Christian Lapointe entend tirer une pièce de théâtre de l'exercice de consultation «Constituons!»

Christian Lapointe en quête d'une constitution québécoise

Christian Lapointe en convient, parler de constitution est loin d’être le sujet le plus sexy qui soit. C’est pourtant l’ambitieux projet de doter le Québec de la sienne, écrite par et pour les citoyens, que l’homme de théâtre portera à bout de bras au cours des prochains mois. Avec, à la clé, dans le courant de 2019, une pièce de théâtre documentaire baptisée Constituons! visant à éveiller les consciences à cette «vaste entreprise de définition collective».

«La constitution, c’est la base de tout. C’est l’exercice démocratique citoyen ultime qui sert à définir qui on est, qu’est-ce qu’on veut faire comme société et comment on va le faire. D’une constitution découle toutes les lois et les règles du vivre ensemble», lance avec un enthousiasme non feint Christian Lapointe, attablé avec Le Soleil à une terrasse d’un café de la rue Saint-Joseph.

N’allez pas croire que le metteur en scène de 40 ans, originaire de Québec, passe ses soirées à potasser les livres de Gil Rémillard et de Léon Dion, en plus d’aspirer à une carrière politique. «Ce n’est pas une affaire d’élite», insiste celui qui avoue n’avoir jamais été «militant actif», mais d’«un exercice non partisan» mû par la volonté de redonner le pouvoir à une population qui se sent de plus en plus étrangère aux décisions prises en haut lieu.

Très rigoureux
Depuis la célèbre Nuits des longs couteaux, en novembre 1982, alors que le gouvernement de René Lévesque avait été ignoré par le gouvernement de Pierre-Elliott Trudeau et les autres provinces pour le rapatriement unilatéral de la Constitution, le Québec doit composer avec les conséquences d’un accord qu’il n’a jamais ratifié.

Malgré les tentatives de réconciliation de Meech et de Charlottetown, le différend persiste, avec comme conséquence que le Québec n’a jamais bénéficié du statut spécial de peuple fondateur. Le multiculturalisme, un mot à la mode, a fait de la province qu’une autre culture minoritaire au Canada.

«Le Québec est comme conjoint de fait avec le reste du Canada puisqu’on n’a pas signé la Constitution, illustre Lapointe. Il y a là une sorte de vide juridique où le projet peut s’immiscer. Ça permet de faire monter la boue du fond de la mare.»

L’exercice Constituons! n’a rien d’une lubie d’un artiste nostalgique d’une ferveur indépendantiste de plus en plus mise à mal. Chapeautée de façon «très rigoureuse» par l’Institut du Nouveau Monde — «à qui j’ai demandé de faire comme si c’était une commande de l’État» —, la démarche est tout ce qu’il y a de plus étapiste, avec d’abord la participation d’une assemblée constituante de 42 personnes recrutées sur la base de différents critères de représentativité.

Tournée en régions
Cette quarantaine de «citoyens ordinaires» — parmi eux, des représentants autochtones, des membres de communautés ethniques et des anglophones de souche — se réuniront pour la première fois, samedi et dimanche au Périscope, dans une sorte de boot camp afin d’apprivoiser le processus et recevoir une formation initiale.

Ces citoyens seront répartis entre différentes commissions pour approfondir des thèmes comme l’organisation territoriale, les droits et les valeurs fondamentaux, les institutions et les pouvoirs.

Des forums et assemblées publiques se tiendront par la suite pour engager la population québécoise dans la démarche. Toutes les régions seront visitées entre novembre 2018 et février 2019 (voir la liste des théâtres participants à la fin de ce texte), une démarche que le metteur en scène compte suivre «de façon très aiguisée».

Christian Lapointe apporte un exemple concret de discussions. «Notre eau potable, on la donne aux multinationales qui nous la revendent plus cher que l’essence. Une assemblée constituante de citoyens pourrait décider que l’eau n’est plus à vendre. Elle pourrait aussi décider l’inverse. C’est un exercice périlleux, mais c’est ça l’exercice de la démocratie.»

Au final, Christian Lapointe proposera une pièce documentaire gravitant autour de ce projet de constitution. Chaque soir, le public sera appelé à se prononcer sur les enjeux tirés des consultations menées en amont. Solide choc des idées en perspective…

Le théâtre comme agora
Le metteur en scène déplore qu’aucun gouvernement depuis 1982 n’ait légitimement procédé à la rédaction d’une constitution, ce qu’elle était en droit de faire à l’instar de la Colombie-Britannique, il y a 22 ans, qui a défini les contours de son pouvoir législatif et exécutif. «Comme État fédéré, nous avons le droit d’en avoir une, comme c’est le cas de tous les États américains.»

Sur le fond, avec son projet, le metteur en scène souhaite redonner au théâtre la substantifique moelle de sa mission, soit une agora comme lieu d’expression de la parole citoyenne. Et aussi, quelque part, prouver que les artistes ne sont pas, contrairement à un certain discours populiste, dépourvus d’utilité.

«Il y en a qui se demandent à quoi ça sert les artistes, pourquoi on les finance. Comme artiste, j’ai l’impression de faire mon devoir», conclut-il, un brin d’ironie dans la voix.

Le public est invité à suivre en direct l’assemblée d’inauguration au Périscope, samedi et dimanche, sur le site inm.qc.ca/constituons

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LES THÉÂTRES IMPLIQUÉS DANS LE PROJET CONSTITUONS!

• Théâtre Périscope (Québec)

• Centre du théâtre d’aujourd’hui (Montréal)

• Théâtre Parminou (Centre-du-Québec)

• Théâtre des Gens d’en bas (Bas-Saint-Laurent)

• Théâtre du Double Signe (Estrie)

• Espace K (Côte-Nord)

• Théâtre À tour de rôle (Gaspésie)

• STO Union (Outaouais)

• Théâtre de la Rubrique (Saguenay-Lac-Saint-Jean)

• Théâtre du Tandem (Abitibi-Témiscamingue)