Le photographe du Soleil Erick Labbé était récemment en safari-photo dans une réserve sud-africaine, où il a pu croquer cette famille d’éléphants.

Pas bêtes les animaux

Au fil des études et des progrès technologiques, les animaux ne cessent de dévoiler des facettes inattendues de leur comportement, à des années-lumière de la thèse du philosophe Descartes qui les voyait comme de simples machines. Dans une série d’articles, Le Soleil jette un éclairage sur la nouvelle relation qui se dessine entre l’homme et l’animal. Après le racisme, le sexisme, la société serait-elle sur la voie du spécisme? (1er de 2)

Spécialiste mondialement reconnu du comportement animal, Luc-Alain Giraldeau ne cesse de s’étonner des aptitudes insoupçonnées des bêtes. À son avis, tous les animaux font preuve d’une forme d’intelligence à leur façon. Qui plus est, ils sont aussi capables d’émotions.

«Les émotions, c’est certainement ce qui nous lie le plus au monde animal, alors que c’est la dernière chose que les humains ont voulu accepter. Ils ont compris qu’un chien pouvait être intelligent bien avant d’accepter qu’il ait des émotions semblables aux nôtres», explique au Soleil le directeur général de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS).

Le spécialiste invite à changer notre vision des animaux, ces inconnus, tellement ceux-ci vivent dans un monde qui nous échappe totalement.

«On ne voit pas les animaux pour ce qu’ils sont. Ils sont des êtres extrêmement étrangers aux humains, dans ce qu’ils voient, dans ce qu’ils entendent, dans leur reconstruction du monde dans lequel ils vivent. Ce n’est pas notre monde. On sous-estime tous les animaux parce qu’on se pense meilleur en partant.»

Auteur du livre Dans la tête des animaux, François Y. Doré, professeur émérite de l’École de psychologie de l’Université Laval, étudie le développement cognitif des bêtes depuis 45 ans. «Il n’y a pas de consensus sur ce qu’est l’intelligence chez les animaux. Ils ne perçoivent pas les mêmes choses que nous, ils ne portent pas attention aux mêmes choses, ils n’apprennent pas les mêmes choses.»

Pour M. Doré, trois comportements peuvent être considérés comme des signes d’intelligence chez les animaux : l’utilisation d’outils, la transmission de connaissances d’une génération à une autre, et le langage. Plusieurs espèces remplissent ces conditions.

Une intelligence propre

Les deux chercheurs estiment que tous les tests visant à évaluer les facultés cognitives animales doivent être évalués avec circonspection puisque conçus à partir de notre propre réalité, et non de la leur.

«À chaque fois qu’on pose un problème à un animal, s’il trouve le moyen de le résoudre, on va dire que ce n’est pas de l’intelligence, mais un truc, ajoute M. Giraldeau. Mais l’animal qui aurait sa propre intelligence, on serait incapable de l’apprécier parce que ce n’est pas notre intelligence.»


Que ce soit le chimpanzé capable de parler le langage des sourds, de la mésange qui peut se souvenir des centaines d’endroits où elle a caché des graines pour l’hiver, ou du dauphin qui se protège des oursins en enfilant une éponge sur son museau, plusieurs espèces réservent des surprises aux éthologues, comme s’ils revendiquaient un statut à part.

Il faudrait aussi perdre le réflexe de répertorier le monde animal en fonction de ses capacités cognitives, un exercice futile, croit M. Giraldeau. 

«Cette façon de classer les animaux en fonction de la ressemblance à notre intelligence, c’est de l’anthropomorphisme. Imaginez si les oiseaux décidaient de classer chaque espèce du monde vivant en fonction de son habileté à voler…»

Descendre de son piédestal

Pour le vétérinaire comportementaliste Martin Godbout, de la clinique vétérinaire Daubigny, il ne fait aucun doute que l’intelligence et les émotions ne sont pas l’apanage de l’homme. Le sujet s’inscrit au cœur des conférences qu’il prononce partout dans le monde.

«On est très prétentieux de se dire supérieur sur le plan de l’intelligence, car il en existe plusieurs formes. On possède des capacités différentes, mais est-ce que celles-ci nous en donnent le droit? Plus le temps avance, plus les études s’accumulent, plus on se rend compte que ce qu’on croyait unique à l’humain existe aussi à un certain degré chez les animaux. Il faudrait peut-être que l’humain descende d’une coche de son piédestal.»

Luc-Alain Giraldeau plaide lui aussi pour que l’homme fasse davantage preuve de modestie à l’égard des animaux. En niant leurs facultés, «on se coupe de toute une diversité d’intelligences, avoue-t-il. «Ils ont des choses à nous apprendre.»

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LA SOUFFRANCE DES ANIMAUX D'ÉLEVAGE

Le sort souvent cruel réservé aux animaux d’élevage ne doit plus être occulté, estime Luc-Alain Giraldeau. Et viendra peut-être un jour où le consommateur désireux d’avoir un steak ou une côtelette de porc dans son assiette devra assumer le prix véritable de ce choix.

Si les éleveurs, sous la force de l’opinion publique, ont pris conscience de l’importance d’assurer un environnement adéquat aux bêtes d’élevage, il en va autrement sur la route de l’abattoir. «On met beaucoup d’importance sur la qualité de l’élevage, mais le transport est horrible», soutient M. Giraldeau.

 «Chaque fois que je dépasse un camion rempli de porcs sur l’autoroute 20, je trouve ça difficile à regarder. Le cochon qui s’en va à l’abattoir ne sait pas qu’il va se faire tuer, mais il vit un stress épouvantable. Il est sorti de l’endroit qu’il connaît, il se fait bousculer avec des pointes électrifiées pour entrer dans un camion avec d’autres porcs qu’il n’a jamais vus. Ils sont tous tassés les uns sur les autres. L’animal a peur et c’est normal, car il vit quelque chose qu’il ne connaît pas, qu’il ne comprend pas.»

«On ne peut pas, d’un côté, admettre qu’un animal ait des émotions apparentées aux nôtres, et de l’autre, qu’on ignore sa souffrance», ajoute-t-il.

Les immenses centres d’élevage, où les bêtes se comptent par milliers, ont changé la donne et permettent de faire d’importantes économies d’échelle. Tôt ou tard, le consommateur, à défaut de devenir végétarien, devra apprendre à payer la viande à son véritable coût. 

«On ne mange pas la viande à son prix réel. Si vous alliez à la chasse pour en avoir, vous passeriez des heures à le faire et vous en mangeriez bien moins. Le problème, c’est qu’on veut produire de la viande au plus bas prix possible. Quelque part, c’est l’animal qui paie le prix de cette économie, c’est malheureux.» 

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L’INTELLIGENCE DE MAÎTRE CORBEAU

Aussi rare que spectaculaire, cette photo d’une lectrice du Soleil, Charlaine Jean, montrant un corbeau et un harfang des neiges perchés sur le même lampadaire, a été prise en bordure de l’autoroute Dufferin, à Beauport, le 9 décembre.

De plus en plus d’études démontrent la surprenante intelligence des corvidés (corneille, corbeaux, geais et autres pies). La capacité de raisonnement de trois espèces serait même supérieure à celle d’enfants de 5 ans. Certains scientifiques les croient même aussi intelligents que les gorilles ou les bonobos. «À tous les niveaux cognitifs, les corvidés sont aussi performants que les primates», explique le neurobiologiste allemand Onur Günturkün, cité dans le magazine Science & Vie. Utilisation d’outils, élaboration de stratégies complexes, mémorisation, capacité à se projeter dans le futur, à deviner les intentions d’autrui, à coopérer, à imiter : les aptitudes des corvidés ont forcé les scientifiques à ravaler leurs certitudes sur «l’intelligence» animale. Les aptitudes de Maître Corbeau sont d’autant plus déconcertantes que le poids de son cerveau (5 à 20 grammes) est loin de celui des grands singes (300 à 500 g). «Ils ont trouvé une astuce pour être très productifs avec des cerveaux somme toute petits», ajoute le chercheur.

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UN ÉLÉPHANT, ÇA TROMPE ÉNORMÉMENT

La mémoire d’éléphant n’est pas un mythe. «Ils sont capables de reconnaître un endroit après avoir parcouru des centaines de kilomètres», explique le professeur émérite de l’École de psychologie de l’Université Laval, François Y. Doré. L’éléphant est aussi doté d’un grand sens de l’empathie. Ils sont capables d’intégrer la notion de perte, à la suite de la mort de l’un des leurs. De retour d’un voyage dans une réserve sud-africaine, le photographe du Soleil, Erick Labbé, a eu vent de l’incroyable histoire d’éléphants qui, chaque année, reviennent au domicile de l’homme, aujourd’hui décédé, qui avait pris soin d’eux jadis. «C’est fascinant, car cela implique de pouvoir se visualiser soi-même dans le temps, mais aussi les autres», mentionne à Science & Vie Phyllis Lee, professeure de psychologie et de comportement animal à l’Université de Stirling, en Écosse.

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TROIS CRIS D'ALARME DIFFÉRENTS

On a longtemps cru que le langage des animaux servait uniquement l’agressivité ou la peur. Or, les vervets, des petits singes qui vivent en communautés dans les savanes d’Afrique australe et orientale, émettent trois cris d’alarme distincts pour désigner trois prédateurs différents, explique François Y. Doré. «Selon le cri émis, leur réaction est différente. Si c’est un aigle, ils vont se cacher dans les buissons; si c’est un léopard, ils grimpent dans les arbres; si c’est un serpent, ils se dressent sur leurs pattes et houspillent parfois leur adversaire.»