Le ministre des Finances Bill Morneau et le premier Justin Trudeau tenant des copies du budget fédéral

Budget prévisible, sans risque ni surprise

Le gouvernement fédéral n'a pas voulu prendre trop de risques dans son budget axé sur l'innovation.
Le budget de l'an deux du gouvernement de Justin Trudeau, élaboré sous le signe de la prudence dans un climat d'incertitude économique nord-américain et mondial, contient à la fois peu de surprises et peu de détails.
Dans la catégorie prévisible, l'exercice financier déposé mercredi à la Chambre des communes par le ministre des Finances, Bill Morneau, est écrit à l'encre rouge.
Ottawa projette que le déficit atteindra 28,5 milliards $ pour l'année financière 2017-2018, un montant qui inclut un fonds de contingence de 3 milliards $. Les déficits s'alignent ainsi jusqu'en 2021-2022, s'établissant à 18,8 milliards $ pour cette année financière, avec le même coussin pour les imprévus.
Le budget Morneau ne contient aucun plan de retour à l'équilibre budgétaire, ce qui n'est pas une énorme surprise en soi. Mais chaque fois qu'on a invité l'auteur du document à dire si les libéraux avaient développé une stratégie afin d'y parvenir, il a esquivé.
Chaque fois que la question a été posée au ministre des Finances, lors de la conférence de presse s'étant tenue dans le huis clos du budget, il a martelé que le gouvernement agissait de façon «responsable», sans jamais évoquer un horizon pour un retour à un budget à l'encre noire.
Le grand argentier a également éludé les questions sur la promesse rompue - et sur laquelle les libéraux s'étaient rabattus lorsqu'ils ont annoncé des déficits plus costauds que promis en campagne électorale - de diminuer le ratio de la dette fédérale par rapport au PIB.
Infrastructures et transports
Comme prévu, un grand pan du budget est consacré aux investissements dans les infrastructures, notamment avec l'injection de 11 milliards $ sur 11 ans pour le logement abordable et 20,1 milliards $ sur la même période pour financer les projets de transports en commun.
Mais là encore, les détails ne sont pas exactement au rendez-vous.
Le gouvernement fédéral cite dans son budget le Réseau électrique métropolitain, mais sans s'engager formellement à le financer, comme l'avait spécifiquement réclamé la veille le premier ministre du Québec, Philippe Couillard.
Les libéraux sont aussi avares de détails concernant la Banque sur l'infrastructure, dont la création avait déjà été annoncée dans la mise à jour économique de l'automne dernier, sauf pour mentionner que le processus de sélection d'un patron se mettra en branle en 2017.
Pour ce qui est de la petite enfance, les libéraux allongeront 7 milliards $ sur 11 ans, à compter de 2018, pour soutenir l'offre de places en garderie. En vertu du principe d'asymétrie, le Québec, qui a son propre réseau de centres de la petite enfance, devrait être compensé financièrement.
Innovation
Par ailleurs, en matière d'innovation - un terme qui revient pas moins de 173 fois dans le budget de 324 pages -, les libéraux ont décidé d'adopter une stratégie consistant à miser sur des domaines d'activités qu'il juge prometteurs, dont le numérique, les technologies propres et l'agroalimentaire.
«Ma perspective, c'est qu'ils ont choisi des secteurs à haut potentiel, des secteurs qui devraient croître rapidement au niveau de l'économie globale», a soutenu l'économiste en chef de la Banque Scotia, Jean-François Perrault.
Mais s'il s'agit selon lui d'une «approche relativement sensée», il reste que «d'un point de vue d'économie pure, ça fait quand même un peu drôle qu'un gouvernement décide d'intervenir dans des secteurs particuliers afin de favoriser leur croissance».
Fiscalité
Le ménage libéral dans les crédits d'impôt instaurés sous les conservateurs s'est par ailleurs poursuivi.
Certains, comme celui sur le transport collectif, jugé «inefficace pour encourager l'utilisation du transport en commun et réduire les émissions de gaz à effet de serre», sont passés à la trappe tandis que d'autres, comme celui pour les aidants naturels, ont subi une refonte.
Le coup de balai est relativement modeste, mais il doit se poursuivre au cours des prochaines années. D'ici 2021-2022, le gouvernement estime qu'il lui permettra de réaliser des économies d'environ 2,5 milliards $, est-il d'ailleurs précisé dans le budget.
«Ils sont quand même assez clairs dans le budget que le gros de la revue reste à faire. Et là, on parle d'une revue pas mal plus fondamentale du système de crédits d'impôt», a indiqué l'économiste Jean-François Perrault.
Pour ce qui est de la fiscalité des entreprises - petites, moyennes et grandes -, le gouvernement a opté pour le statu quo, et ce, alors que le président des États-Unis, Donald Trump, a promis d'alléger le fardeau fiscal des compagnies privées.
En attendant Trump
Le budget Morneau cite malgré tout la situation économique de son plus important partenaire commercial comme étant un élément à surveiller très étroitement. «Pour ce qui est de l'économie mondiale, une incertitude subsiste quant aux éléments clés de la politique économique, budgétaire et commerciale des États-Unis», est-il mentionné dans les premières pages du document.
Et «les mesures stratégiques pouvant être prises par les États-Unis concernant le commerce pourraient limiter davantage les exportations vers ce pays», ajoute-t-on.
Les libéraux ont-ils opté pour la prudence en déposant un budget somme toute attentiste face à l'élection d'un imprévisible président protectionniste au sud de la frontière? Le chef du Nouveau Parti démocratique (NPD), Thomas Mulcair, n'achète pas cette hypothèse.
«Pauvre Trump, il commence à avoir les épaules larges! Il est responsable de tous les déboires, l'incompétence et l'incurie du gouvernement de Justin Trudeau?» a-t-il réagi, y allant d'une rare remarque quasi sympathique à l'endroit du président américain.
L'explication entourant la frugalité libérale est beaucoup plus simple aux yeux du leader du NPD.
«C'est une stratégie bien connue du Parti libéral : ils se font élire avec des promesses qui ne tiennent pas, il y a de la pression, et plus tard, ils disent : "On est juste à la veille d'y arriver, il faut nous reconduire au pouvoir"», a-t-il lancé.
À l'inverse, la chef intérimaire conservatrice, Rona Ambrose, a reproché au gouvernement Trudeau d'avoir «manqué une occasion cruciale de réagir aux mesures énergiques de M. Trump pour réduire les impôts tant pour les entreprises que pour les particuliers».
De son côté, la nouvelle dirigeante du Bloc québécois, Martine Ouellet, a descendu en flammes un exercice financier qui, selon elle, empiète sans vergogne sur les champs de compétence des provinces en plus de sous-financer les soins de santé.