Selon Philippe Couillard, l'élection d'Emmanuel Macron à l'Élysée est une «victoire de la modernité et du progrès économique, qui est nécessaire au progrès social».

Couillard: «c'est la victoire de l'ouverture, de la confiance»

Le premier ministre du Québec a accepté l'invitation du Soleil de commenter l'élection d'Emmanuel Macron à la présidence de la République française. Voici le compte rendu de cette entrevue qui s'est déroulée dimanche après-midi.
Q Diriez-vous que vous êtes soulagé par l'élection d'Emmanuel Macron?
R Je suis très heureux du résultat. C'est une belle bouffée d'air frais qui nous vient de France.
Q En quoi?
R Sa victoire, c'est la victoire de l'ouverture, de la confiance, de la modernité et du progrès économique, qui est nécessaire au progrès social. C'est la victoire d'une idée qui dit qu'on peut affirmer son identité dans un plus grand ensemble; dans le cas de M. Macron, dans le cadre de l'Europe.
C'est également la défaite de la fermeture, du populisme, d'une société où l'étranger est le bouc émissaire. C'est la défaite aussi d'une vision très simpliste de l'économie.
Après les élections en Hollande, il y a quelques semaines, c'est une deuxième bonne nouvelle.
Cela dit, il faut bien entendre l'inquiétude de la population devant l'état du monde actuel, devant son instabilité.
Q Marine Le Pen a fait beaucoup mieux que son père en 2002. Elle établit une nouvelle marque pour le Front national. C'est inquiétant, selon vous?
R Elle a fédéré les gens qui - et M. Macron l'a dit dans son discours - sont inquiets de l'instabilité et de l'incertitude qui est devant nous. On vit un changement d'époque. Mais je suis rassuré de constater que la majorité de l'électorat français rejette l'extrême droite.
Q Mme Le Pen, dans le discours qu'elle a prononcé, a affirmé que pour les prochaines élections législatives et les prochaines années, ce sera les «patriotes» - représentés par elle - contre les «mondialistes» - représentés par M. Macron. Qu'en pensez-vous?
R C'est comme si les gens qui ne pensaient pas comme elle n'aimaient pas leur pays! C'est ce qu'il faut comprendre de ce qu'elle dit? Mais être patriote, c'est aussi affirmer son identité très fortement et vouloir en même temps s'inscrire dans de plus grands ensembles, comme l'Union européenne.
Q Vous estimez que vos valeurs sont en «symbiose» avec celles du nouveau président français?
R Je vois une nette convergence. D'ailleurs, je l'ai rencontré en 2015. On avait eu une conversation juste avant un discours que j'avais prononcé à Paris. J'avais vraiment vu une forte proximité de nos visions sur la société et l'économie. Il était ministre de l'Économie à l'époque.
On aura l'occasion avec M. Macron de pousser plus loin la relation France-Québec, qui a 50 ans. J'ai l'intention, comme je l'ai fait avec le président François Hollande, d'avoir un projet spécifique avec lui. Avec M. Hollande, ça s'est fait dans le secteur maritime avec la création de l'Institut franco-québécois maritime, à Rimouski.
J'espère rencontrer M. Macron prochainement. Lorsqu'on se rencontrera, j'aimerais lui proposer un autre beau projet pour la relation France-Québec.
J'ai beaucoup aimé mes contacts avec François Hollande, j'en profite pour le dire. C'est un homme sincère dont les qualités humaines sont évidentes.
Q François Hollande ainsi que son quinquennat ont incarné la dureté de la vie politique...
R Oui. Cependant, si vous regardez objectivement ses réalisations, beaucoup sont positives.
Q Le projet auquel vous faisiez référence est déjà défini?
R Je vous donnerai le thème plutôt que le projet spécifique. Il porte sur la jeunesse et la nouvelle économie et le numérique, ainsi que sur la francophonie. Ce pourrait être une sorte d'objectif commun entre le Québec et la France.
Q Avec Emmanuel Macron, c'est un homme sans parti qui l'a emporté. Il a lancé son mouvement il y a à peine un an...
R M. Macron forme un parti politique en lui-même. Son mouvement, En Marche!, est présenté comme une symbiose des deux grandes tendances historiques qui forment la politique française. Mais il en forme lui-même une nouvelle! Clairement, ça va devenir une structure qui va être forcément comme un parti politique.
Ça nous rappelle que de nos jours, les gens - les citoyens et les citoyennes - n'adhèrent plus vraiment à l'étiquette d'un parti politique, mais plutôt aux idées, à la vision et à l'ambition que les partis projettent. C'est un phénomène qui n'est pas unique à la France.
Q Des adversaires à droite et à gauche d'Emmanuel Macron le voient comme un chantre de la mondialisation sauvage ou débridée. On comprend à vous écouter que ce n'est pas votre opinion.
R Je les trouve un peu rapides pour le critiquer. Il faut le laisser faire ses preuves. La mondialisation, c'est un phénomène qui est là, qu'on ne peut pas arrêter. Mais c'est un phénomène qu'on doit contrôler.
Le but des accords de libre-échange n'est pas de procéder à la redistribution et de lutter contre les inégalités. Ça, c'est le rôle des gouvernements. C'est un gouvernement qui fait ça. Ce ne sont pas des traités de libre-échange.
Au Québec, par exemple, on a certainement les politiques les plus redistributives en Amérique du Nord. Ça ne nous empêche pas d'être ouverts à la notion de libre-échange.
Q Peut-être était-ce pour ne pas perdre de voix par rapport au Front national, mais le candidat Macron a dit durant la campagne électorale qu'il nommerait des experts chargés d'évaluer les conséquences de l'accord de libre-échange entre l'Union européenne et le Canada, et qu'il ferait modifier le texte au besoin. C'est une inquiétude pour vous?
R Ce n'est pas simple de modifier le texte d'un traité qui a pris des années à être négocié. Ceci dit, je pense qu'il y a encore plus de raisons maintenant pour la France de soutenir cet accord de libre-échange en raison du comportement protectionniste des États-Unis d'Amérique. La France aura encore plus besoin d'un contrepoids et d'un autre partenaire nord-américain. Il existe encore plus de justifications à cette entente.
Q Vous y avez en partie répondu en répondant à la première question, mais est-ce qu'une campagne comme celle qui s'est déroulée en France dit quelque chose sur nos défis, ici et ailleurs en Occident? Ou n'était-elle propre qu'au contexte de la France?
R Il y a des enjeux de plusieurs niveaux. Un élément important est la façon qu'on a de vouloir concilier l'affirmation forte d'une identité nationale et l'appartenance à un grand ensemble.
Cela dit, ce qui a contribué à la défaite de Mme Le Pen, ce sont les attaques personnelles auxquelles elle s'est livrée; très personnelles même envers son adversaire politique. Lors du débat télévisé, Mme Le Pen s'est contentée d'égrener une suite de commentaires très négatifs sur son adversaire sans vraiment présenter sa vision des choses. Je ne crois pas qu'ici ou ailleurs, les citoyens apprécient ce genre de comportements.