ALENA: le Canada «bien positionné», selon un conseiller de Trump

Étant donné la belle réputation dont jouit le Canada aux États-Unis, le premier ministre Justin Trudeau ne devrait pas s'inquiéter outre mesure des nouvelles orientations que souhaite donner Donald Trump aux relations commerciales américaines, estime un proche conseiller du nouveau président.
Stephen Schwarzman, qui préside un «comité stratégique» de 16 grands patrons américains nommés par M. Trump pour le conseiller, soutient que le Canada serait en excellente posture s'il devait renégocier l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), étant donné les liens étroits et historiques qui unissent déjà les deux pays.
«Il pourrait y avoir certaines modifications, mais les choses devraient relativement bien se passer pour le Canada lors de discussions avec les États-Unis», a estimé M. Schwarzman, qui avait fait le déplacement à Calgary, lundi, pour rencontrer des membres du gouvernement de Justin Trudeau.
M. Schwarzman, patron du fonds d'investissement Blackstone, a eu des entretiens privés avec le premier ministre et certains de ses ministres, réunis en «retraite» de deux jours en vue de la reprise des travaux parlementaires à Ottawa la semaine prochaine.
Donald Trump a promis de revoir la politique américaine en matière de commerce international, qui mettra avant tout l'accent sur les intérêts des «Américains d'abord». Le nouveau président a d'ailleurs signé lundi un document qui sonne le retrait américain du Partenariat transpacifique, conclu à l'automne 2015 entre 12 pays.
M. Schwarzman précise que l'administration Trump se préoccupe surtout des accords commerciaux qui se traduisent par un déséquilibre marqué de la balance commerciale américaine, ce qui n'est pas le cas du Canada. Le conseiller du président a indiqué que les Américains portent sur le Canada un regard «positif assez unique», et que les deux pays sont de très bons partenaires depuis des temps immémoriaux.
Optimisme prudent
L'ambassadeur du Canada aux États-Unis ne croit pas lui non plus que le Canada soit directement visé par ce changement de ton à Washington. David MacNaughton, qui avait lui aussi été dépêché à la retraite libérale de Calgary lundi, suggère que l'administration Trump pourrait bien vouloir négocier avec le Canada des accords bilatéraux à l'extérieur du cadre de l'ALENA.
Bien que certains enjeux puissent être réglés dans le cadre même de l'accord commercial liant le Canada, les États-Unis et le Mexique, d'autres pourraient être mieux résolus à l'extérieur de l'ALENA, soutient l'ambassadeur. Ottawa a déjà amorcé des discussions préliminaires avec des membres de l'équipe de transition de Donald Trump, et d'autres sont à venir, a précisé M. MacNaughton. Quant à savoir si cela se fera ou non dans le cadre de l'ALENA, il faudra attendre la réaction du Mexique à ce qui sera proposé, a-t-il ajouté.
Le porte-parole de la Maison-Blanche, Sean Spicer, a laissé entendre lundi que M. Trump rencontrera le premier ministre Trudeau et le président mexicain, Enrique Peña Nieto, d'ici environ un mois, et que les discussions porteront notamment sur les modalités de renégociation de l'ALENA. M. Spicer n'a pas dit que l'accord serait nécessairement aboli.
«Si [MM. Trudeau et Peña Nieto] affichent un désir [de renégocier], on pourra le faire dans le cadre des paramètres actuels [...] Dans le cas contraire, et si [M. Trump] se retire, alors on devra aller refaire nos devoirs», a indiqué le nouveau porte-parole de la Maison-Blanche.
L'ambassadeur MacNaughton prévient tout de même que le Canada pourrait subir des «dommages collatéraux» lorsque Washington ciblera des partenaires commerciaux jugés «prédateurs». D'où l'importance d'entretenir de bonnes relations économiques avec les États-Unis, note M. MacNaughton. «Nous collaborerons dans des dossiers trilatéraux lorsque nos intérêts le commanderont, et nous tenterons de conclure des ententes bilatérales quand ce sera nécessaire», a affirmé l'ambassadeur.
Les ministres rassurants
La ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, aussi responsable du commerce avec les États-Unis, a tout de même rappelé que le Canada a noué des liens solides avec le Mexique et qu'il est fier de faire partie de l'ALENA. «Mais évidemment, notre relation avec les États-Unis est plutôt bilatérale, et je crois que les Canadiens le comprennent bien», a-t-elle dit.
D'autres ministres ont voulu montrer un visage rassurant, à commencer par le ministre des Finances, Bill Morneau, qui devrait déposer son budget le mois prochain. «Il est aussi impératif aujourd'hui qu'il y a un an de travailler de façon collégiale avec les États-Unis», a-t-il dit.
Sa collègue de l'Environnement, Catherine McKenna, a indiqué que les deux administrations peuvent travailler de concert - même si M. Trump est un fervent partisan des centrales au charbon et s'est déjà montré plutôt climatosceptique. «C'est un homme d'affaires», a plaidé Mme McKenna.
Les syndicats
Côté syndical, le président du Congrès du travail du Canada (CTC), Hassan Yussuff, croit qu'une renégociation de l'ALENA offrirait une belle occasion de corriger certains irritants de l'accord, notamment la clause qui permet aux investisseurs d'intenter une poursuite contre un gouvernement étranger. Les dirigeants du CTC rencontrent mardi à Ottawa d'autres représentants syndicaux afin d'accorder leurs instruments en vue d'une renégociation de l'ALENA.
«Nous avons maintenant l'occasion de nous demander si on peut rendre le commerce plus juste, plus équitable, si on peut s'assurer qu'il ne profite pas seulement aux grandes entreprises», a indiqué M. Yussuff en entrevue. «Mais nous avons affaire à un président [Trump] plutôt imprévisible, et on ne sait pas très bien où il veut en venir exactement.»
Le Québec entend se défendre contre le protectionnisme
Québec entend être présent à la table de renégociation de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) pour y défendre ses acquis.
La ministre de l'Économie, Dominique Anglade, a clairement indiqué, lundi, que le gouvernement Couillard réclamera une place au sein de l'équipe de négociation, comme c'est le cas dans les discussions sur le bois d'oeuvre.
Mme Anglade a également précisé que le Québec défendra sa position historique de protection de la gestion de l'offre dans le secteur agricole, un contentieux qui revient constamment dans les négociations de libre-échange avec l'ensemble des partenaires internationaux.
Elle s'est montrée plutôt confiante face à l'arrivée du nouveau président américain malgré l'idéologie protectionniste que celui-ci a déjà commencé à mettre en oeuvre.
Dès lundi, Donald Trump a mis fin à la participation américaine au traité de Partenariat transpacifique (PTP), lui qui avait déjà signifié son intention de renégocier l'ALENA.
Dominique Anglade fait valoir que le Québec a déjà prévu ajouter des attachés commerciaux aux États-Unis et intensifier le soutien à l'exportation des entreprises.
De plus, elle se dit convaincue de pouvoir recruter des alliés au sein des entrepreneurs américains dont elle s'attend à un lobbying auprès de la nouvelle administration, car ceux-ci ont beaucoup à perdre.
Entrepreneurs préoccupés
Mme Anglade a tenu son point de presse en compagnie de la vice-présidente de la Fédération canadienne de l'entreprise indépendante (FCEI), Martine Hébert, dont l'organisme représente les PME canadiennes.
Mme Hébert a reconnu que ses membres étaient préoccupés, mais elle a précisé qu'il n'y avait «pas de mouvement de crainte généralisée» chez les exportateurs canadiens et québécois.
Elle a fait valoir qu'il y avait des limites au protectionnisme que pourront imposer nos voisins du Sud, rappelant que le Canada était le principal partenaire commercial de 35 des 50 États américains.
Selon elle, une montée du protectionnisme américain pourrait même s'avérer une occasion unique pour le Canada, qui pourrait profiter du vide créé par l'isolationnisme économique des États-Unis.
«Les Américains viennent de dire qu'ils ne feront pas partie de l'accord européen, qu'ils ne feront pas partie du Partenariat transpacifique, mais il y a des avantages à signer des accords avec des pays à l'international», a fait valoir Mme Hébert. «Ces avantages, c'est le Canada qui va les avoir. On va peut-être aussi profiter de l'occasion pour signer certains accords bilatéraux», a-t-elle ajouté.
L'ex-premier ministre du Québec Jean Charest abonde dans le sens de Mme Hébert, estimant que le Canada et le Québec pourraient profiter de cette vague de protectionnisme aux États-Unis. Quant à la renégociation de l'ALENA, il tient à rappeler que le Canada et le Québec ne sont pas visés directement par les propos de M. Trump. «Il y a deux pays sur son radar : la Chine et le Mexique», a-t-il expliqué.