les sondages.

Pour les partis d’opposition à Québec, on le sait, il s’agit toutefois d’un minimum largement insuffisant. C’est ce qu’estiment aussi sans doute, de plus, beaucoup de Québécois.

Mine de rien, et quoi que chacun puisse penser de la loi de Stéphanie Vallée, le Québec élargit néanmoins pour l’heure sa distinction au sein du Canada. Il a mis un peu plus de chair autour de l’os de la «société distincte». Il faut le souligner.

Il y avait la langue, la culture, la tradition du droit civil. Il y avait aussi, ajoutaient d’autres, le «modèle québécois» social-démocrate (pas toujours aussi à l’avant-garde dans l’ensemble canadien que certains aiment le penser, mais passons). Il y a également, maintenant, le début d’une autre conception du «vivre-ensemble».

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Jean Charest contre Philippe Couillard (bis)

Sur le fond, l’arrestation de Guy Ouellette ramène à l’enquête Mâchurer, laquelle ramène à Jean Charest, ainsi qu’au financement passé du Parti libéral du Québec.

Ce qui nous ramène à ce scénario voulant que Philippe Couillard puisse en quelque sorte être battu par… Jean Charest le 1er octobre 2018. Dans les partis d’opposition, on ne doute pas que cette variable pèsera lourdement.

Rappelons qu’en 2006, le premier ministre canadien Paul Martin avait été rattrapé par les années de pouvoir de Jean Chrétien — tout comme Philippe Couillard pourrait donc l’être par le «régime de Jean Charest».

Ajoutons à cet élément les décisions et les non-décisions de toutes sortes qui ont multiplié les mécontents au fil
des ans.

Concluons tout de même par un poncif inévitable, mais toujours de mise : rien n’est jamais écrit d’avance. Tout peut se passer en 11 mois.