Marc Kielburge et Craig Kielburger
Marc Kielburge et Craig Kielburger

Controverse UNIS: les conservateurs demandent au commissaire Dion d’élargir son enquête

La Presse Canadienne
OTTAWA — Les conservateurs ont demandé au commissaire à l’éthique d’élargir son enquête sur Justin Trudeau, à la veille de la comparution du premier ministre devant le Comité des finances sur le contrat accordé à UNIS pour administrer le programme de bourses aux étudiants bénévoles.

Le commissaire à l’éthique, Mario Dion, enquête déjà sur M. Trudeau et sur le ministre des Finances, Bill Morneau, pour une possible violation de la Loi sur les conflits d’intérêts, parce que les deux élus ne se sont pas récusés lors des discussions du cabinet sur le contrat. Les deux hommes se sont depuis excusés de ne pas l’avoir fait.

Le témoignage des cofondateurs d’UNIS au Comité des finances de la Chambre des communes, mardi, a par ailleurs permis d’apprendre que l’organisme de bienfaisance avait versé en tout plus de 500 000 $ en cachets et autres indemnités journalières à la mère de M. Trudeau, à sa femme et à son frère.

En conférence de presse mercredi, les conservateurs ont soutenu que ces nouvelles informations nécessitaient une enquête supplémentaire du commissaire Dion, pour déterminer si ces paiements enfreignaient les règles sur les conflits d’intérêts des élus.

La loi interdit aux ministres, ou aux membres de leur famille, d’accepter les voyages gratuits, pour éviter toute apparence de trafic d’influence.

La Bourse canadienne pour le bénévolat étudiant est destinée aux étudiants et aux diplômés qui n’auraient pu se trouver du travail cet été à cause de la pandémie. Le programme consiste à verser 1000 $ aux étudiants et diplômés admissibles pour chaque tranche de 100 heures de bénévolat effectué, jusqu’à concurrence de 5000 $. Le gouvernement ne l’a pas encore déployé près d’un mois après le retrait d’UNIS, en pleine controverse.

«La vérité !»

«Nous voulons la vérité, toute la vérité et rien que la vérité», a martelé mercredi à Ottawa le porte-parole conservateur en matière de finances, Pierre Poilievre. Il a prévenu que l’opposition chercherait à questionner davantage M. Trudeau à l’automne s’il ne fournissait pas de réponses détaillées.

Le chef du Nouveau Parti démocratique, Jagmeet Singh, a déclaré de son côté qu’il voulait que M. Trudeau explique pourquoi les libéraux avaient choisi de confier le programme à l’organisme de bienfaisance alors qu’il existait d’autres moyens, potentiellement plus faciles, d’aider les étudiants en difficulté financière — par exemple une hausse des bourses aux étudiants ou des budgets dans le programme Emplois d’été Canada.

«Il n’a jamais été question d’aider les étudiants», a soutenu M. Singh mercredi à Burnaby, en Colombie-Britannique. «Il s’agissait en fait d’aider les petits amis du gouvernement libéral et du premier ministre Trudeau — et c’est profondément troublant.»

Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, a semblé quant à lui reculer sur son intention de déposer une motion de censure dès cet automne. «On ne souhaite pas la chute immédiate du gouvernement, a-t-il dit. On souhaite d’abord sortir de la crise COVID-19.»

«Maintenant, si les personnes qui administrent la crise (sanitaire) au gouvernement fédéral — au premier chef le premier ministre et le ministre des Finances — sont incapables de le faire, il faut considérer leur remplacement, de gré ou de force.»

Le comité d’éthique de la Chambre des communes enquête lui aussi sur cette affaire, sous l’angle «des mesures en place pour prévenir les conflits d’intérêts dans les politiques de dépenses du gouvernement fédéral». Les députés de l’opposition, qui sont plus nombreux que les libéraux au sein de ce comité, ont également utilisé leur majorité pour demander à M. Trudeau de venir témoigner.

Par ailleurs, les conservateurs ont proposé mercredi de demander à tous les ministres si l’un de leurs proches avait des liens avec UNIS, mais cette proposition a été défaite aux voix. Charlie Angus, le député néo-démocrate au sein de ce comité, a mis en garde contre toute enquête contre des députés ou des ministres en l’absence d’une raison précise : «Les parties de pêche, à mon avis, ne relèvent pas du comité.»

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Contrat à WE Charity : le comité d’éthique des Communes se réunit

Le comité d’éthique de la Chambre des communes se réunit mercredi après-midi pour faire avancer sa propre enquête sur le contrat accordé sans appel d’offres par le gouvernement libéral à l’organisme WE Charity (UNIS) afin d’administrer la Bourse canadienne pour le bénévolat étudiant.

Les députés membres de ce comité veulent obtenir des documents sur les cachets que l’organisme de bienfaisance a versés à des membres de la famille du premier ministre Justin Trudeau. Pour leurs participations à des évènements publics d’UNIS, la mère de M. Trudeau, Margaret Trudeau, et le frère du premier ministre, Alexandre, auraient ainsi touché à eux deux quelque 300 000 $ — plus les indemnités journalières. 

Les députés de l’opposition, qui sont plus nombreux que les libéraux au sein de ce comité, ont également utilisé leur majorité pour demander à M. Trudeau de venir témoigner. 

Le premier ministre doit témoigner jeudi devant le Comité permanent des finances de la Chambre des communes. Les membres de ce comité veulent savoir ce qui a conduit le cabinet fédéral à choisir UNIS pour administrer ce programme de bourses pour bénévolat, destiné aux étudiants et aux diplômés qui n’auraient pu se trouver du travail cet été à cause de la pandémie. Devant la controverse, UNIS a finalement renoncé au contrat le 2 juillet et le programme est maintenant administré par la fonction publique. 

Conflit d’intérêts ? 

Le Comité permanent de l’accès à l’information, de la protection des renseignements personnels et de l’éthique, quant à lui, souhaite « examiner les mesures en place pour prévenir les conflits d’intérêts dans les politiques de dépenses du gouvernement fédéral ». Les députés devaient entendre Philippe Dufresne, légiste et conseiller parlementaire à la Chambre des communes. 

Les libéraux ont prévu un budget de 912 millions pour tout le programme de Bourse canadienne pour le bénévolat étudiant, mais ils ont seulement accepté de payer un maximum de 543 millions à UNIS : près de 500 millions pour les bourses d’études et environ 43,5 millions à l’organisme pour ses frais. 

Or, les cofondateurs d’UNIS, les frères Craig et Marc Kielburger, ont déclaré mardi au Comité des finances qu’ils s’attendaient à ce que le programme coûte jusqu’à 300 millions. Lors de leur témoignage de quatre heures, ils ont assuré que leur organisme avait été sélectionné pour son expérience dans le milieu et non en raison de liens étroits avec le gouvernement Trudeau. 

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Les voyages toutes dépenses payées de donateurs seraient inhabituels

Dans la foulée des révélations selon lesquelles le ministre des Finances Bill Morneau et sa famille avaient effectué des voyages à l'étranger parrainés par l'organisation UNIS, des experts du secteur caritatif affirment que couvrir les frais de déplacement d'un donateur est une pratique inhabituelle.

Le ministre fédéral des Finances, Bill Morneau, a déclaré aux membres du Comité des finances de la Chambre des communes, la semaine dernière, qu'il venait tout juste de rembourser à UNIS plus de 41 000 $ pour des voyages que sa famille et lui avaient effectués en 2017 au Kenya et en Équateur. Le ministre était alors invité à constater de visu les projets humanitaires de l'organisme caritatif.

UNIS soutient avoir eu l'intention dès le départ de couvrir les frais de ces voyages. L'organisme estime que cette pratique de couvrir les dépenses de donateurs potentiels n'a rien d'extraordinaire dans le secteur du développement international.

«De temps en temps, gratuitement, UNIS invite des donneurs potentiels à constater l'impact de leurs projets internationaux», a déclaré UNIS à La Presse Canadienne dans un communiqué.

«De nombreuses organisations caritatives et humanitaires internationales fonctionnent de la même manière», avait déclaré UNIS dans une autre déclaration envoyée aux journalistes la semaine dernière.

Mais Elizabeth Gomery, associée fondatrice de Philantropica, un cabinet qui offre des consultations stratégiques en matière de collecte de fonds, affirme que payer pour que de riches donateurs voyagent à l'étranger n'est pas une pratique courante.

«Habituellement - et je n'ai jamais vu d'autre cas que celui qui concerne UNIS, le donateur paie ses propres frais», a-t-elle déclaré.

«Je peux vraiment dire qu'il est extrêmement rare de voir un cas où un organisme de bienfaisance paie la facture pour qu'une personne fortunée visite le travail qu'elle fait à l'étranger.»

Ann Rosenfield, de l'organisme-conseil «Charitably Speaking», qui a plus de 20 ans d'expérience dans le domaine, est du même avis.

«Les organismes de bienfaisance sont très soucieux dans la gestion de l'argent des donateurs, et nous avons tendance à demander aux gens qui sont généreux avec nous de couvrir leurs propres dépenses afin que nous soyons très, très prudents sur les dollars que nous dépensons.»

Mme Rosenfield et Elizabeth Gomery, associée fondatrice de cette société de conseil philanthropique, affirment que les organismes de bienfaisance qui invitent les donateurs à participer à des voyages à l'étranger s'attendent généralement à ce qu'ils paient eux-mêmes leurs dépenses.

UNIS soutient que les voyages offerts aux commanditaires et donateurs potentiels pour constater sur place le travail de l'organisme lui ont permis d'amasser des millions de dollars.

Le cofondateur d'UNIS, Craig Kielburger, a déclaré mardi que l'épouse de Bill Morneau, Nancy McCain, était déjà au Kenya en juillet 2017 pour constater le travail d'autres organismes de bienfaisance qu'elle parraine lorsqu'UNIS l'a invité, elle et sa fille, à séjourner dans des hébergements appartenant à l'organisme.

«Dans notre esprit, c'était une invitation à une famille canadienne très en vue, Mme McCain, qui est très philanthropique», a déclaré Craig Kielburger.

Six mois plus tard, UNIS a de nouveau accueilli Bill Morneau et sa famille en Équateur, où l'organisation a payé pour l'hébergement, la nourriture et «la supervision du chantier, alors qu'ils construisaient des écoles et travaillaient sur un projet de volontariat», a déclaré Craig Kielburger au comité des finances des Communes, mardi.

Bill Morneau a déclaré qu'il avait toujours prévu de couvrir personnellement tous les montants et qu'il avait auparavant remboursé les frais de vol et d'hôtel de 52 000 $ pour des excursions. Cependant, la semaine dernière, il a déclaré qu'il avait été surpris de découvrir, en examinant les reçus avant son témoignage, que des coûts supplémentaires de 41 366 $ avaient été couverts par l'organisme de bienfaisance.

Il les a immédiatement remboursés et s'est excusé pour l'erreur.

UNIS a déclaré que la famille Morneau est restée dans des logements appartenant à l'organisme parce que leurs programmes sont situés dans des régions rurales avec «peu ou pas d'options d'hébergement alternatives».

Mais Elizabeth Gomery a indiqué qu'elle trouvait cela problématique. Les hébergements d'UNIS appartiennent à ME to WE, une entité à but lucratif qui est une organisation s?ur d'UNIS.

«Les loges sont très chères», a-t-elle déclaré, notant qu'elles fonctionnent sur une base lucrative. «C'est un peu brouillon, pour être honnête.»

Interrogé à savoir si des séjours gratuits pour les donateurs dans les hébergements ME to WE signifient qu'UNIS achète des services à son entreprise sociale à but lucratif, UNIS a répondu que ME to WE «a contribué pour des millions de dollars de plus à UNIS qu'UNIS a acheté des services tels que des hébergements de voyage.»

Dans sa déclaration, l'organisation a indiqué les objectifs de ME to WE. Ils comprennent l'hébergement des donateurs qui visitent des projets caritatifs ou des projets financés par des bourses pour les jeunes. «Cela s'est traduit par des dizaines de millions de dollars directement donnés par ces bailleurs de fonds à UNIS».

UNIS a également souligné que 100% des bénéfices de ME to WE «ont été soit donnés à UNIS, soit réinvestis pour développer la mission sociale».

Il y a un débat permanent dans les cercles d'organismes humanitaires pour savoir si ces types de voyages sont une forme de «tourisme de pauvreté» pour les riches Nord-Américains.

Ann Rosenfield a déclaré que ces voyages ne devraient avoir lieu que lorsque les personnes visitées sont des partenaires à part entière de l'entreprise.

En fin de compte, cela dépend des situations et des conditions individuelles et de la façon dont une visite d'un donateur pourrait avoir un impact sur les personnes sur le terrain, a-t-elle ajouté.

«S'il est dans l'intérêt (des) personnes présentes à cet endroit que quelqu'un leur rende visite, c'est une considération très importante.»

Elizabeth Gomery est d'avis que les voyages internationaux pour les donateurs sont un outil important pour certaines organisations afin de permettre aux commanditaires de voir de visu l'impact de leurs dons, à condition que cela soit fait de manière appropriée et avec la sensibilité requise.

Elle croit que les vraies questions éthiques tournent autour de la raison pour laquelle UNIS a payé la note du riche ministre des Finances et de sa famille à l'étranger.

«Je ne serais pas à l'aise avec ça si j'étais donateur pour UNIS. Je serais assez en colère à ce sujet, pour être honnête.»

Bill Morneau et Justin Trudeau font l'objet d'une enquête de la part du commissaire fédéral à l'éthique pour ne pas s'être récusés lors des discussions sur la sélection d'UNIS pour la gestion d'une bourse de 912 millions de dollars pour le bénévolat étudiant.

Devant la controverse, UNIS a finalement renoncé au contrat le 2 juillet et le programme est maintenant administré par la fonction publique.

Plus tôt ce mois-ci, UNIS a annoncé avoir lancé un examen formel de son organisation visant à simplifier ses offres de programmes et à apporter des changements de gouvernance et structurels.

« L'objectif est de rationaliser la structure organisationnelle d'UNIS, y compris une évaluation de l'avenir de ME to WE, dans le but d'en arriver à une séparation plus nette de l'entreprise sociale des entités de bienfaisance ».