Les opposants de la Loi sur la laïcité de l'État la qualifient de discriminatoire et de stigmatisante à l'égard de certains groupes minoritaires.

Plus de 200 personnes manifestent contre la loi sur la laïcité

MONTRÉAL — Le mouvement de contestation de la Loi sur la laïcité de l'État ne semble pas sur le point de s'essouffler, plus de trois mois après son adoption sous bâillon.

Plusieurs portaient des macarons en soutien à la cause, avec les mots «Loi 21» barrés d'une ligne rouge. «Mes élèves ne se soucient pas de ce que je porte sur ma tête, car j'enseigne avec mon coeur», pouvait-on lire sur la pancarte d'une manifestante.

Parmi eux se trouvait le philosophe Charles Taylor. Une douzaine d'années après avoir présidé la commission sur les «accommodements raisonnables», le coauteur du rapport Bouchard-Taylor s'oppose dorénavant fermement à toute interdiction du port de signes religieux.

«Je crois qu'on fait une erreur très importante et très dommageable pour le Québec, a-t-il déploré en entrevue avec La Presse canadienne. Ce sont des divisions qui sont très difficiles à guérir.»

La loi interdit le port de signes religieux à certains employés de l'État dans l'exercice de leurs fonctions, dont les policiers, procureurs de la Couronne et gardiens de prison, ainsi que les enseignants des écoles publiques du primaire et du secondaire.

Ses opposants la qualifient de discriminatoire et de stigmatisante à l'égard de certains groupes minoritaires, tels que la communauté musulmane.

Pour Bouchera Chelbi, qui enseigne l'anglais comme langue seconde dans une école de la Commission scolaire de Montréal (CSDM), le gouvernement de François Legault est loin d'avoir mis un terme à ce débat explosif.

«Les femmes qui marchent dans la rue avec des symboles religieux se font harceler. Il y a une atteinte à l'intégrité de la personne qu'on ne voyait pas avant et qui semble être légitimée par cette loi», s'alarme-t-elle.

Ce constat est partagé par la fondatrice de l'organisme Justice Femme, Hanadi Saad. Le nombre d'incidents haineux aurait selon elle doublé dans les espaces publics depuis le dépôt du projet de loi. Mme Saad dit qu'on lui signale de deux à trois cas d'agressions par semaine, tandis que bon nombre de victimes hésitent à se tourner vers les policiers.

La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse a justement dévoilé une étude sur les actes haineux, mardi, en demandant au gouvernement québécois d'élaborer un plan de lutte contre le racisme et la discrimination dans la province. Les auteurs du rapport ont dit avoir été frappés par le sentiment d'exclusion des victimes, qui se sentent parfois étrangères en sol québécois même si elles y sont nées, y ont vécu pendant des décennies, ou y ont fondé une famille.

«Ça allait bien»

Le gouvernement de François Legault défend la loi en affirmant qu'elle est appuyée par une majorité «significative et représentative de Québécois».

Mais pour les militants qui ont pris la parole samedi, la Coalition avenir Québec s'attaque à un problème qui n'en est pas un.

«Ça allait bien dans nos écoles! Il n'y en a pas de batailles dans nos cours d'école pour des bouts de tissus, pour des questions religieuses», s'est indignée la commissaire indépendante à la CSDM, Violaine Cousineau.

Après avoir demandé un sursis d'un an, la plus grande commission scolaire de la province a finalement accepté d'appliquer la loi dès la rentrée. La CSDM dit avoir dû traiter cinq dossiers d'enseignantes ou d'enseignants touchés par la nouvelle loi; quatre ont accepté de retirer leurs signes religieux tandis que l'autre ne l'a pas fait.

«Ça ne doit pas être facile du tout, note Bouchera Chelbi, qui porte elle-même un foulard. Je trouve ça vraiment injuste de faire choisir une personne entre son identité et sa survie matérielle».

Mme Chelbi bénéficie pour sa part de la clause de droits acquis, qui protège les personnes déjà en poste au moment du dépôt du projet de loi, à condition qu'elles conservent leurs fonctions actuelles.

Cette disposition l'empêche toutefois de changer de commission de scolaire ou d'accéder à un poste de directrice tout en conservant son foulard, relève-t-elle.

Pour Alexandra Pierre, de Ligue des droits et libertés, il y a erreur sur ce qui constitue la laïcité de l'État.

«Ce n'est pas à l'État de dicter la manière de vivre ses croyances», a-t-elle lancé au micro.

«Ce n'est pas à lui de dire comment croire, quoi porter ou pas, comment pratiquer ses rites, ce qui est important ou pas pour des croyants. L'État qui se mêle de ça, c'est le contraire de la neutralité religieuse», a-t-elle ajouté sous les applaudissements de la foule.

Les contestations judiciaires se multiplient

Le premier ministre François Legault a profité de la campagne électorale pour demander aux chefs de partis fédéraux de promettre à se tenir à l'écart, tandis que les recours devant les tribunaux se multiplient contre la loi.

Deux groupes de défense des libertés civiles et religieuses et une étudiante en sciences de l'éducation portant un hidjab, Ichrak Nourel Hak, ont déjà entamé des démarches pour tenter de la faire suspendre, puis invalider. En juillet dernier, la Cour supérieure a refusé de suspendre la loi d'ici à ce qu'un tribunal se prononce sur le fond de l'affaire, mais la Cour d'appel a accepté en août de se pencher sur cette demande d'injonction.

Plus tôt cette semaine, la Commission scolaire English-Montréal a adopté une résolution pour embaucher des avocats afin de déterminer le «recours juridique approprié» pour contester la validité de la loi.

La Coalition Inclusion Québec, qui regroupe des citoyens opposés à la loi, a également annoncé cette semaine qu'elle saisira les tribunaux de cette affaire.