L'arrivée d'Espace Jeux sur le marché n'a eu presque aucun effet sur la «canalisation des joueurs».

Poker en ligne: Loto-Québec perd son pari

Si Loto-Québec croyait pouvoir sortir les joueurs de poker des sites illégaux avec son espacejeux.com, force est d'admettre que c'est raté. Près 90 % des joueurs québécois continuent de fréquenter les sites illégaux, selon une étude présentée mercredi lors du congrès de l'ACFAS.
À l'heure actuelle, Espace Jeux est le seul site officiellement autorisé à offrir des salles de poker en ligne au Québec, les autres étant illégaux ou, à tout le moins, dans des zones grises - certains, par exemple, sont établis sur des réserves autochtones. Lors du lancement du site, en septembre 2010, Loto-Québec soulignait dans son communiqué de presse que «les Québécois sont présentement exposés à plus de 2000 sites de jeu en ligne illégaux, non réglementés et dont l'intégrité est souvent mise en doute. Il devenait de plus en plus incontournable de canaliser et d'encadrer cette activité au Québec».
Mais pour la «canalisation des joueurs», il faudra repasser, conclut Nicole Arsenault, qui travaille sur une maîtrise à ce sujet à l'Université Concordia sous la direction de la sociologue Sylvia Kairouz. Se basant sur deux sources de données - l'enquête ENHJEU, qui a interviewé environ 12 000 personnes sur leurs habitudes de jeu au Québec en 2009 et en 2012, ainsi que la Online Poker Database de l'Université d'Hambourg, base de données mondiale qui comprend des informations sur 177 résidants du Québec en 2013 -, Mme Arsenault a trouvé que l'arrivée d'Espace Jeux sur le marché n'a eu presque aucun effet.
D'abord, a-t-elle constaté, la part des gens qui jouaient en ligne était de 1,4 % en 2009, juste un an avant le lancement d'Espace Jeux. En 2012, cette proportion était de 1,5 %, ce qui est plutôt une bonne nouvelle «parce que c'était une préoccupation pour la santé publique : on craignait qu'en augmentant l'offre de jeu en ligne, on contribue à répandre cette habitude». Mais ce ne fut manifestement pas le cas.
En outre, les données d'ENHJEU montrent que 83 % des joueurs en ligne continuaient de fréquenter les sites illégaux en 2012, une proportion qui atteint presque 90 % dans les chiffres de 2013 de l'Université d'Hambourg - mais cet échantillon est beaucoup plus petit, rappelons-le. Et une majorité d'entre eux (58 %) fréquentaient exclusivement les sites illégaux. «Donc deux ou trois ans après l'arrivée d'Espace Jeux, on constate que la majorité joue toujours sur des sites illégaux. Alors cette idée de canaliser les joueurs vers Espace Jeux, on ne la voit tout simplement pas dans les données», dit Mme Arsenault.
Notons que ce problème est connu de Loto-Québec et du gouvernement. En 2014, un groupe de travail sur le jeu en ligne a remis un rapport au ministre des Finances Carlos Leitão qui recommandait de jeter l'éponge et de privatiser le jeu en ligne - tout en s'arrangeant pour taxer les profits.
Augmentation des revenus
Joint par Le Soleil, le porte-parole de Loto-Québec Patrice Lavoie a défendu le site de la société d'État en disant que la fréquentation avait nettement augmenté depuis les débuts d'Espace Jeux.
«Il faut [...] prendre en considération que nos revenus du jeu en ligne ont augmenté d'année en année, indique-t-il. Depuis son lancement, les revenus générés sont de l'ordre de 299,8 M$, dont 85,9 M$ en 2016-2017. Ce dernier montant constitue une augmentation de 29,8 % sur les revenus de l'année précédente. Si l'on regarde les revenus annuellement, depuis 2011-2012, les revenus d'espacejeux.com sont passés de 19,4 M$ à 85,9 M$. Cette fois, il s'agit d'une augmentation de 343 %. Nos résultats démontrent que les joueurs sont au rendez-vous sur espacejeux.com.»