Le Patro Saint-Vincent-de-Paul en 2010

Patro St-Vincent-de-Paul: la fin d'une longue agonie

À l'heure où l'administration Labeaume veut faire du sport la clé de la lutte contre la pauvreté, Québec s'apprête paradoxalement à voir disparaître les dernières traces d'une institution qui en avait fait sa marque de commerce pendant près d'un siècle. Mais, sombre ironie, le sort du Patro Saint-Vincent-de-Paul aura en quelque sorte été scellé par l'automobile.
Durant la dernière campagne électorale, Régis Labeaume s'engageait à développer les installations sportives du centre-ville pour encourager les jeunes défavorisés. «Je veux qu'on revienne à l'époque des patros et des centres récréatifs. C'est pas du old fashion. C'est parce qu'il y a un besoin de regroupement. Quand j'étais jeune, je ne me posais pas de questions. J'allais dans un centre récréatif», confiait-il lors d'une entrevue au Soleil.
Pourtant, voilà 40 ans, Québec empruntait un chemin totalement inverse en décrétant la démolition de la piscine et du gymnase du Patro Saint-Vincent-de-Paul. Et ce, afin de permettre le passage de l'autoroute Dufferin-Montmorency. Du coup, la Ville plongeait l'institution dans une lente agonie qui se termine en fin de semaine, sous les pics des démolisseurs.
D'école à Patro
Les racines du Patro remontent à 1861, quand la Société Saint-Vincent-de-Paul ouvre à Québec une école pour enfants pauvres rue Saint-Georges, rebaptisée depuis «côte d'Abraham». C'est avec l'arrivée des religieux en 1884 que la mission de l'oeuvre prendre véritablement forme, faisant du sport et des loisirs la pierre angulaire de l'éducation des jeunes.
«On joue au Patro! On veut une oeuvre de formation, mais le jeu attire les jeunes», souligne l'historien Gilles Bureau, qui s'intéresse à l'histoire des patros de Québec.
La construction de 1895 à 1898 de l'église Saint-Vincent-de-Paul, dont la façade représente le dernier vestige, marque la véritable naissance du Patro. La communauté en profite pour agrandir l'école voisine et ajoute en 1903 une résidence où les religieux prépareront leur relève. Avec sa popularité croissante, le Patro en vient bientôt à manquer d'espace et ajoute un quatrième édifice en 1939.
Âge d'or
Le 15 mai 1949, un terrible incendie réduit en cendres l'église Saint-Vincent-de-Paul, dont seule la façade résiste en partie au brasier. À l'exception de dommages mineurs, le reste du Patro est toutefois sauf.
Principale source de financement de l'oeuvre, la reconstruction de l'église est aussitôt décrétée. Question de financer les travaux, l'archevêché en vient même à créer une paroisse Saint-Vincent-de-Paul.
La reconstruction à peine achevée, le patro poursuit son expansion. En 1958, la communauté ajoute un petit complexe sportif à son extrême est. On y trouve une piscine «semi-olympique», ainsi qu'un gymnase intérieur.
Les années 60 marquent ainsi l'apogée du Patro Saint-Vincent-de-Paul. À l'époque, le complexe présentait une façade d'une centaine de mètres, soit plus large que la devanture de l'Assemblée nationale. Plus de 500 personnes pouvaient s'y trouver à la fois, surtout des jeunes attirés par les activités sportives.
Dans un cul-de-sac
Mais cet âge d'or durera 13 ans à peine. Frappé par une fièvre de modernité, Québec n'en finit pas de construire de nouvelles routes. «C'est la folie de tout ce monde qui fait du béton et des autoroutes. Et le Patro est dans le chemin, leur complique la vie», relate Gilles Bureau.
En 1971, le Patro se voit exproprié de tous ses bâtiments à l'est de l'église pour permettre le passage de l'autoroute Dufferin-Montmorency. Flambant neuf, le complexe sportif est ainsi rasé pour offrir un nouvel accès routier à la haute ville.
Amputé d'une aile, la santé du Patro se détériore rapidement. C'est que l'arrivée de l'autoroute a également mené à la démolition de nombreuses habitations du quartier et à l'exode de leurs habitants. On évalue que la paroisse Saint-Vincent-de-Paul a perdu la moitié de sa population en l'espace de quelques années. Elle sera même dissoute en 1988.
Pendant ce temps, la communauté des religieux cherche à vendre ses bâtiments, devenus soudainement trop grands. Le Soleil «révélait» d'ailleurs en 1989 qu'un promoteur projette de récupérer le Patro pour en faire un hôtel. Le projet au milieu duquel trônait la façade ne verra jamais le jour et c'est finalement l'hôtelier Jacques Robitaille qui acquiert le complexe en 1998.
Sombre ironie, le Patro a été frappé de plein fouet par une autoroute qui aura servi durant ses dernières années de stationnement.
La façade prête à porter
La façade Saint-Vincent-de-Paul a beau tomber en fin de semaine sous les pics des démolisseurs, elle ne disparaîtra pas complètement pour autant. Elle sera en effet immortalisée grâce à une série de chandails imprimés à son effigie par l'artiste de Québec «Avive».
Cet ancien graffiteur a troqué les murs de la ville pour des vêtements sur lesquels il reproduit ses oeuvres. Pour marquer la démolition, la boutique Séraphin du quartier Saint-Jean-Baptiste lui a donc commandé une centaine de t-shirts frappés d'une reproduction artistique des vestiges du Patro Saint-Vincent-de-Paul.
Les ruines étaient tombées depuis longtemps dans l'oeil de l'artiste qui avait escaladé la façade voilà trois ans pour peindre deux visages à son endos. Tous les matins, les automobilistes coincés dans le trafic de l'autoroute Dufferin pouvaient d'ailleurs passer le temps en admirant ses oeuvres.