Cannabis: Québec réclamera des fonds supplémentaires à Ottawa

Le gouvernement du Québec juge «risible» qu'Ottawa affirme que les provinces pourront assumer les coûts supplémentaires liés à la légalisation du cannabis à même les transferts fédéraux qui leur sont déjà versés.
Paraissant convaincue que les coûts en santé publique et en matière de sécurité dépasseront les revenus que générera l'éventuelle vente de marijuana, la ministre Lucie Charlebois a fait savoir, jeudi, que son gouvernement réclamera des fonds supplémentaires au gouvernement fédéral.
Ottawa ne peut pas se contenter de transférer des responsabilités. Il faut qu'il les accompagne de moyens, a dit la ministre déléguée à la Santé publique.
Mme Charlebois attend un éclairage à ce sujet du comité interministériel mis en place par son gouvernement avant d'avancer une somme publiquement. Ce comité regroupe des représentants de 13  ministères.
Le gouvernement du Québec devrait présenter, probablement l'automne prochain, une loi-cadre de mise en oeuvre. Dans l'état actuel des choses, il n'est pas certain qu'elle aurait l'aval d'une majorité d'élus de l'Assemblée nationale si chacun des partis autorisait un «vote libre» à ce sujet.
Dans chaque groupe parlementaire, on retrouve des partisans et des opposants à cette légalisation.
Tant de questions!
La ministre croit que la légalisation de cette substance vaut mieux que la situation actuelle, alors que le marché appartient au crime organisé et que les autorités publiques n'ont aucun contrôle sur les teneurs en THC. La légalisation «va nous permettre de faire de la prévention au lieu de faire semblant que tout ça n'existe pas».
Mais Lucie Charlebois paraît en même temps bousculée par le gouvernement d'Ottawa, par l'échéancier de juillet 2018 et par tout le travail à abattre - par toutes les décisions à prendre.
Par exemple, à partir de quel âge pourra-t-on se procurer du cannabis au Québec? Dix-huit ans, 19, 20? Où la marijuana sera-t-elle vendue sur le territoire québécois? Le conditionnel peut être employé parce qu'en théorie, le Québec aurait le choix de ne pas monter dans le train fédéral.
Mais rien n'indique que Québec ne fera pas son bout de chemin. «C'est le gouvernement fédéral qui légalise. On prend acte. Nous, on n'a pas le choix», a laissé tomber Lucie Charlebois.
Elle est néanmoins déçue du peu de précisions contenues dans le projet de loi fédéral.
Une SCQ?
Le Parti québécois réclame plus que jamais du gouvernement Couillard la tenue d'une consultation publique avant la présentation du projet de loi québécois. Il pourrait y être question de l'âge légal et de la vente à proprement parler du cannabis, a illustré le député Sylvain Pagé.
La distribution passerait-elle par une soeur de la Société des alcools du Québec, par une «SCQ», une Société du cannabis du Québec? a-t-il demandé.
À la Coalition avenir Québec, le député Simon Jolin-Barrette s'interroge. Par exemple, comment contrôler le nombre de plants de marijuana qu'un citoyen pourra détenir?
La députée indépendante et chef du Bloc québécois, Martine Ouellet, veut que le Québec profite de cette légalisation pour créer une nouvelle industrie, une industrie dont elle estime le chiffre d'affaires à 10 milliards$ par année. Plutôt qu'Ottawa, c'est le Québec qui devrait selon elle délivrer les permis de production à des entreprises productrices de cannabis.
Tous les partis s'entendent sur une chose. Cette décision prise à Ottawa, qui honore un engagement électoral de Justin Trudeau, envoie un très lourd fardeau sur les épaules des provinces. C'est ce qu'avait déjà dit, plus tôt cette semaine, le premier ministre du Québec, Philippe Couillard.
L'échéancier de juillet 2018 paraît aussi trop ambitieux à tout le monde.
«Je crois que le climat social va s'adoucir concernant le cannabis», a affirmé Marc-Boris Saint-Maurice, du Centre compassion de Montréal, dispensaire de cannabis médical depuis 1999.
Encore des réserves chez les plus vieux militants
S'ils sont heureux de voir que le gouvernement fédéral légalisera le cannabis d'ici l'été 2018, certains des plus vieux militants québécois ont encore des réserves concernant le projet de loi déposé jeudi aux Communes.
«Au moins, je crois que le climat social va s'adoucir concernant le cannabis», a affirmé Marc-Boris Saint-Maurice, du Centre compassion de Montréal, dispensaire de cannabis médical depuis 1999. Celui-ci constate cependant que certaines de ses craintes concernant le projet de loi semblent s'avérer.
«Quand j'entends le ministre de la Sécurité publique parler de vérification des antécédents criminels, ça veut dire que les gens qui, comme moi, ont un dossier judiciaire en matière de cannabis seront exclus de l'industrie», déplore M. Saint-Maurice, qui traîne un dossier judiciaire depuis l'âge de 21 ans. «C'est pour ça que je suis devenu militant», précise-t-il.
Shantal Arroyo, propriétaire du dispensaire de cannabis thérapeutique La Croix Verte de Montréal, est beaucoup plus optimiste. «J'attends ce moment depuis tellement longtemps, je ne pensais pas que ça arriverait de mon vivant, alors je vois ça super positif», indique-t-elle au Soleil.
Quant aux limites de 30 g de cannabis et de quatre plantes par personne, elle souligne que le gouvernement devait tracer une ligne quelque part. «S'il était trop restrictif, le marché parallèle allait continuer et s'il était trop permissif, ça n'aurait pas eu l'air sérieux», indique celle qui croit toutefois que les normes seront élargies dans quelques années. «Je ne crois pas que les quantités permises seront les mêmes dans cinq ans.»
«Erreur majeure»
Mme Arroyo croit tout de même que de fixer une limite au nombre de plants est «une erreur majeure». «Ce n'est pas le nombre de plantes qui détermine la quantité de cannabis ou de tétrahydrocannabinol [THC], mais la quantité de lumière. Avec quatre plants et beaucoup de lumière, je peux te faire facilement six livres de cannabis. Le gouvernement est bien intentionné, mais aurait besoin de l'expertise de gens comme nous», indique celle qui aurait aimé que les dispensaires comme le sien soient impliqués dans l'élaboration du projet de loi.
M. Saint-Maurice abonde dans le même sens. «C'est facile de produire plus de 30 g de cannabis avec quatre plantes, même si tu les laisses dehors sans aucun effort. Ainsi, plusieurs pourraient se retrouver dans l'illégalité sans le savoir. Et on nous parle de peines criminelles plus sévères pour les gens qui fonctionneraient à l'extérieur du système établi, par exemple, qui auraient plus de 30 g de cannabis. Comme ça, ce n'est plus la légalisation, c'est la prohibition 2.0», déplore-t-il.
Inquiétudes
Si elle affirme ne pas avoir l'intention de se lancer dans le commerce du cannabis à des fins récréatives, Shantal Arroyo craint cependant de voir le marché du cannabis médical souffrir ou même disparaître avec l'arrivée de cette autre filière.
«En tant que militante, je suis inquiète pour mes patients médicaux. Ici au Québec, ce n'est pas possible d'avoir une prescription sans payer et sans attendre des mois. Les gens vont faire quoi, vous croyez? Ils vont aller vers l'automédication et le cannabis récréatif. Je pense plutôt que l'avenue du futur est un réseau de boutiques spécialisées avec des herboristes et des infirmiers, car même pour le récréatif, les gens ont besoin d'être guidés», explique-t-elle.
Marc-Boris Saint-Maurice voit de son côté les multinationales de produits pharmaceutiques et de tabac tenter de prendre toute la place au détriment d'entreprises comme la sienne. «Ces entreprises ont amassé des milliards $ en capitalisation boursière, alors elles veulent occuper tout le terrain. Pourtant, moi je vois ça comme pour le vin et la bière : il devrait y avoir de la place pour les gros joueurs, mais aussi pour les microbrasseries.»
D'ailleurs, M. Saint-Maurice croit que si le consommateur n'aime pas le nouveau système, il continuera de s'approvisionner comme il le faisait avant auprès du marché parallèle. «Et ce ne sera pas sa faute à lui, mais bien celle du gouvernement», termine-t-il.  Ian Bussières
Formation nécessaire, croit Lehouillier
Le maire de Lévis, Gilles Lehouillier, insiste sur l'importance de la formation pour ses policiers lorsque le cannabis deviendra légal. 
«Si la nouvelle législation est mise en oeuvre, il y aura de la formation à faire pour assurer une transition harmonieuse comme à chaque fois qu'un produit illicite devient légal soudainement», a-t-il déclaré jeudi en point de presse.
Il souhaiterait toutefois que la législation n'amène pas la nécessité d'augmenter les effectifs policiers de façon importante. «Si c'est le cas, on va intervenir. Les corps de police, ce n'est pas quelque chose qu'on peut étirer à l'infini. Si la loi est bien faite, ça ira, mais sinon, il y a des flous qui vont se régler devant les tribunaux», a-t-il poursuivi.
Présentement, pour détecter le cannabis au volant, deux systèmes basés sur des échantillons de salive ont été mis à l'essai dans les corps de police de Gatineau, Halifax, Toronto et Vancouver, à savoir la technologie américaine DDS2 de la compagnie Alere et le Drugwipe de la société allemande Securetec.
Comme la police de Lévis, celle de Québec ne dispose pas encore de ces appareils et ses agents n'ont pas encore été formés à les utiliser.  Ian Bussières et Annie Morin