À l’extérieur, des pierres et des morceaux de maçonnerie tombent régulièrement de la façade du Parlement britannique.

Parlement britannique, la maison des fous

Brexit ou pas Brexit, l’édifice du Parlement britannique tombe en ruines. Pendant que les élus se chamaillent à l’étage, les sous-sols sont régulièrement inondés. Et une escouade de pompiers patrouille les couloirs 24 heures sur 24 pour éviter que le bâtiment subisse le même sort que Notre-Dame de Paris. Portrait d’une Maison des fous. Une vraie.

Si le Palais de Westminster était un bateau, le capitaine ordonnerait son évacuation. La «Mère des Parlements» prend l’eau. De toutes parts. Lorsqu’il pleut, plusieurs députés doivent installer des seaux dans leur bureau. À la blague, on dit que le toit compte plus de trous que la cible d’un jeu de dard, à la fin d’un tournoi endiablé.

À l’extérieur, des pierres et des morceaux de maçonnerie tombent régulièrement de la façade. L’an dernier, le pare-brise d’une voiture a été fracassé. À qui la faute ? Il y a quelques années, un comité de la Chambre des Communes a comparé l’entretien «au fait de remplir une baignoire avec un dé à coudre, pendant que l’eau s’échappe par le trou de drain.» (1)

À l’intérieur, le tableau n’est guère plus réjouissant. Un certain nombre d’ascenseurs semblent possédés par un esprit maléfique. Ils ont la manie de s’immobiliser entre deux étages. Les utilisateurs disposent alors d’une vue splendide sur la tuyauterie, qui date souvent de l’époque victorienne. Mais attention. Les habitués disent que le simple fait de regarder un tuyau de travers peut suffire à lui donner le coup de grâce. 

Le 5 avril, en plein débat sur le Brexit, les travaux de la Chambre des Communes ont été interrompus par des cascades d’eau tombant du plafond. «Je crois que cela constitue un symbole de l’état de délabrement… du Parlement,» s’est exclamé un député. (2) Des porte-parole du Parlement ont aussitôt organisé une mini conférence de presse. «C’est juste de l’eau de pluie, ont-ils expliqué, l’air soulagé. Pendant un instant, nous avons craint qu’il s’agisse des égouts!»

Les souris au pouvoir

À Londres, plus d’un million de personnes visitent chaque année le Palais de Westminster, qui comprend notamment la Chambre des Communes et la Chambre des Lords. Le plus souvent, on se contente de leur montrer les endroits les mieux préservés, comme la magnifique Westminster Hall, qui date de 1097. 

Comment expliquer aux visiteurs que le système électrique du bâtiment a connu son heure de gloire à l’époque où Henry Ford lançait son modèle T ? Comment leur dire que les courts-circuits y sont aussi fréquents que les rhumes dans une garderie? Entre 2008 et 2012, plus de 40 débuts d’incendie ont été circonscrits. (3) Jour et nuit, cinq pompiers patrouillent les corridors, pour éviter une catastrophe. 

Last but not least, les souris ont pris le contrôle de l’édifice. «Gare à vous si vous oubliez de ranger de la nourriture dans un plat de plastique. Le lendemain, vous la retrouverez toute grignotée, accompagnée de quelques crottes en guise de signature,» écrit une employée. (4)

Il y a quelques mois, une souris est passée à travers le plafond pour atterrir sur le bureau d’une journaliste. Cette dernière affirme qu’elle a imité le célèbre hurlement de l’actrice Janet Leigh, lorsqu’elle se fait poignarder dans la douche, au début du film Psychose. (5)

L’affaire du soutien-gorge orange

Durant des décennies, les parlementaires ont remis les rénovations du Parlement à plus tard. Trop long. Trop cher. Trop impopulaire. Tina Stowell, l’ancienne leader de la Chambre des Lords, avait résumé le problème : «Comme politicien, les gens nous haïssent déjà suffisamment. Alors quel politicien sensé voudrait engloutir des millions […] dans son propre édifice ? »(6)

Vrai que la réputation du Parlement a été amochée par les scandales. En 2008, les révélations sur les dépenses de plusieurs élus ont provoqué une immense indignation. Quelques années plus tard, le Courriel on Sunday avait repéré plus de 300 000 tentatives de connections à des sites pornographiques, à partir d’ordinateurs du Parlement.

Sans oublier les frasques d’un Lord qui s’est filmé avec un soutien-gorge orange pour unique vêtement, en train d’insulter plusieurs personnalités politiques. (7) De quoi donner raison à Churchill, qui disait : «L’ennui avec le suicide politique, c’est que vous demeurez vivant après». 

À la fin, le magazine Private Eye a résumé la situation de manière humoristique. «La Chambre des Communes sera relocalisée durant les rénovations de l’édifice du Parlement», annonçait sa manchette. Juste en dessous, on voyait l’image d’un Sex-shop. 

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Vers 2016, des experts estimaient que sans une intervention rapide, le bâtiment finirait pas devenir «inhabitable».

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Un endroit «dangereux» ?

Au fil des ans, des excentriques ont suggéré de relocaliser le Parlement dans des bateaux ancrés sur la Tamise. Ou de carrément démolir l’immense bâtiment gothique, terminé vers 1860. D’autres voulaient profiter des rénovations pour dépoussiérer une institution qui en a bien besoin. Par exemple, pourquoi les banquettes de la Chambre des Communes comptent-elles seulement 457 places, alors que l’on dénombre 650 députés ? 

Le temps n’arrangeait pas les choses. Vers 2016, des experts estimaient que sans une intervention rapide, le bâtiment finirait pas devenir «inhabitable». Chaque année de retard supplémentaire ajoutait 150 millions $ à la facture. Honte suprême, un syndicat classait même le Palais de Westminster parmi les lieux de travail les plus «dangereux» de Londres. (8)

En février 2018, les élus ont finalement voté un calendrier des travaux, qui prévoit le déménagement «temporaire» du Parlement au grand complet. Une affaire d’au moins 5,7 milliards $ CAD, qui s’étirera sur deux décennies. À elle seule, la «relocalisation» des 6000 employés s’échelonnera jusqu’en 2025. Normal. Le Palais de Westminster est un immense complexe de 1000 pièces, qui abrite un salon de coiffure, plusieurs gymnases, une garderie, une buanderie et au moins 11 établissements de restauration, dont huit bars. 

Avec un flegme très britannique, le député travailliste Chris Bryant a résumé l’état d’esprit des parlementaires. «Les travaux prendront beaucoup de temps avant d’être exécutés. Dans le meilleur scénario, je serai alors à la retraite, en train d’arracher les pissenlits dans mon jardin. Dans le pire des scénarios, je mangerai ces mêmes pissenlits par la racine, si vous voyez ce que je veux dire.» (9)

«Bulldozer» l’édifice dans la Tamise

Ces jours-ci, il est tentant de voir le délabrement de l’édifice du Parlement comme un symbole de la fragilité de la démocratie anglaise. Le gouvernement conservateur accuse les élus du Parlement de ne pas respecter la volonté des Britanniques, qui ont majoritairement voté en faveur du Brexit, le 23 juin 2016. Les dérapages se multiplient. Le député Steve Baker a menacé de bulldozer le bâtiment dans la Tamise. En plein débat, le leader du gouvernement, Jacob Rees-Mogg, s’est allongé sur une banquette pour faire semblant de dormir. 

En attendant le dénouement, le feuilleton du Brexit fait exploser les cotes d’écoute de la BBC Parliament, l’équivalent de notre canal de l’Assemblée. Soudain, les séances deviennent de la «bonne télévision» ! (10) Deux analystes commentent les débats, à la manière d’un match de football. En avril, un vote s’est conclu par un score égal de 310 à 310 ! (11) Plus récemment, le premier ministre Boris Johnson a traité le chef de l’Opposition de... «poulet lavé au chlore».

À lui seul, le système de vote de la Chambre des Communes britannique vaut le détour. Rien à voir avec le Parlement européen, où le vote électronique des députés est comptabilisé en 10 secondes. À Westminster, l’exercice prend au moins 15 minutes. Chaque député doit se rendre dans un couloir particulier, selon qu’il vote Oui [Ayes] ou Non [No’s]. Quatre «crieurs» font ensuite le décompte des voix.

Hélas, les moments les plus croustillants ne sont pas toujours immortalisés par les caméras plus ou moins fixes de la BBC Parliament. Il y a quelques mois, quatre ministres ont tenté d’obliger un député conservateur rebelle à changer de couloir, pour voter comme eux. Seule l’intervention de députés de l’opposition a empêché le «kidnapping». (12)

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En mars, John Berkow s’est surpassé en évoquant une obscure convention de... 1604 pour empêcher un troisième vote sur l’accord de Brexit proposé par la première ministre Theresa May.

La révolte du «backbencher»

Impossible d’évoquer le Brexit sans mentionner John Bercow, le coloré président la Chambre des Communes qui quittera son poste le 31 octobre. Pour certains, «Bercow est un nain moralisateur et stupide». Pour d’autres, il est «l’un des grands présidents que la Chambre ait connus». (13) Avec le temps, Berkow est pourtant devenu un phénomène. Sur Youtube, des dizaines de montages présentent ses interventions, entrecoupés de séquences où Monsieur se lève pour beugler son célèbre «Orrrrrder!» [À l’ordre!], d’une voix éraillée. (14)

«Derrière ses allures théâtrales, le président Berkow est un militant des pouvoirs du Parlement, explique Philippe Lagassé, professeur à l’Université de Carleton et spécialiste du système britannique. À plusieurs reprises, il a permis à des députés d’arrière-ban de jouer un rôle-clé pour s’opposer au gouvernement sur le Brexit. Reste que depuis la guerre en Irak [2003], il n’est plus rare de voir des députés se rebeller contre leur propre gouvernement. C’est un peu devenu la norme.»

En mars, John Berkow s’est surpassé en évoquant une obscure convention de... 1604 pour empêcher un troisième vote sur l’accord de Brexit proposé par la première ministre Theresa May. (14) Mais est-ce sa faute si tous les partis politiques sont déchirés? Est-ce sa faute si le Brexit plonge les élus dans un état proche de la transe?

Le 10 septembre, au petit matin, plusieurs députés ont tenté d’empêcher Berkow de se lever de son fauteuil, à la fin des travaux de la Chambre. Un geste qui visait à retarder la prorogation du Parlement, perçue comme une manoeuvre déloyale du premier ministre, Boris Johnson.

Du grand, du très grand Guignol. (15)

Le Brexit au déjeuner

Pour les 30 % de Britanniques qui n’en peuvent plus de la saga du Brexit et du Parlement, il reste le bidule informatique «Brexit Means Breakfast» [Brexit veut dire déjeuner]. (16) Son concepteur aurait été inspiré par le grand nombre de politiciens qui commettent un lapsus en disant «Breakfast» au lieu de «Brexit». (17) Grâce à cette invention, tous les mots reliés au Brexit ou au Parlement sont remplacés par des termes associés à la bouffe.

Par exemple, on ne lit plus «Le Parti conservateur est «cuit» si le Brexit n’est pas livré le 31 octobre». On voit plutôt: «Le Parti conservateur est «cuit» si le Breakfast [déjeuner] n’est pas livré le 31 octobre». En plein le genre de fouillis qui faisait dire au producteur Jonathan Lynn : «Nous avons un système [politique] doté d’un moteur de tondeuse à gazon et des freins d’une Roll Royce».

En Québécois, on dirait que la boite de vitesse n’a que deux positions : le «neutre» et le «reculons». 

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LE PALAIS DE WESTMINSTER EN SEPT DATES

1097 : Début de la construction des sections les plus anciennes du Palais, dans ce qui était une zone marécageuse. Le bâtiment sert alors de résidence royale.

1512 : Un incendie ravage le Palais. Après la reconstruction, il ne servira plus de résidence pour le roi.

1834 : Un incendie détruit la plus grande partie du Palais, à l’exception de quelques sections comme Westminster Hall. À la suite d’un grand concours d’architecte, l’ensemble sera reconstruit dans le style néo-gothique. 

1859 : La Tour de l’horloge, alias Big Ben, sonne pour la première fois. L’essentiel des travaux de reconstruction est terminé un an plus tard. 

1941 : Le Palais est gravement endommagé par les bombes allemandes lors du Blitz. Le premier ministre Winston Churchill vient pleurer sur les ruines fumantes. 

1950 : Fin des travaux de «réparation». Le Palais a été reconstruit à l’identique, ou presque. «Nous façonnons nos bâtiments. Puis ce sont nos bâtiments qui nous façonnent», a tranché Churchill.

2018 : Après des décennies d’hésitations, les députés votent un calendrier des travaux de restauration. Le plan annonce le déménagement «temporaire» de la Chambre des Communes et de la Chambre des Lords. Jean-Simon Gagné

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Notes (1) «A Tale of Decay»: The Houses of Parliament Are Falling Down, The Guardian, 1er décembre 2017.

(2) Rain Stops Play: UK Parliament Forced to Close After Water Leak, Reuters, 4 avril 2019.

(3) À Londres, l’incendie de Notre-Dame ravive les craintes sur l’état de délabrement de Westminster, Le Monde, 22 avril 2019.

(4) Parliament is Collapsing — the Building Looks Dodgy, Too, The Telegraph, 6 avril 2019. 

(5) Notre-Dame Must be a Wake-up Call for Our Crumbling Palace of Westminster, The Telegraph, 17 avril 2019.

(6) «A Tale of Decay»: The Houses of Parliament Are Falling Down, The Guardian, 1er décembre 2017.

(7) Scandales à la Chambre, L’Express, 9 décembre 2015.

(8) Warning of «Death Trap» Parliament, London Evening Standard, 3 mai 2019.

(9) The New Commons is State Sponsored Vandalism, The Telegraph, 29 juin 2019.

(10) How BBC Parliament Became TV Gold, The Telegraph, 5 juillet 2019.

(11) Bill Passed By One Vote Could Cause Long Delay on Brexit, The Telegraph, 4 avril 2019.

(12) Le Palais de Westminster, ce théâtre fou où se joue le Brexit, Paris Match, 10 avril 2019.

(13) John Bercow’s Long Journey From Hard Right to Labour Darling, The Guardian, 9 septembre 2019.

(14) En France, le Huffington Post a fait un montage des meilleures interventions de John Berkow: https://www.youtube.com/watch?v=jp0rIqmlE-k (14) «We Need Reform. Too Bad If I Disturbs People’s Lunch», The Independent, 5 juillet 2010.

(15) U.K. Parliament Closes, but Lawmakers Don’t Go Quietly, The New York Times, 10 septembre 2019.

(16) https://brexitmeansbreakfast.co.uk/ (17) Quelques exemples sur Youtube.