La tension était vive chez les travailleurs de la construction qui manifestaient autour du Parlement, alors que les élus débattaient de la loi spéciale.

Construction: une loi spéciale qui soulève la grogne

La loi spéciale déposée par la ministre du Travail Dominique Vien a soulevé la colère autant chez les syndiqués que chez les patrons de l'industrie de la construction, lundi.
En grève depuis le 24 mai, les travailleurs et les entrepreneurs devront retourner sur les chantiers dès mercredi, sous peine d'amende. Le projet de loi 142 pour mettre fin au débrayage devait être adopté tôt mardi, après une nuit de débats à l'Assemblée nationale.
La loi spéciale donne cinq mois supplémentaires pour conclure une entente dans les différents secteurs : résidentiel, génie civil et voirie, industriel, commercial et institutionnel. Des médiateurs appuieront les parties pendant les discussions. Mais, à la fin octobre, si des points de discorde persistent, un arbitre aura le pouvoir de trancher les éléments litigieux. Une part d'incertitude qui devrait encourager les uns et les autres à s'entendre, croit la ministre Vien.
Pendant cette période supplémentaire, les travailleurs toucheront une augmentation salariale de 1,8%. Cette hausse est inférieure au 1,9% de la dernière offre patronale, mais elle est immédiate, et cela n'écarte pas l'enjeu monétaire des négociations.
«Sous le choc»
Le porte-parole de l'Alliance syndicale, Michel Trépanier, qui représente cinq centrales, s'est dit «sous le choc» après la lecture du projet de loi. Les syndiqués déplorent que Québec intervienne aussi rapidement et mette fin à l'exercice du rapport de forces. La grève est la carte maîtresse du jeu syndical, a plaidé M. Trépanier.
À son avis, la loi démontre qu'il y avait un «deal» entre les patrons et le gouvernement Couillard. «Tout ce que le conseil du patronat a demandé avant même le conflit de travail, c'est dans la loi, a déploré M. Trépanier. (...) Les patrons ont gagné.»
Il craint que les multiples demandes patronales pèsent plus lourd que les revendications syndicales «plus raisonnables» devant l'arbitre. Les syndicats tiennent toujours à une entente globale. L'Alliance syndicale promet que ses membres se souviendront du gouvernement Couillard aux prochaines élections. 
Chez les patrons, le porte-parole de l'Alliance de la construction du Québec (ACQ), Éric Côté, s'indigne qu'une augmentation salariale soit imposée. «On fait un cadeau aux employés et on ne consent à aucune de nos demandes patronales», a déploré M. Côté. La loi spéciale prévoit des mécanismes «complexes» qui empêchent de «librement négocier» les conventions collectives, a-t-il ajouté. «Le gouvernement est en train de se mêler des conditions entre les employés et des entreprises privées», a pesté M. Côté.
Un porte-parole patronal du secteur résidentiel, François-William Simard, a souhaité de son côté que la loi pave la voie à des ententes sectorielles.
Processus «vicié»
Le Soleil a écrit la semaine dernière que Québec envisageait une loi spéciale plus musclée que celle de 2013. «Il est clair que le processus est vicié parce que les parties ont développé l'habitude de s'asseoir sur leurs mains et d'attendre que le gouvernement règle pour eux, a déclaré le premier ministre en Chambre. Ce coup-là, ce n'est pas de même que ça va se terminer.»
Mais la loi ne prévoit rien pour régler à plus long terme les «embûches» auxquelles les négociations se sont butées depuis des mois. 
Le chef de l'opposition Jean-François Lisée estime que Québec aurait pu forcer un retour sans s'immiscer dans les conditions de travail. «C'est un projet de loi injuste et probablement illégal», a dit M. Lisée. Il juge aussi que le gouvernement, lui-même un grand donneur d'ouvrage, est en conflit d'intérêts.
À la Coalition avenir Québec, le chef François Legault reproche au gouvernement d'avoir trop tardé avant de mettre en place des mécanismes pour régler les différends. La solidaire Manon Massé reproche à Québec d'avoir brisé l'équilibre en brandissant trop rapidement la loi spéciale. 
Faits saillants du projet de loi 142
• Les travailleurs doivent mettre fin à la grève dès le 31 mai
• Les parties ont encore cinq mois pour trouver un terrain d'entente, appuyées par des médiateurs. Les conditions de la précédente convention collective s'appliquent pendant ce temps.
• Les travailleurs obtiennent une augmentation salariale de 1,8 % immédiatement, mais l'enjeu monétaire reste sur la table pendant la période de négociation supplémentaire. 
• Après le 30 octobre 2017, un arbitre pourra trancher en faveur d'une partie ou l'autre sur les points litigieux qui persistent. La ministre du Travail peut décider des éléments à soumettre à l'arbitre.
En route vers les tribunaux
L'Alliance syndicale contestera devant les tribunaux la loi spéciale déposée lundi. D'après son porte-parole, Michel Trépanier, le gouvernement Couillard nie le droit constitutionnel à la grève non seulement en forçant rapidement un retour, mais aussi en imposant certaines conditions de travail. Les syndicats entendent s'appuyer sur une décision de la Cour suprême rendue en janvier 2015. Ce jugement a invalidé une loi saskatchewanaise qui restreignait le droit de grève des employés du secteur public. «Selon notre lecture, la loi est contestable et on va la contester, a déclaré M. Trépanier. C'est une chose qui est sûre.» Le regroupement syndical préfère s'entretenir davantage avec ses avocats avant d'en dire plus. Il apparaît clair qu'obtenir une décision dans une cause du genre prendra du temps. Rappelons que l'Alliance syndicale a annoncé au cours de la fin de semaine qu'elle lancera aussi des procédures judiciaires pour «négociation de mauvaise foi» contre l'Association de la construction du Québec (ACQ). Les syndiqués accusent le négociateur patronal d'avoir menti en soutenant que des clauses liées à la conciliation travail-famille avaient été retirées par l'ACQ, ce qui ne s'est pas avéré dans la dernière offre, selon l'Alliance syndicale.
En conflit d'intérêts, dit Gaudreault
(Pascal Girard) - Le député péquiste de Jonquière, Sylvain Gaudreault, croit que le gouvernement libéral se met en conflit d'intérêts avec sa loi spéciale sur la construction.
«Après la médiation, le gouvernement arrive avec de l'arbitrage à la fin du processus. Le problème, c'est que c'est le gouvernement qui va définir les conditions de l'arbitrage et le gouvernement est le plus gros donneur d'ouvrage. Il y a un conflit d'intérêts, car le gouvernement va avoir intérêt à avoir le prix le plus bas. Il vient modifier le rapport de force», a raconté le député lors d'un entretien téléphonique en milieu de soirée. Il s'attendait à voter contre la loi aux alentours de 4h à 5h dans la nuit de lundi à mardi.
D'après le député péquiste, une différence majeure avec l'utilisation de la loi spéciale par le gouvernement péquiste en 2013 réside dans la rapidité du dépôt de la loi. «On avait laissé du temps à la négociation. On avait passé notre loi le 30 juin 2013.
Il y a un mois de différence», a chiffré celui qui a raconté les représentants régionaux de la FTQ et de la CSN lundi pour leur signifier son appui.