Débat politique sur l'«islamophobie»: de l'unanimité forcée au consensus

DÉCODAGE / Même lorsqu'elles sont adoptées à l'unanimité, les résolutions de l'Assemblée nationale ne pèsent souvent pas plus lourd que le papier sur lequel elles sont rédigées. Celle visant à lutter contre l'islamophobie, adoptée à l'unanimité en octobre 2015, n'avait aucune chance d'être prise en compte.
Le message que des parlementaires voulaient lancer à la société ce jour-là n'a jamais été pris au sérieux politiquement. Comment l'expliquer?
Cette «motion» a certes donné lieu à un vote unanime des députés, mais il s'agissait en fait d'une unanimité de façade. Le consensus avait été obtenu à l'arraché. Voilà pourquoi aucune suite n'a été donnée à cette résolution, ce qu'a déploré le péquiste Alexandre Cloutier mercredi.
La petite histoire derrière cette motion est révélatrice de l'état d'esprit qui régnait il y a moins de 18 mois encore à l'Assemblée nationale - et sans doute au Québec en général. Ce n'est qu'à la suite de difficiles tractations de coulisses que les députés du Parti québécois, ceux de la Coalition avenir Québec, et même ceux du gouvernement ont accepté de l'appuyer en bloc.
Non pas que des péquistes et d'autres députés, pris individuellement, n'avaient pas envie de la soutenir, mais les appareils des groupes parlementaires y étaient, eux, à divers degrés, réfractaires.
La motion était portée par Québec solidaire. Elle rappelait que «les Québécoises et les Québécois de confession musulmane sont des citoyens à part entière». Elle condamnait «les appels à la haine et à la violence contre tous les citoyens du Québec», musulmans ou non.
À travers ce texte, l'Assemblée nationale prenait acte «des nombreuses déclarations inappropriées faites à l'encontre des réfugiés syriens» et s'inquiétait «de l'augmentation des vidéos et de déclarations à caractère islamophobe et raciste qui fusent sur les réseaux sociaux».
La désormais ex-députée Françoise David se souvient très bien que l'adhésion des directions des autres partis d'opposition a été difficile à obtenir. La bagarre politique s'était déroulée derrière les rideaux et en sourdine.
La Coalition avenir Québec a appuyé la motion avec de fortes réserves. La caquiste Nathalie Roy estimait que l'Assemblée nationale devait dénoncer l'islamisme radical plutôt que l'islamophobie. Même la ministre de l'Immigration, Kathleen Weil, souhaitait une motion «à portée plus large».
Ce jour-là, la Coalition avenir Québec, le Parti québécois, mais aussi le gouvernement ont craint de prendre à contre-pied une opinion publique, ou une partie de l'opinion publique, peu encline à parler d'islamophobie, comprend-on aujourd'hui.
Un début de réel consensus politique s'est sans doute forgé cette semaine lorsque les leaders des formations politiques ont nié qu'il y ait un courant dominant d'islamophobie au Québec, mais déclaré du même souffle que l'islamophobie y existe - comme ailleurs en Occident, ont-ils pris soin d'ajouter.
Rares sont les pays du monde où les délicates questions identitaires et les interrogations sur le «vivre-ensemble» n'occupent pas le devant de la scène et ne créent pas de fractures.
Questions ultra-sensibles
Dans la chaudière qu'est l'Assemblée nationale, les questions identitaires, que tous savent ultra-sensibles, ont fait l'objet de multiples surenchères - souvent dans l'espoir de marquer des points politiques.
Au départ, elles n'étaient pas la tasse de thé du caquiste François Legault. C'est pour ne pas être écarté du débat autour de la charte des valeurs du gouvernement Marois que son parti s'est jeté dans la mêlée.
Le pire, disent des élus aujourd'hui, est que les thèmes identitaires ont fini par être traités comme n'importe quel autre sujet alors qu'ils n'auraient pas dû l'être. Les surenchères sur des questions aussi sensibles ont conduit à des dérapages.
Des admissions sont tombées. La Coalition avenir Québec a dû reculer sur son projet d'interdire le burkini. Le péquiste Jean-François Lisée a aussi admis être allé trop loin durant la course à la direction de son parti.
Remontons le temps. À quels moments des bornes ont-elles été franchies au juste ? Impossible de le dire. Une preuve : le péquiste Maka Kotto se rappelle qu'au printemps 2008, l'Action démocratique du Québec, lors d'élections partielles à Montréal, avait installé un affichage qu'il avait lui-même jugé digne du Front national de Jean-Marie Le Pen. L'affichage dénonçait une «hausse de l'immigration de 22 %» et préconisait une «politique nataliste» en plus d'un «gel du seuil d'immigration».
M. Kotto s'en souvient, mais il regrette sa sortie aujourd'hui. «C'était une erreur. Je lisais la chose de ma seule perspective. Mario Dumont [alors chef de l'ADQ] était et est à mille lieues d'avoir quoi que ce soit contre les immigrants.»
Pauline Marois s'aventurait-elle sur un terrain glissant en réintroduisant, en 2007, le pronom «nous» dans le vocabulaire péquiste ? C'était la première fois depuis plus de 10 ans qu'un chef péquiste osait l'associer à la majorité francophone. Il existait un contexte politique: sous son prédécesseur André Boisclair, le PQ s'était fait doubler par l'ADQ.
Mais attention : le «nous» de Mme Marois ne visait pas à exclure les anglophones ou les personnes immigrantes de la réalité québécoise. Il en était un d'affirmation et pas d'exclusion. Tout le monde ne l'a peut-être pas compris ainsi au fil du temps.
L'«inaction» des libéraux
Chez les libéraux, on estime que le Parti québécois et la Coalition avenir Québec ont enflammé les débats sur l'immigration et la laïcité. Des péquistes et des caquistes le croient aussi.
Au Parti québécois et à la Coalition avenir Québec, on estime en revanche que les libéraux de Philippe Couillard n'ont rien fait pour calmer les inquiétudes identitaires de nombreux Québécois - pas plus que ceux de Jean Charest.
Des libéraux le croient aussi. Des députés pensent que leur gouvernement aurait au moins dû interdire le port de signes religieux chez les personnes exerçant des fonctions de coercition, comme les policiers, les juges, les procureurs ou les gardiens de prison, comme le recommandait la Commission Bouchard-Taylor il y a presque neuf ans.
Ils estiment qu'un tel choix aurait, à défaut de calmer les inquiétudes identitaires de certains, retiré des arguments à ceux qui ne cessent d'alimenter ces débats.
Pour tenter d'apaiser ces inquiétudes, le gouvernement tentera d'en faire plus pour assurer aux nouveaux Québécois un meilleur accès au marché du travail et pour généraliser la francisation des non-francophones.
Les mêmes propos...
En marge du vote du 1er octobre 2015 dénonçant l'islamophobie, Françoise David avait dit constater «qu'un certain nombre de gens mêlent tout : djihad, niqab, islam, radicalisation; tout est mêlé, alors qu'en fait, faisait-elle valoir, l'immense majorité de nos concitoyens de confession musulmane ne veulent qu'une chose : vivre en paix au Québec en intégrant les valeurs québécoises».
«Oui, on doit débattre, c'est normal. Le débat, c'est la démocratie, ajoutait-elle. Mais on doit le faire dans le calme et dans le respect des personnes.»
«Travaillons en profondeur pour s'attaquer aux véritables causes qui pourraient amener une frange de la population sur les chemins du racisme et de la xénophobie», avait pour sa part déclaré le péquiste Maka Kotto avant d'interpeller les médias et montrer du doigt les «archétypes qui y sont véhiculés».
Seule dans son coin, la députée indépendante Sylvie Roy, aujourd'hui décédée, avait fait valoir qu'il fallait «travailler sur l'éducation», «dénoncer les propos haineux sur les réseaux sociaux» et «agir tous ensemble».
Les mêmes messages que ceux entendus cette semaine.
Mise en garde
Une mise en garde pour conclure : rien de ce qui s'est déroulé sur la scène politique québécoise ne peut expliquer la tuerie perpétrée dimanche à Québec contre des citoyens musulmans, insistent nos élus.
Comme d'autres, ils ont évoqué pêle-mêle cette semaine la «situation internationale» - de l'élection de Donald Trump aux attentats terroristes en France et ailleurs -, le 11 septembre 2001, la fragilité psychologique du tueur, la haine, la peur, l'ignorance, «les» ou «des» médias, le «contexte de Québec», Internet et les réseaux sociaux, ainsi que - mais comme un élément parmi d'autres - le «ton et les messages sous-jacents» de «certains débats politiques», et la «perception qui peut en découler».
«D'où la nécessité pour tous de mieux prendre en compte les sensibilités des uns et des autres dans nos débats», dit Maka Kotto.